Population mondiale : Montée en puissance réaffirmée de l’Afrique en 2050 (Part 1)

Alors que les médias annoncent déjà le franchissement du seuil de 8 milliards d’habitants sur la planète en novembre prochain, les nouvelles projections de la population mondiale par l’Organisation des Nations Unies (ONU) apportent en 2022 des précisions sur son évolution probable pour 2050. Surtout, elles soulèvent beaucoup de questions et de réactions sur les tendances possibles à l’horizon 2100. Quels que soient les scénarii envisagés, l’Afrique y garde une place centrale.

La science démographique est, pour une échéance à venir d’environ 30 ans, une science (presque) exacte. La lente évolution des principales variables qui peuvent infléchir les niveaux, les structures, la répartition spatiale des populations nationales donne une bonne consistance aux projections des experts. Les mouvements entrainant de brusques ruptures de trends – épidémies ou maladies nouvelles, découvertes scientifiques – sont rares et prennent souvent du temps avant de produire tous leurs effets quantitatifs. Les effets de la loi des grands nombres permettent aussi de compenser dans les données des regroupements régionaux les erreurs ou anomalies qui pourraient être faites dans les appréciations au plan national. De manière logique, les dernières projections pour 2050 sont donc peu différentes de celles émises depuis 2015 (1). Elles conduisent à quatre principales conclusions : durant les 28 prochaines années, la population grossit encore, mais ces variations sont de plus en plus inégales selon les régions ; en revanche l’humanité vieillit et s’urbanise partout.

A mi-parcours du 21ème siècle, le monde devrait héberger 9,7 milliards d’êtres humains, après un passage à 8,5 milliards vers 2030, soit quelque 1,9 milliard de plus qu’aujourd’hui. Cette progression n’est que très légèrement inférieure aux précédentes. En revanche, le taux d’accroissement annuel est passé en dessous de 1% en 2020 pour la première fois depuis 70 ans et reste inférieur à ce seuil. Ce résultat est dü à la simultanéité de la baisse continue du taux de natalité dans des régions à population élevée – Asie de l’Est ; une bonne partie de l’Europe – et d’un taux de mortalité relativement stable malgré les effets du Covid-19. 

Cette hausse d’ensemble sera concentrée à 93% sur deux régions du globe : l’Asie du Centre et du Sud et, surtout, l’Afrique subsaharienne. Celle-ci représenterait 62% de l’augmentation de la période, qui porterait sa population à plus de 2,1 milliards d’habitants en 2050 – un quasi-doublement en 30 ans -, soit 22% du total mondial à cette date. Si une fraction de l’Asie, et particulièrement l’Inde, participe à cet accroissement, c’est surtout en raison de son poids prédominant actuel, mais son augmentation, qui s’essouffle, ne serait « que » de 19% sur la période. Le mouvement de l’Afrique est beaucoup plus puissant. Ainsi 5 des 9 pays au monde dont le nombre d’habitants croîtrait le plus seraient africains : Egypte, Ethiopie, Nigéria, République Démocratique du Congo (RDC) et Tanzanie, les deux dernières progressant désormais le plus vite. Ces 5 mastodontes réuniraient à eux seuls près de 1,1 milliard d’habitants en 2050 soit autant que toute la zone subsaharienne en 2020. Cette évolution impressionnante est principalement fondée sur un taux de fécondité qui donne à cette dernière une place désormais unique dans le monde : environ 4,2 enfants par femme alors que ce taux ne dépasse plus 2,1 en moyenne sur les autres continents, ce qui suffit à peine au renouvellement des générations, et se situe en dessous de 3,5 dans les autres régions les plus prolifiques. Certes, les années récentes montrent une baisse de ce taux de fécondité sur le continent, dans le sillage de ce qui s’est déroulé à des périodes diverses sur l’ensemble de la planète, mais la tendance est encore globalement faible, à la différence par exemple de celle opérée en Asie depuis plusieurs décennies, et touche inégalement les pays. En Afrique, elle est presque achevée au Sud, en pleine réalisation au Nord, déjà bien engagée à l’Est, encore fragile à l’Ouest et à peine entamée en zone du Centre. Comme pour l’économie, l’Afrique subsaharienne affiche ainsi sa diversité grandissante en démographie. Malgré quelques progrès, le Niger est toujours à la traine pour cet indicateur avec 6,7 enfants/femme.  

Emportée par ce ralentissement de la natalité et un allongement jusqu’ici continu de la vie -l’espérance de vie moyenne dans le monde atteignait 73 années en 2019-, l’humanité poursuivra son vieillissement qui s’accélère. Certes, la pandémie du Covid 19 a provoqué pour la première fois un recul de cette espérance de vie, ramenée à 71,4 ans en 2021 dans le monde. Pour des pays comme les Etats-Unis ce recul est d’ailleurs plus conséquent et pourrait être plus durable pour des raisons sociologiques. Malgré cette incertitude, les projections restent optimistes en adoptant pour 2050 une valeur supérieure à 77 ans et un allongement étendu à tous les continents. Sur cette base, le poids des « plus de 65 ans » augmentera le plus vite et devrait passer d’environ 10% à plus de 16% en 2050. La part des « 20-65 ans », approximativement assimilables aux actifs, va diminuer en poids relatif et parfois en valeur absolue. Cette tendance posera de plus en plus des problèmes de croissance économique et de financement des charges liées aux « seniors », et aucune partie du monde n’y échappe. La Chine la ressentira particulièrement alors qu’elle sera sans doute globalement dépassée par l’Inde dès 2023, quatre ans avant la date antérieurement prévue. La population pourrait décliner dans une soixantaine de pays, notamment dans toute l’Europe et au Japon, et parfois jusqu’au niveau inquiétant de 10% sur la période. Même l’Afrique, où les « moins de 20 ans » restent majoritaires jusqu’au milieu du siècle, devrait voir la place des actifs commencer à régresser en raison de la poussée des « anciens ». Ceux-ci bénéficient en effet du fort allongement de la durée de vie – désormais proche de 65 ans, et de moins en moins en retard vis-à-vis de la moyenne mondiale – qui devrait se poursuivre, même de façon plus ralentie. Avec cette nouvelle composition de la pyramide des âges, le « dividende démographique » espéré s’éloigne sans que l’Afrique n’ait jamais pu en profiter vraiment, faute de la création effective d’emplois formels bien rémunérés.

Le renforcement de la concentration urbaine restera une dernière dominante des 30 ans à venir. L’exode rural ininterrompu depuis la révolution industrielle du XVIIIème siècle a donné un souffle vigoureux à cette tendance millénaire. Dans la période plus récente, la forte urbanisation a surtout profité aux très grandes conurbations, dressant un écart grandissant de conditions de vie et d’infrastructures économiques et sociales entre celles-ci, d’une part, et les villes moyennes et les zones rurales, d’autre part. Ainsi, non seulement 55% des habitants du monde habitent désormais en zone urbaine -et sans doute 70% en 2050 -, mais la planète compte en 2020 31 « méga-villes » de plus de 10 millions d’habitants, toute l’agglomération de Shanghai culminant à 70 millions de personnes. L’Afrique reste en retard sur ce plan, sous l’influence d’activités agricoles – de rente et vivrières confondues – qui occupent encore la majorité de la population totale : à ce jour, la population urbaine y reste minoritaire avec 42,5% du total et on ne compte que 3 conurbations de plus de 10 millions d’habitants. Mais elle suit bien le même chemin avec quelques nuances. La croissance urbaine est partout supérieure à 3% l’an et peut atteindre 5%, soit le double de la progression globale des pays : le cap des 50% devrait donc être dépassé rapidement. Cependant, à la différence de la plupart des pays asiatiques, cet apport concerne avant tout les capitales nationales qui deviennent tentaculaires et non les villes de l’intérieur du pays. Ce déséquilibre spatial renforce des handicaps mutuels : les capitales enflent souvent avec un désordre et une rapidité qui rendent difficile une urbanisation cohérente bénéficiant au plus grand nombre ; dans les autres villes, les déficits d’infrastructures et la modestie des conditions de vie réduisent les activités économiques et freinent l’ancrage local des populations rurales.

Ainsi le chemin démographique vers le milieu du siècle apparait déjà bien tracé à partir des réalités actuelles, au moins pour les regroupements régionaux, avec des idées-forces qui devraient peu varier. Au-delà de cette date, le poids des hypothèses devient plus déterminant et conduit à des scenarii d’évolution encore vagues et fort divers (cf. Article II à suivre)

(1) Cf. sur ce blog : « Démographie ; le casse-tête de l’Afrique », juin 2016 ; « l’Afrique, maître du destin démographique du monde, juin 2018 » ; Projections démographiques mondiales : Des incertitudes, mais l’Afrique reste maître du jeu », septembre 2021

Paul Derreumaux

Article publié le 22/09/2022

Les dernières mutations des banques subsahariennes ont peu développé jusqu’ici leur appétit pour le financement des infrastructures

Les dernières mutations des banques subsahariennes ont peu développé jusqu’ici leur appétit pour le financement des infrastructures

 

Depuis la fin des années 1980, les banques commerciales ont réalisé en Afrique subsaharienne d’impressionnantes mutations. Dans la période 2015/2020, ces transformations ont porté principalement sur trois plans.

Au plan capitalistique tout d’abord, le départ des intérêts extérieurs au continent s’est poursuivi. En zone francophone, les banques françaises ont accéléré leur repli. Après Indosuez puis le Crédit Lyonnais dans les années 2000, les Banques Populaires ont laissé leurs implantations en Afrique Centrale en 2018 et la BNP vient de céder trois filiales en Afrique de l’Ouest et négocie des sorties dans d’autres zones. Dans l’espace anglophone, la réorientation de Barclays a conduit au démembrement de sa puissante implantation africaine. Les participations étrangères ont été rachetées pour partie par des établissements marocains, qui prolongent leur expansion géographique, et pour partie par des banques subsahariennes. Ces dernières continuent également leur croissance exogène par de nouvelles implantations. Les groupes Coris Bank, BGFI et Atlantic Financial Group (AFG) sont les plus actifs en zone francophone ; quelques réseaux nigérians, tels celui de UBA ou d’Access Bank, kenyans, comme Equity Bank, ou sud-africains, telle Stanbic, mènent le mouvement en Afrique anglophone. Malgré la résistance d’acteurs comme la Société Générale française, les intérêts africains dominent donc de plus en plus le paysage.

Le durcissement réglementaire est le deuxième changement majeur. Il s’est d’abord longtemps    manifesté partout par des exigences régulièrement accrues pour le capital minimum des banques africaines, qui atteint souvent aujourd’hui des niveaux très élevés : 30 millions de USD en République Démocratique du Congo (RDC), environ 90 millions de USD au Ghana ; 190 millions de USD au Nigéria dès 2005 par exemple. Dans l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA), ce seuil, même s’il a été multiplié par10 en 10 ans et s’élève désormais à environ 15 millions d’EUR, reste donc encore à la traine. Mais la priorité est de plus en plus donnée à des ratios réglementaires contraignants, qui obligent les banques à ajuster immédiatement leurs fonds propres dans une relation directe avec l’augmentation de leurs risques de crédit ou opérationnels. En effet, reflétant en cela la réglementation internationale, le suivi du risque est devenu progressivement la ligne directrice du contrôle des activités bancaires par les organes de régulation. Dans l’UMOA, cette application de règles inspirées de celles de « Bale III » a été tardive, mais irréversible depuis 2018 et s’étale sur 5 ans. Malgré sa sévérité par rapport aux normes précédemment en vigueur, cette réforme semble d’ailleurs jusqu’ici assez bien supportée par la majorité des banques, ce qui montre leur capacité d’adaptation et leur bonne santé financière d’ensemble. Mais déjà, dans des pays économiquement plus matures comme le Maroc, s’installent les dispositions de « Bâle IV » qui s’étendront inévitablement ailleurs.

L’importance grandissante de la digitalisation est la troisième et plus récente mutation en cours. La plupart des banques ont pris un important retard en la matière, pénalisées par des systèmes informatiques mal conçus pour intégrer de tels changements, par les coûts importants liés à cette mutation et, peut-être, par une trop grande confiance dans leur supériorité. Les succès commerciaux impressionnants du « mobile banking », la concurrence frontale des banques sur le terrain des moyens de paiement engagée par les sociétés de télécommunications, avec la création d’Emetteurs de Monnaie Electronique (EME), et les changements des habitudes des clients, de plus en plus addictifs à internet et aux réseaux sociaux, contraignent maintenant les systèmes bancaires à adopter dans l’urgence ces nouveaux moyens de communication et de relations avec leur clientèle. Même si des groupes majeurs comme Ecobank, la Société Générale ou Equity Bank figurent parmi les mieux avancés, des banques encore isolées, telle l’ivoirienne Bridge Bank, sont aussi devenues opérationnelles en ce domaine en 2020 (1).

Ainsi plus africaines dans leurs actionnaires, plus solides dans leurs moyens d’action et leurs structures, plus performantes dans leurs outils commerciaux, les banques subsahariennes demeurent aussi en bonne santé financière. La croissance économique soutenue, au moins jusqu’en 2016, la densification des réseaux d’agences et l’accroissement des ressources collectées qu’elle favorise sont deux des éléments moteurs de ces bons résultats. Ces améliorations ont permis aux systèmes bancaires nationaux de mieux prendre en charge les attentes de financement de leurs pays. Mais ces progrès ont été inégaux selon les secteurs et les types de concours, et le financement des infrastructures est sans doute, avec celui des petites et moyennes entreprises, un des parents pauvres de l’évolution, malgré les besoins considérables en ce domaine souvent évalués à près de 100 milliards de USD/an pour le continent.

Ces besoins peuvent être regroupés en deux principales catégories « stricto sensu ». La première est celle des infrastructures qui dépendent directement ou indirectement de l’Etat et construisent le cadre dans lequel agissent les agents économiques : routes, ports, aéroports, télécommunications, énergie, …. Par leur rentabilité diffuse et souvent difficilement cernable – à l’exception notable des télécommunications mobiles -, par leur montant unitaire souvent considérable, ces investissements sont généralement assumés directement par les Etats ou des sociétés publiques, tant pour leur autofinancement que pour la mobilisation des prêts nécessaires. Toutefois, les banques commerciales sont progressivement associées aux montages utilisés, comme le montrent les trois exemples suivants. Les banques sont d’abord les principaux souscripteurs des titres obligataires émis par les Etats, qui constituent désormais un des instruments les plus courants de mobilisation de ressources locales utilisés par ceux-ci. Elles participent donc par ce biais aux investissements d’infrastructure réalisés au moins partiellement avec ces émissions de bons. Dans les pays francophones, venus plus récemment à ce système, les banques ont vite montré un appétit important pour ces obligations étatiques peu risquées et bien rémunérées, malgré les mesures prises à partir de 2017 par les Autorités monétaires pour limiter cette tendance. La propension des Etats à utiliser au profit de leurs dépenses courantes les ressources ainsi captées réduit cependant l’affectation réelle de celles-ci aux investissements d’infrastructure. Une modalité plus innovante est issue du financement par le Partenariat Public Privé (PPP), dans lequel les banques africaines peuvent s’associer à d’autres acteurs -banques étrangères, Partenaires Techniques et Financiers (PTF) – pour financer pour le compte d’un Etat des infrastructures de grande taille, gérés pour une période donnée par un opérateur expérimenté. Souvent cités, les PPP ont permis de concrétiser en effet certains projets, notamment dans les pays anglophones tel le gigantesque parc éolien du lac Turkana au Kenya avec le leadership de la sudafricaine Nedbank.  Dans les pays francophones, les réussites, plus rares et plus modestes, existent aussi comme le projet Albatros d’énergie solaire au Mali. Toutefois, ces exemples tiennent une place encore limitée. La santé financière souvent fragile des entreprises publiques concernées par ces infrastructures, les incertitudes sur les modalités de remboursement par les Etats ou par les paiements des usagers expliquent entre autres cette faible présence. Sur ce dernier point, la diminution d’échelle induite par les nouvelles technologies, notamment pour certaines ressources énergétiques, pourraient améliorer la donne. On pourrait enfin citer d’autres modalités prometteuses, comme celles de la BOAD (2) qui associe certaines banques locales à des prêts qu’elle accorde à des entreprises de travaux publics pour la construction de routes.

La seconde catégorie est celle des investissements en matière de logements. L’Afrique subsaharienne souffre d’un déficit considérable et en accroissement régulier d’habitations décentes sous l’impact de la forte pression démographique et de la poussée de l’urbanisation. Les investissements dans ce secteur, et surtout dans le logement social et économique, ont en effet longtemps souffert de nombreux handicaps : distorsions entre les coûts de viabilisation et de construction, d’une part, et les ressources financières des ménages concernés, d’autre part ; difficultés pour beaucoup d’Etats de prendre en charge les viabilisations de terrains et/ou les subventions aux programmes de constructions ; fiabilité insuffisante de nombreux promoteurs ; disparition progressive des banques étatiques spécialisées ; manque de ressources longues des banques commerciales pour des prêts acquéreurs ; ratios prudentiels très contraignants. Ces trois derniers points expliquent que les systèmes bancaires n’aient pu faire de ce créneau une composante importante de leur portefeuille, à la différence par exemple du Maroc où le financement du logement a été dans les années 1990 une des causes notables de l’essor magistral des grands établissements marocains avec l’appui des Autorités politiques et monétaires. Les blocages inhérents aux institutions bancaires se sont peu à peu desserrés depuis le début des années 2010. Grâce à la forte croissance des ressources collectées et aux efforts commerciaux et organisationnels des banques, la durée moyenne des dépôts s’est notablement allongée, facilitant l’octroi des crédits immobiliers à long terme. Dans certaines zones monétaires, des contraintes réglementaires ont été assouplies : ainsi, dans l’UEMOA, le ratio de transformation a été abaissé en 2015 à 50%, contre 75% auparavant, et le secteur immobilier est favorisé en termes d’exigences de fonds propres pour les banques dans les mutations introduites en 2018 par la réforme dite de « Bâle II/III ». Dans cette même Union, suivant en cela d’autres pays du continent, une Caisse Régionale de Refinancement Hypothécaire (CRRH) offre depuis 2010 des possibilités de refinancement à long terme pour les concours à l’habitat, soit par des ressources drainées sur le marché régional, soit plus récemment par des concours à conditions concessionnelles obtenues de certains PTF. Malgré cet environnement plus positif, les crédits acquéreurs ne progressent encore que modérément. La gestion foncière souvent médiocre des Etats, la faiblesse des revenus moyens des particuliers, les taux d’intérêts encore trop hauts, freinent en effet l’évolution souhaitée. Celle-ci, pour être stimulée, aura besoin d’idées nouvelles. En la matière, le succès en 2019 de l’emprunt obligataire de 20 milliards de FCFA par la Banque de l’Habitat du Sénégal (BHS) placé auprès de la diaspora du pays, pour de nouveaux programmes promus par cette banque, est une première subsaharienne et ouvre des perspectives encourageantes.

Malgré de meilleurs atouts, les banques subsahariennes se sont donc pour l’instant peu tournées vers le financement des infrastructures. Pour amplifier les améliorations constatées, il sera indispensable que les autres acteurs concernés contribuent activement à améliorer l’environnement de ces investissements. Sous ces conditions, une hausse moyenne des actifs bancaires à hauteur de 1% du PIB du continent, qui génèrerait quelque 10 milliards de USD de crédits à moyen et long terme, pourrait voir une part significative de ceux-ci orientée vers les infrastructures.

  • 1. D’autres évolutions attendues (Revue Banque mai 2013 : La banque saharienne du futur : quelques mariages, beaucoup d’innovations) n’ont pas pleinement prospéré
  • 2. Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

 

Article paru dans le mensuel Banque & Stratégie publié par le Groupe Revue Banque.

Retrouvez l’article dans le numéro 395 d’octobre 2020 « Financement des infrastructures en Afrique »  http://www.revue-banque.fr/banque-strategie/numero-395

Paul Derreumaux

 

Afrique Subsaharienne : les nouvelles fractures

Afrique Subsaharienne : les nouvelles fractures

La fracture numérique, stigmatisant un maintien de l’Afrique subsaharienne hors de la révolution des nouvelles technologies de la communication, est apparue longtemps comme une menace majeure. La vitesse avec laquelle les activités qui y sont liées se sont étendues dans les pays du Nord et le retard pris par la zone subsaharienne dans le démarrage de cette révolution laissaient croire à un impossible rattrapage. Cette crainte est aujourd’hui atténuée. Les progrès phénoménaux réalisés en Afrique dans l’utilisation du téléphone mobile, la forte montée en puissance du « mobile banking », facilitant une inclusion financière plus large, l’agilité des jeunes entrepreneurs pour les nouvelles possibilités du numérique rendent plus optimiste quant à la capacité de l’Afrique à s’associer à cette mutation.

Si ce danger décroit d’intensité, d’autres s’amplifient qui mettent à part la région subsaharienne face au reste du monde et rendent plus difficiles son développement. Au moins trois autres fractures paraissent  à cet égard déterminantes.

La plus grave est sans conteste la fracture démographique. L’Afrique devrait concentrer au XXIème siècle plus de 50% de la croissance de la population mondiale et pèsera dès 2050, avec ses 2,4 milliards de personnes, plus de 25% des habitants du monde, contre seulement 12% en 2000. Toutes les autres régions du globe seront au contraire caractérisées par un ralentissement de leur progression de leur population, voire par un recul de celle-ci. L’inertie des mouvements démographiques rend à la fois ces hypothèses très probables, et sans doute minimales, et le changement des tendances seulement possible à long terme. Cette vive poussée est présentée par les optimistes comme un atout pour le continent, en raison de ses promesses pour une croissance économique stimulée par la forte hausse de population active et l’émergence des classes moyennes. Or deux constats imposent une vision plus pessimiste. D’abord, les créations d’emplois, y compris informels, ne suivent nulle part le rythme d’arrivée des actifs sur le marché du travail, ce que ne mettent pas en valeur des statistiques officielles de chômage biaisées par des définitions peu pertinentes. Ensuite, les carences des systèmes éducatifs et de formation professionnelle n’apportent pas aux systèmes économiques suffisamment de demandeurs d’emploi répondant aux besoins en main d’œuvre qualifiée des secteurs à forte valeur ajoutée. L’accroissement des actifs et des consommateurs est donc loin d’aller automatiquement de pair avec celui de la  population. De plus, suite à ce double hiatus, l’émigration, notamment des jeunes, devrait rester pour beaucoup de nations africaines une variable d’ajustement inévitable en complément des mesures en faveur de l’emploi et d’une meilleure formation. Dans les pays du Nord, la diminution des populations actives et la désaffection des nationaux pour certains métiers pourraient trouver une solution dans cette émigration africaine. Les esprits ne semblent pourtant pas prêts à la mettre en œuvre de façon consensuelle, ni dans les pays de départ ni dans ceux d’accueil, au risque de devoir gérer le moment venu des tensions plus fortes nées d’une aggravation des écarts entre les zones.

Une deuxième différence majeure est celle de la gouvernance. Certes, celle-ci est loin d’être toujours exemplaire dans les nations avancées comme le montrent les avatars récents du choix du  Brexit, des résultats de la dernière élection américaine, voire des péripéties de la présidentielle française. Mais, dans ces cas, des contrepouvoirs savent ensuite montrer leur puissance et réintroduire rapidement, après ces poussées de fièvre, une bonne dose de rationalité ou de modération. En Afrique, où l’importance d’un leadership de grande qualité est aussi essentielle en raison de l’importance des choix à opérer et des actions à mener, la situation de la gouvernance politique, administrative et économique est souvent beaucoup plus contestable. Des pratiques électorales au fonctionnement des entreprises en passant par la qualité des dirigeants politiques, les dommages causés par la corruption et les oppositions administrations/secteurs privés, les faiblesses sont multiples, et les améliorations trop lentes. De plus, la rareté et la faiblesse des contrepouvoirs tout autant que le silence ou la tolérance des partenaires étrangers  sont autant d’incitations manquantes aux changements. Faute d’accélération de ceux-ci, il est à craindre que cette fracture des gouvernances soit aussi un handicap majeur du continent.

La fracture énergétique constitue un troisième péril. Parmi toutes les infrastructures, l’énergie est une de celles où les investissements réalisés ont été jusqu’au début des années 2010 les plus insuffisants : ainsi, malgré les progrès atteints dans la production et la distribution d’énergie électrique, le pourcentage de personnes connectées aux réseaux nationaux est le plus faible du monde et le nombre  total d’individus n’ayant pas accès à l’électricité continue à croître en valeur absolue. De plus, les réalisations en termes d’énergie renouvelable sont encore modestes, surtout en comparaison avec les potentialités du continent pour l’hydraulique, l’éolien et le solaire. La lourdeur des autorisations administratives requises, la faible liberté parfois laissée aux initiatives privées, le coût élevé des projets sont autant de freins à l’essor de ces énergies nouvelles. Pendant ce temps, les pays avancés semblent avoir définitivement donné la priorité à ces énergies qui devraient être majoritaires sur leurs sols dans quelques décennies. L’Afrique risque donc de connaitre ici encore un profond écart, à la fois quantitatif et qualitatif, avec les régions les plus développées, qui sera lourd de répercussions négatives sur ses performances à venir et sur les changements climatiques.

Les pays subsahariens qui réussissent à arrêter ou à réduire tout ou partie de ces fractures sont pour l’instant très minoritaires et leurs succès fragiles et réversibles. Ils montrent cependant que, heureusement, le pire n’est jamais sûr, et donnent espoir à tous. Leurs avancées donnent dans tous les cas quelques leçons. La première est le rôle déterminant des Autorités politiques nationales, et donc des qualités que celles-ci doivent réunir, dans le comportement, dans la réflexion et dans l’action. La deuxième est que le salut viendra d’abord des pays du continent eux-mêmes et de leurs capacités à consentir les efforts nécessaires, à conduire les changements requis et à œuvrer avec ténacité dans les bonnes directions. La troisième est le rôle d’accélérateur que pourraient jouer les partenaires étrangers s’ils acceptent de faire eux-mêmes les réformes d’approche qui s’imposent et de consacrer au développement économique de l’Afrique les ressources financières depuis longtemps promises.

Paul Derreumaux

Afrique subsaharienne : comment mieux mobiliser l’épargne intérieure pour le financement des infrastructures

Afrique subsaharienne : comment mieux mobiliser l’épargne intérieure pour le financement des infrastructures

 

L’accélération des investissements en infrastructures a été un des moteurs de la croissance soutenue en Afrique subsaharienne durant les dix dernières années en raison de son impact direct sur le Produit Intérieur Brut (PIB) des pays. Elle est aussi un facteur permissif essentiel des progressions futures possibles de ce PIB par l’amélioration que les nouvelles infrastructures apportent sur la qualité de l’environnement des entreprises et donc sur leur compétitivité. Ces infrastructures sont variées : transports, télécommunications, énergie, adduction d’eau, mais aussi logement et environnement. Elles présentent toutes au moins trois caractéristiques communes. D’abord l’immensité des besoins dus en particulier aux retards existants, à la croissance démographique et à l’urbanisation galopante, comme l’indique le montant annuel de 93 milliards de USD cité notamment par la Banque Mondiale pour chacune des dix années à venir. Ensuite, les montants unitaires élevés de la quasi-totalité des investissements nécessaires par suite de leur nature –pont, aéroport, barrage,..- ou de leur approche jusqu’ici principalement centralisée. Enfin, la diversité des sources de financement qui interviennent pour ces projets et l’insuffisance chronique constatée des ressources disponibles, couramment évaluées à 50% des besoins totaux recensés.

Dans les financements mobilisés, l’insuffisance des ressources intérieures, publiques et privées confondues, constitue une explication importante du « gap » constaté. Parmi ces financements locaux, l’Etat tient une place centrale par les impôts et taxes qu’il draine. Son action est cependant handicapée par le poids élevé et croissant des charges de fonctionnement de la puissance publique et par la faiblesse persistante de la pression fiscale, et cette situation ne devrait s’améliorer qu’à moyen terme. Dans l’attente, les ressources privées pourraient donc prendre une importance grandissante, soit  par le canal des intermédiaires financiers et leur activité de transformation, soit par un investissement direct effectué par les nationaux.

Pour les intermédiaires financiers, plusieurs cas de figure sont à distinguer. Les banques commerciales ont désormais des moyens nettement accrus grâce à l’augmentation de leurs fonds propres et aux progrès de leurs activités. Leurs ratios prudentiels sont certes partout très limitatifs pour des prises de participation. En revanche, l’octroi de concours à moyen et long terme pour des investissements relève directement de leur mission et leurs possibilités de transformation ont été améliorées, comme dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) en 2015 avec l’abaissement à 50% du ratio correspondant contre 75% précédemment. Même s’il est encore trop tôt pour évaluer les effets de cette disposition, il est certain que les banques considèrent avec plus de facilité les financements à moyen et long terme. La nette croissance des concours à l’immobilier dans de nombreuses banques le prouve : cette évolution a d’ailleurs été facilitée également par la mise en place en 2010 de la Caisse Régionale de Refinancement  Hypothécaire (CRRH). Dans l’UEMOA, des accords ont aussi par exemple été mis au point entre des banques et la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) pour cofinancer des prêts accordés à des entreprises de travaux publics chargées de construire des routes,. Ces coopérations privé/public sont aussi appliquées dans d’autres régions, et même à plus grande échelle, notamment par les grandes banques sud-africaines ou nigérianes. Les exemples de syndication de prêts de plusieurs centaines de millions de USD par Nedbank pour le gigantesque parc éolien du lac Turkana au Kenya ou par la First Bank of Nigéria pour le pipeline Accugas III au Nigéria l’illustrent parfaitement.

Les compagnies d’assurance peuvent de leur côté devenir actionnaires de sociétés propriétaires d’investissements, notamment au côté de l’Etat et d’investisseurs privés dans le cadre de projets conçus en Partenariat Public Privé (PPP). Les Autorités de régulation du secteur encouragent en effet la diversification des actifs des assureurs, trop concentrés sur les dépôts bancaires, en direction d’autres actifs financiers ou immobiliers de long terme. Certaines infrastructures à la rentabilité bien établie, comme les autoroutes ou les ponts à péage, ou des centrales électriques, sont donc éligibles pour ces entreprises. Certes ce secteur est encore peu développé, hormis dans quelques pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc ou le Kenya, mais la situation devrait changer rapidement avec la croissance des revenus et l’augmentation des moyens d’action des assureurs. Ainsi, dans les 14 pays de la zone CIMA, le quintuplement du capital minimum récemment lancé devrait permettre au secteur des assurances de multiplier ses interventions dans le financement des infrastructures. Avec un poids moyen du secteur aujourd’hui inférieur à 2% du PIB de l’Afrique, on peut donc estimer qu’une progression de 50% des activités, possible dans quelques années, pourrait accroitre de plusieurs milliards de USD les financements destinés aux infrastructures sur le continent.

La croissance progressive des marchés boursiers africains est aussi un moyen pour les Etats de trouver localement des ressources complémentaires aux recettes fiscales pour leurs projets d’infrastructures : cet appel au marché financier local a l’avantage d’exclure tout risque de change, mais aussi de mieux associer les populations aux investissements qui les concernent. Dans la seule Afrique de l’Ouest francophone, les Etats y ont largement recours – jusqu’à près de 4 milliards de USD par an dans les dernières années – et le marché y a répondu très favorablement. On remarque toutefois que, au moins dans cette région, les établissements bancaires sont les souscripteurs très majoritaires de ces emprunts obligataires. Certains s’inquiètent en conséquence d’un détournement possible des banques vis-à-vis de leur mission première de financement des activités économiques. Les dernières décisions des Autorités monétaires de la zone, qui limitent directement et indirectement ces avoirs en titres dans les actifs des banques devraient conduire à des positions plus restrictives de leur part vis-à-vis de ces emprunts, et à de nouveaux équilibres dans l’identité des souscripteurs de ceux-ci.

Outre ces financements « intermédiés », des ressources sont aussi directement mobilisables auprès des populations d’au moins trois manières.

D’abord, des appels de fonds peuvent être effectués sur le marché financier par les entreprises, publiques et privées, responsables des infrastructures en projet. Certes, les règles de fonctionnement des marchés financiers excluent généralement les nouveaux projets. Les sociétés déjà implantées peuvent cependant utiliser cette modalité de financement : c’est ce que font par exemple des entreprises des secteurs de l’énergie, des télécommunications, de la construction, avec un succès variable selon leur santé financière. Ces concours peuvent prendre la forme d’actions, pour des prises de participation au capital, ou d’emprunts obligataires, pour des concours remboursables. Les limitations correspondantes tiennent à la fois à la crédibilité des émetteurs, à la viabilité parfois incertaine des projets financés et à la faible liquidité des marchés secondaires, notamment sur les obligations. Dans l’UEMOA par exemple, les transactions sur les obligations sont encore quasiment inexistantes ce qui détourne de ces titres beaucoup d’investisseurs non institutionnels.

On peut aussi imaginer que certaines catégories, supposées détenir une épargne particulièrement importante et stable, soient spécialement sollicitées. Les diasporas de quelques pays, comme l’Ethiopie, le Kenya, le Mali  ou le Sénégal en sont la meilleure illustration avec des flux collectés plus élevés que ceux de l’aide publique au développement. De manière concrète, les possibilités semblent pourtant limitées. La diaspora est souvent très dispersée, donc difficile à contacter et à mobiliser. Elle est aussi méfiante vis-à-vis de son pays d’origine, soit au vu de l’instabilité politique de celui-ci ou de la faible crédibilité de ses dirigeants, soit en raison du manque de projets attractifs et de montages techniques et financiers adéquats ou insuffisamment rémunérateurs.. D’autres analyses montrent encore que les fonds envoyés par la diaspora sont essentiellement dévolus à des dépenses familiales ou des investissements personnels ou collectifs dans la région d’origine, jugées prioritaires. Il est donc difficile d’aller plus loin et la seule réussite identifiée est celle des bons émis au Nigéria pour 100 millions de USD, montant minuscule dans les quelque 20 milliards de USD que reçoit annuellement le pays. La solution la plus immédiate pourrait être pour les Etats d’instaurer un partenariat, avec un dialogue souple et bien adapté, pour que la diaspora contribue plus significativement à la construction d’infrastructures collectives.

Une autre source souvent ciblée pour le renforcement des financements locaux est celle des caisses de retraite et fonds de pension. Ici encore les sommes théoriquement disponibles sont immenses et la période favorable en raison de l’état de la pyramide démographique des pays africains. Pour les seuls principaux pays anglophones, on estime les sommes gérées par les fonds de pension à près de 380 milliards de USD, dont 322 milliards de USD pour la seule Afrique du sud. Sur ce total, environ 1,5% seraient affectés aux infrastructures, ce qui est déjà un montant conséquent. Ces fonds de pension et caisses de retraite, déjà très sollicités par les Etats, ont cependant connu dans plusieurs pays des mésaventures par suite de prélèvements opérés par les pouvoirs publics dans des conditions douteuses  et qui pourraient être difficiles à récupérer. Ici encore la méfiance règne donc et ces institutions préfèrent souvent protéger leurs avoirs dans des placements qu’elles pilotent elles-mêmes et rarement liés aux infrastructures collectives. Leur rôle pourrait malgré tout être nettement accru si diverses conditions sont réunies telles: l’amélioration de leur gouvernance et une totale indépendance vis-à-vis des Etats ; une formation plus poussée des dirigeants à la gestion des actifs financiers ; l’élargissement de leurs ressources, en particulier par une intégration du vaste secteur informel ; l’existence de garanties de remboursement des ressources prêtées dans les conditions et aux échéances prévues ; la mutualisation de certains investissements et la diversification des placements pour réduire les risques encourus.

Enfin, l’évolution des technologies et des approches des investisseurs apporte une nouvelle façon d’associer l’épargne privée intérieure aux réalisations d’infrastructures. Cette évolution concerne notamment l’électricité, surtout avec les possibilités nées de l’énergie solaire. De nouveaux produits existent en effet pour fournir celle-ci aux ménages ou aux micro-entreprises totalement déconnectés des réseaux d’électricité nationaux. Ces « kits solaires », très économiques, amènent la lumière, mais peuvent aussi recharger un téléphone et alimenter un réfrigérateur, un moulin à céréales ou une télévision et changent donc la vie de leurs propriétaires. L’alliance de ces nouvelles sources d’énergie et des télécommunications permet également de les équiper d’une installation de prépaiement : grâce à celle-ci, l’acquéreur ne doit plus payer le produit mais seulement son usage (« pay as you go »), ce qui règle les contraintes de trésorerie omniprésentes sur le continent. Certaines sociétés privées africaines sont maintenant capables de fabriquer de tels produits à des prix compétitifs. Leur action  allège les manques d’énergie dans les parties les plus reculées du territoire comme dans les zones urbanisées, et donne aux Etats du temps pour mettre en place des réseaux nationaux plus performants. Les mêmes méthodes valent pour l’alimentation en eau à base de forages solaires. Cette approche décentralisée attire désormais des groupes internationaux, comme la société française Engie : elle les fait coopérer avec d’autres partenaires que les Etats, telles des grandes villes, des régions ou des communautés de citadins. Donnant un nouveau souffle à la création d’infrastructures, ce schéma est aussi un vecteur efficace pour la décentralisation.

De nouvelles voies de financement s’ouvrent donc, faisant porter directement la responsabilité de celui-ci sur les épargnants, les diasporas, les caisses de retraite ou les usagers, accroissant d’autant les possibilités de réduire le manque présentement constaté. Pour être pleinement utilisés, ces nouveaux canaux requièrent cependant que les Etats continuent à améliorer les conditions de réalisation de ces  infrastructures. La transparence de leurs financements, leur adaptation optimale aux demandes des usagers, la qualité de leur gestion, l’évidence de leur rentabilité économique, financière ou sociale seront de plus en plus les conditions clés pour la facilitation de leurs financements par des sources toujours plus diversifiées.

Paul Derreumaux

Le rêve de l’émergence en Afrique

Le rêve de l’émergence en Afrique

Après plus d’une décennie de croissance remarquable, de nombreux pays d’Afrique ont l’ambition de rejoindre le groupe des pays émergents. Il leur faut pour cela remplir dans les meilleurs délais de difficiles transformations politiques, économiques, techniques et sociales. Les obstacles à ces mutations risquent de limiter le nombre de ceux qui réussiront.

Le mot est presque devenu magique, comme si, en le prononçant, on éloignait le spectre du maintien indéfini dans la case des pays les moins avancés et on faisait déjà la moitié du chemin pour devenir un « émergent ». Cette hypnose est logique : la croissance significative du Produit Intérieur Brut (PIB) notée en Afrique depuis près de 15 ans autorise les plus grands espoirs alors que les progrès économiques et sociaux constatés dans les nations déjà classées dans cette catégorie sont la meilleure incitation à la rejoindre.

Cette émergence tant désirée peut recevoir des acceptions variées et les pays auxquels on attribue ce label ont des situations diverses. Pour tenir compte de cette grande variété, on pourrait sans doute définir l’émergence comme un saut quantitatif et qualitatif de grande ampleur, durable et peu réversible, de nombreux indicateurs, qui met en évidence une profonde transformation des structures économiques et sociales du pays concerné.

Les conditions nécessaires pour atteindre ce nouveau stade et s’approcher des pays les plus avancés sont connues. La Conférence Internationale sur l’Emergence de l’Afrique tenue à Abidjan en mars dernier a permis à quelques dirigeants politiques de rappeler à nouveau clairement ces exigences. Celles-ci, de manière synthétique, englobent quatre composantes : politique, économique, technique et sociale.

L’aspect politique traduit la responsabilité éminente de l’Etat dans l’atteinte de l’émergence. Il s’exprime d’abord dans la définition impérative par les Autorités d’une vision cohérente et mobilisatrice de l’avenir à long terme de la société et de l’économie du pays concerné. Cette vision doit être agréée par la majorité de la population et assortie de programmes d’actions quantifiés et datés en vue de l’atteinte des objectifs fixés. Il faut enfin une volonté ferme et pérenne de mettre en œuvre les programmes retenus quelles que soient les difficultés intérieures et extérieures traversées. La qualité de la gestion des finances publiques, la création d’un environnement favorable aux entreprises privées créatrices de richesses, le renforcement de l’état de droit, l’amélioration de l’efficacité et de la justice du système fiscal sont les illustrations les plus connues du cadre incitatif attendu de ces actions. L’évolution récente conduit à y ajouter une attention accrue portée aux questions de sécurité des personnes et des biens, pour éviter toute perturbation des actions de développement. Enfin, l’application efficiente de la démocratie sera de plus en plus un élément incontournable de cette attente politique, en raison de l’impatience des citoyens comme de la pression internationale.

Le pilier économique s’apprécie d’abord par le niveau d’investissement réalisé par le pays pour préparer son avenir. La décennie passée a montré l’impact positif du renforcement soutenu des infrastructures en Afrique sur le développement du continent. Pourtant, l’émergence recherchée appelle un changement d’échelle dans les efforts consentis. Les taux de Formation Brute de Capital Fixe sont à augmenter largement, afin de dépasser durablement 30% du PIB, contre souvent moins de 20% maintenant. Les investissements doivent concerner à la fois les moyens de communication, mais aussi l’énergie et les secteurs productifs, et reposent donc sur l’Etat comme sur le secteur privé. Ils ont aussi à développer le capital humain, tant pour élever le niveau général d’éducation du plus grand nombre qu’en mettant en place les formations professionnelles les mieux adaptées. Pour assurer une gigantesque avancée dans tous ces domaines, il faut en particulier une mobilisation plus active de l’épargne intérieure, des circuits de financements plus performants, une gestion efficace de l’endettement public. Si ces conditions sont réunies, pourrait alors intervenir une élévation significative et suffisamment longue du taux de progression du PIB, indicateur basique de l’émergence.

Ces transformations économiques ne donneront cependant leur plein effet que si elles sont accompagnées d’une composante technique. Une forte amélioration de la productivité de chaque facteur de production est en effet nécessaire pour que le nouvel appareil économique ainsi construit soit compétitif dans une concurrence internationale de plus en plus ouverte. Ceci implique pour les candidats à l’émergence des capacités internes de recherche et d’innovation ou, au moins, une volonté de captation et d’utilisation rapides de nouvelles technologies de pays plus avancés. Un premier exemple touche le secteur primaire : son renforcement, indispensable pour des questions de sécurité alimentaire et de hausse du PIB, doit être mené avec une augmentation maximale de productivité afin d’être viable et d’autoriser des transferts de main d’œuvre vers d’autres secteurs. Un second exemple est celui de l’industrie, parent pauvre de la croissance dans la majeure partie de l’Afrique : elle exige des transformations structurelles urgentes, en termes de technologies adaptées et de formation des salariés, pour accroître sa place.

L’aspect social est la condition finale de l’émergence. Elle suppose que la croissance générée soit, selon le mot consacré, « inclusive », et que les inévitables inégalités nées de ces bouleversements soient maîtrisées : la lutte contre la pauvreté doit donc être une ligne directrice des actions conduites. Elle requiert aussi de trouver les solutions pour maintenir des limites acceptables au chômage malgré une pression démographique d’une ampleur exceptionnelle. Elle implique des politiques d’investissements sociaux contribuant à améliorer le niveau général de satisfaction des besoins de base. Elle impose encore que les stratégies de développement prennent suffisamment en compte des objectifs de décentralisation et d’aménagement du territoire : c’est une condition pour faciliter et réduire le coût de l’urbanisation galopante et éviter que s’opposent une capitale étouffée par sa croissance anarchique et le reste de l’espace national vidé peu à peu de sa substance humaine et affichant des indicateurs sociaux en déclin.

Malgré le défi qu’ils représentent, ces quatre piliers peuvent être construits. Il faut cependant pour cela que soient éliminés quelques obstacles trop souvent rencontrés.

L’un d’entre eux est l’insuffisante prise de conscience de l’urgence des actions à mener. Cette urgence résulte d’abord des retards dans lesquels se trouve l’Afrique par rapport au reste du globe en nombre de domaines: des capacités énergétiques au nombre de médecins par habitant, les exemples sont légion. Mais la vitesse avec laquelle surgissent de nouveaux risques comme celui de l’accroissement de la population, du climat ou de la sécurité renforce cette nécessité de mesures immédiates et de grande ampleur. Or, dans beaucoup de pays, le discours volontariste est trop rarement suivi à brève échéance des actions à même échelle. Alors que les changements se poursuivent dans le monde, les retards s’accumulent et leur élimination est rendue toujours plus difficile, éloignant d’autant l’atteinte des objectifs.

Un autre est le manque de pérennité des efforts accomplis. L’importance des changements à opérer pour obtenir cette émergence économique suppose à l’évidence l’application d’une stratégie globale, poursuivie dans chaque secteur de façon méthodique et sur le long terme, parfois à l’échéance d’une génération. Dans bien des cas, les programmes entrepris sont cependant stoppés, ou même remis en cause, pour des raisons politiques ou sécuritaires, repoussant en permanence des calendriers initialement arrêtés. Les évènements survenus en Côte d’Ivoire, au Mali ou au Sud-Soudan en sont quelques illustrations récentes. Les considérations économiques, et les contraintes qui y sont liées, ont donc encore rarement la primauté dans les préoccupations des dirigeants, ce qui freine considérablement l’évolution attendue. Cette absence même de priorité peut d’ailleurs être elle-même à l’origine des difficultés politiques rencontrées, entraînant les pays concernés dans un cercle vicieux.

Un troisième facteur de résistance est celui des mentalités. Les cohérences sociales encore  dominantes étaient justifiées au vu des systèmes politiques et économiques antérieurs et étaient restées préservées en raison notamment du caractère presque « offshore » des progrès économiques de l’Afrique depuis les indépendances jusqu’au début des années 2000. Ces cohérences sont souvent peu favorables aux nouveaux comportements requis par l’émergence, voire parfois en désharmonie avec ceux-ci. C’est donc seulement au prix de changements profonds introduits dans les mentalités, afin de les ajuster aux exigences d’une évolution économique accélérée, que le pari du développement pourra réussir. Ces transformations ont besoin de temps, de ténacité dans l’effort et d’une grande force de conviction pour être admises par les populations. Cet aspect explique aussi les besoins d’urgence et de pérennité des actions précédemment évoqués.

Devant le faisceau de ces conditions, il est probable que les chemins divergeront de plus en plus sur le continent entre deux groupes d’Etats. Les premiers, sans doute minoritaires, seront capables de remplir progressivement les préalables posés et pourront ainsi s’approcher plus ou moins vite des objectifs recherchés. Les autres, majoritaires, risqueront de repousser constamment les échéances et d’être de plus en plus fragilisés par rapport à un monde en mutation permanente. La période actuelle commence à mettre en avant ces différences et à montrer ceux qui seront les mieux placés. Il importera de ne pas laisser s’élargir à l’excès l’espace entre les deux groupes pour éviter qu’apparaissent d’autres problèmes. L’intégration régionale, forme moderne de la traditionnelle solidarité, devrait être une des principales armes de ce combat.

Paul Derreumaux

le 21/04/2015

Banques Subsahariennes : reconfigurations inattendues

Banques Subsahariennes : reconfigurations inattendues

Le terme vient du langage informatique mais, en l’occurrence, pourrait s’appliquer à deux transformations récentes du système bancaire subsaharien. La plus importante, à court terme, est sans doute celle du réseau Ecobank touché en septembre 2014 par deux changements capitalistiques majeurs : l’entrée en force de la Banque Nationale du Qatar (BNQ) dans la holding du Groupe ; le passage de la banque sud-africaine Nedbank du statut de prêteur à celui d’actionnaire.

Pour les observateurs du système bancaire subsaharien, la venue de la BNQ n’est surprenante que par la discrétion et les modalités avec lesquelles s’est effectuée cette opération. La banque qatarie s’est en effet investie massivement en Egypte dès 2012, par le rachat majoritaire de la filiale locale de la Société Générale, et visait récemment une acquisition possible au Maroc. Dès cette période, l’Afrique subsaharienne était donc logiquement sa cible prochaine. La taille relativement modeste des banques africaines et une méconnaissance des caractéristiques de fonctionnement des banques dans ce périmètre conduisaient sans doute la QNB à préférer l’achat d’un groupe déjà présent lui-même dans cette zone plutôt qu’une entrée directe dans celle-ci. Les difficultés d’une opération marocaine et l’opportunité offerte par les soubresauts actuels d’Ecobank ont amené la QNB à franchir le pas et à réaliser cet investissement qui la fait détenir 23,5% du capital de la holding du Groupe, ETI, pour un montant quatre fois inférieur à celui de l’opération égyptienne.

La décision de Nedbank est moins surprenante : la conversion possible en actions du prêt consenti à ETI était prévue dès la mise en place du concours et était le schéma le plus couramment envisagé. Il aurait signifié une substitution vraisemblable du leadership des intérêts sud-africains à ceux du Nigéria au sein de ce groupe panafrician. L’arrivée de la BNQ pouvait laisser penser que Nedbank ne réaliserait pas cette conversion. Au contraire, cette dernière a annoncé avant la date butoir qui lui était imposée sa souscription effective à 20% du capital de ETI et l’a fait de belle manière, en payant ses actions en numéraire et en encaissant le remboursement de son prêt par ailleurs.

Les deux géants disposent donc ensemble d’environ 40% du capital social – QNB a indiqué qu’elle laisserait redescendre sa part à 20% – et, compte tenu de l’actionnariat « flottant » sont théoriquement en mesure d’imposer la politique qu’ils définiraient en commun. Le jeu n’est peut-être pas aussi simple. L’ « alliance stratégique » Nedbank/Ecobank conclue en 2008 a conduit les deux réseaux à une première connaissance réciproque tandis que la banque sud-africaine peut être tentée de s’appuyer sur le fonds de pension de même nationalité Public Investment Corporation (PIC), qui détient 19% de ETI, pour prendre une position dominante dans la gestion d’Ecobank. BNQ pourrait chercher à tenir un rôle plus directif en raison de sa puissance financière et de l’appui qu’elle pourrait apporter au réseau subsaharien, en particulier grâce à ses connexions internationales et à sa forte présence dans le financement  des infrastructures. Les actionnaires nigérians, largement majoritaires depuis l’origine, souhaitent vraisemblablement maintenir leur primauté d’influence et récolter les fruits de l’expansion du Groupe. Grâce à la grande diversité de l’actionnariat et à l’absence de bloc homogène dominant, le management lui-même a été habitué jusqu’ici à une forte indépendance : elle a été utilisée pour imprimer au Groupe une expansion géographique remarquable et une présence progressive sur tous les aspects de la banque commerciale. Dans ce jeu à plusieurs personnages clés, l’équilibre reste à trouver, des aménagements institutionnels seront sans doute nécessaires et beaucoup d’alliances sont a priori envisageables. Il faut espérer que celle qui se dégagera sera stable et acceptée par tous, pour que le Groupe puisse exploiter au mieux tous les atouts que lui donnent sa large implantation, ses moyens financiers désormais consolidés, et l’expérience de ses équipes et de ses actionnaires banquiers.

Tandis que cette rude partie s’engage à l’Ouest du continent, une autre apparait dans la zone australe autour du groupe African Banking Corporation (ABC). Celui-ci, implanté dans 5 pays, est certes plus de 10 fois plus petit que Ecobank et n’affiche pas les mêmes performances. Il vient cependant de connaitre lui aussi une reconfiguration capitalistique qui pourrait le propulser sur l’avant-scène, suite à la reprise de la totalité du capital de sa société mère par la holding Atlas Mara. Cette dernière, créée fin 2013, a mobilisé en un temps record d’importants capitaux sur le marché londonien, qu’elle ambitionne d’investir en Afrique et surtout dans le secteur financier. L’acquisition du Groupe ABC a été sa première opération, menée avec une certaine discrétion. Elle s‘est accompagnée d’une prise de participation minoritaire dans une banque nigériane et dans un établissement rwandais.

Atlas Mara reste pour l’instant peu explicite sur l’orientation commerciale et l’organisation qu’elle veut donner aux cibles ainsi conquises. Elle semble afficher en revanche une grande ambition de principe : celle de construire un groupe panafricain décentralisé, structuré autour de « hubs » régionaux qui couvriraient chacun une des grandes parties du continent, s’érigeant ainsi en rival des réseaux actuellement les plus étendus. Si l’idée semble séduisante, son application soulève encore plusieurs inconnues majeures au niveau d’Atlas Mara: l’importance des fonds que cette société pourra concrètement mobiliser pour l’atteinte de son objectif, la compatibilité du schéma proposé avec les contraintes réglementaires de certaines Autorités monétaires des pays visés, le contenu précis du projet industriel. Le Groupe ABC, principal point de départ de la construction envisagée,  dispose d’indicateurs qui demandent à être sérieusement renforcés, compte tenu des multiples changements qui ont marqué sa gestion et son actionnariat passés. Il doit aussi confirmer la profitabilité de son nouveau « business model » de banques « tous publics », dans lequel il est entré depuis quelques années, et reprendre rapidement son expansion géographique. Il a besoin pour cela de ressources financières et humaines importantes et d’un actionnaire recherchant un développement à long terme et non des plus-values financières rapides. Les prochaines années permettront de tester le nouveau réseau sur ce plan et de voir si son actionnaire principal peut répondre à toutes les exigences du défi lancé.

Pendant que ces deux Groupes vont devoir régler dans les meilleurs délais ces incertitudes, tout en se défiant sans doute à distance pour jouer les premiers rôles,  d’autres  transformations s’enclenchent, notamment en Afrique de l’Ouest. La Banque Centrale Populaire (BCP), dernière venue des banques marocaines à la suite de son rachat de 50% de Banque Atlantique, annonce sa prochaine montée à 65% du capital de la holding de ce réseau et la création d’une filiale de micro-finance. La plus puissante des banques du royaume chérifien vise ainsi à rattraper ses devancières et à élargir l’éventail de ses activités. A une échelle plus modeste, l’établissement burkinabé Coris Bank poursuit son expansion à marche forcée – créations « ex nihilo » au Mali et au Togo – et innove en étant la première banque de la région à ouvrir un Département islamique au sein de son activité de banque commerciale « classique ».

Après une période plutôt calme en mouvements capitalistiques et en ouverture de nouvelles banques, l’année 2015 sera donc normalement plus agitée. Elle montrera que la physionomie du système bancaire subsaharien est toujours en construction et susceptible de nouvelles importantes mutations, qui ne viendront pas nécessairement des entités les plus importantes. Il apparait déjà qu’en Afrique subsaharienne, particulièrement francophone, l’actionnariat  régional continue globalement son repli au profit d’actionnaires extérieurs : ce mouvement, à contresens de celui des années 1990, semble difficile à inverser, en dehors d’un cataclysme bancaire comme celui qui s’était abattu dans les années 1980. Il conviendra maintenant de voir si les aménagements purement capitalistes conduisent bien à un renforcement des systèmes bancaires de la zone, autour de projets industriels solides, et dans une optique conforme aux besoins de développement des pays concernés. Les changements positifs intervenus depuis deux décennies ont en effet donné aux banques subsahariennes une croissance et une rentabilité enviables et une responsabilité accrue dans le financement des économies locales. Ces avancées ont été un des catalyseurs de la croissance africaine et doivent être poursuivies, pour une meilleure bancarisation des populations comme pour la facilitation du financement des entreprises et des Etats. Elles génèrent de plus leur inévitable contrepartie de solutions nouvelles à rechercher, notamment vis-à-vis de la montée et de la diversification des risques opérationnels, ou de l’élévation du coût du risque. C’est davantage à leur efficacité face à ces défis, plutôt qu’à l’identité de leurs actionnaires, que les établissements bancaires subsahariens seront jugés par leur public et par les Autorités.

Paul Derreumaux

L’Afrique de l’Ouest francophone

L’Afrique de l’Ouest francophone en pole position ?

Dans une Afrique subsaharienne qui semble désormais bien ancrée dans le développement économique, la partie francophone de l’Ouest apparait souvent comme moins dynamique et moins bien lotie en termes de résultats. Pourtant, ses atouts actuels pourraient la placer rapidement en position plus avantageuse, surtout si elle parvient à réaliser quelques réformes majeures.

Pour l’Afrique subsaharienne, la globalisation des données économiques a une valeur limitée en raison de la mosaïque qui résulte de l’existence des quelque 50 nations qui la composent.  Certes, l’embellie constatée depuis le début des années 2000, et maintenant ressassée à longueur de conférences, touche plus ou moins tous les pays et rassure donc sur une réelle tendance de fond. Toutefois, pour les économistes comme pour les voyageurs, les réalités sont multiples. Deux d’entre elles ont fortement marqué les dernières années passées : l’Afrique de l’Est anglophone apparait plus ouverte aux réformes et plus performante ; dans l’Afrique francophone, la zone Centrale a davantage d’atouts naturels pour alimenter sa croissance

La position moins privilégiée de l’Afrique de l’Ouest francophone au plan économique a été aggravée par les évènements politiques qui ont frappé ces dernières années plusieurs de ses membres: coup d’Etat au Niger ; guerre civile meurtrière en Côte d’Ivoire ; coup d’Etat et guerre au Mali. De 2009 à 2012, le Kenya a ainsi vu son Produit Intérieur Brut (PIB) croitre de 15% de plus que celui de la Côte d’Ivoire, leader de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), et son PIB par habitant, calculé en termes de Parité de Pouvoir d’Achat (PPA), est passé devant celui du citoyen ivoirien.

Pourtant, quatre facteurs devraient notamment être plus favorables à l’UEMOA sur la période qui s’ouvre.

Le premier est une meilleure stabilité politique, condition permissive essentielle d’un développement durable et inclusif. Aucune élection majeure n’interviendra dans la zone avant fin 2015 et il est probable que les dispositifs constitutionnels actuels seront partout sauvegardés. Dans plusieurs cas, de nouveaux dirigeants, ayant une vision claire et volontariste du destin possible de leur nation et de leur peuple, sont en place et ont une chance raisonnable d’être réélus. Les différents évènements dramatiques récents ont conduit à une présence de longue durée de forces militaires régionales et internationales : celles-ci pourraient empêcher plus efficacement le retour à de graves turbulences, et surtout une résurgence forte du terrorisme, ennemi déclaré du développement.

Le second est la multiplication récente d’importantes nouvelles découvertes minières et pétrolières dans l’Union: or au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Mali; charbon au Niger; pétrole au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Niger; uranium au Niger et sans doute au Mali ; zinc au Burkina Faso, zircon au Sénégal,…. Le niveau élevé des cours mondiaux et la vigueur de la demande font que, à la différence de situations passées, ces gisements devraient être mis en exploitation rapidement, ce qui contribuera à une vive poussée des investissements puis des recettes publiques et des exportations. En même temps, attentives aux effets négatifs du syndrome hollandais déjà observé ailleurs, les Autorités nationales tendent à veiller davantage à un meilleur impact de ces investissements sur l’essor d’autres secteurs ou des entreprises nationales, et sur le niveau et l’affectation des recettes publiques.

Le troisième réside dans la priorité accrue donnée à la construction d’infrastructures. Le secteur des télécommunications a montré la voie grâce à quelques grands groupes privés qui ont amené l’Union aux standards moyens du continent. Dans les infrastructures routières et urbaines, les chantiers se sont intensifiés. On circule désormais par route bitumée de Dakar à Maradi et de Cotonou à Agadez. Abidjan construit son troisième pont, Niamey ferait bientôt de même, Bamako pense au quatrième. La future Boucle Ferroviaire régionale, initiée par le Niger mais intéressant quatre Etats voisins, sera un puissant catalyseur de croissance économique et d’aménagement du territoire. Outre leur forte contribution au PIB, ces projets changent la physionomie des capitales, réduisent l’enclavement de nombreuses régions, favorisent la croissance de la production et des échanges. Le secteur énergétique, souvent défaillant, pourrait réduire son retard si les ouvrages en cours ou projetés sont mis en production dans les délais : barrages hydroélectriques en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger, centrales thermiques au Sénégal et au Niger, grande unité de biomasse en Cote d’Ivoire.

Enfin, la solidité des institutions et du fonctionnement de l’UEMOA, l’avancée dans l’intégration des Etats, de leurs économies et de leurs politiques économiques, l’existence d’un espace financier unifié et d’une monnaie commune, la résilience de l’Union face aux crises nationales soutiennent la croissance dans la région. Prises ensemble, elles introduisent un cadre global cohérent et contraignant qui oblige chaque Etat membre à améliorer sa gouvernance, et constituent pour les entreprises une puissante incitation à l’expansion des affaires, et donc des investissements.  Certes, les insuffisances sont encore nombreuses et les progrès pourraient être plus rapides. Mais aucun retour en arrière ne semble constaté et l’UEMOA sert plutôt de référence sur le continent.

Ces éléments expliquent  pour une bonne part le fait que la progression du PIB de la zone, supérieure à 6% en 2012 et, sans doute, en 2013, atteindrait selon diverses estimations 7% en 2014, avec une inflation toujours maîtrisée. Pour les raisons évoquées ci-avant, ce rythme pourrait également s’afficher au moins en 2015. Pourtant, en raison de la forte poussée démographique qui va se prolonger, il faut aller au-delà. Pour gagner chaque année les 1 à 2% qui feront la différence à moyen terme, au moins trois mutations semblent indispensables.

La transformation la plus urgente et la plus pertinente est celle qui contrera la faible efficacité, voire la défaillance, croissante des appareils d’Etat et des secteurs publics. Leur poids et leur influence, nettement plus lourds en zone francophone, rendent ici cet aspect spécialement névralgique. Les actions parfois menées au plus haut niveau en termes de planification et d’assainissement sont largement perturbées par l’inertie destructrice d’une partie de l’administration, la voracité d’une corruption étendue et la mauvaise adaptation fréquente des lois et règlements aux données locales, qui multiplie les occasions de passe-droit. Les seules solutions seront une moindre présence du secteur public dans la sphère productive, l’amélioration rapide et multiforme du climat des affaires, le renforcement de la transparence et de la diligence dans les décisions administratives et judiciaires, l’inculcation d’une culture du mérite dans la fonction publique. L’Etat doit être fort mais juste, rigoureux mais non prédateur, incitatif plutôt que répressif.

Une deuxième priorité est celle d’un secteur primaire plus moderne et plus productif, dans les cultures de rente autant que dans l’agriculture vivrière et dans l’élevage : sa consolidation aurait des conséquences très positives sur la régularité du taux de croissance comme sur l’amélioration de la sécurité alimentaire des populations. Les transformations exigées sont cependant à la fois techniques, organisationnelles et mentales, et demandent donc temps et persévérance : les engagements pris en la matière après la crise alimentaire de début 2008 n’ont pas été respectés. Des actions prometteuses sont entreprises comme l’« Initiative 3N » au Niger, qui vise surtout les productions vivrières et s’illustre par le caractère transversal de sa démarche, ou les « Pôles de croissance intégrés » au Burkina-Faso, qui ciblent le développement équilibré de vastes périmètres, basé sur l’agriculture. Elles sont à multiplier. On peut aussi imaginer que l’Union elle-même promeuve un grand projet régional, telle l’exploitation maximale de l’immense delta de l’Office du Niger, qui rentabiliserait les importantes installations existantes et provoquerait une poussée de la production agricole au niveau communautaire. Le secteur primaire jouerait alors un rôle moteur du développement global, comme il l’a fait sous d’autres cieux ou précédemment en Côte d’Ivoire.

La troisième doit concerner le binôme éducation-formation. Les statistiques encourageantes sur l’accroissement du taux de scolarisation sont en partie virtuelles en raison de la faible qualité moyenne des enseignements de base et secondaire dans beaucoup d’établissements, publics comme privés. Dans les pays où un langage vernaculaire est dominant, l’usage du français, langue officielle, tend même parfois à diminuer, même au niveau professionnel, ce qui pénalise notamment l’introduction des nouvelles technologies. En termes de formation, le paysage est partout caractérisé à la fois par le fort excédent de diplômés insuffisamment qualifiés dans certaines formations tertiaires et le grave manque de techniciens spécialisés dans des secteurs comme l’industrie, le bâtiment ou l’informatique par exemple. Cette situation peut favoriser le retour de jeunes diplômés de la diaspora mais handicape définitivement ceux qui n’ont pu étudier à l’extérieur du pays. Des changements profonds et rapides sur ces terrains sont donc indispensables tant pour assoir la croissance économique sur un socle plus diversifié et inclusif que pour éviter l’explosion sociale pouvant  résulter de la montée massive du chômage..

Des coups de pouce  pourraient favoriser la réalisation de ces préalables, tel celui de l’Initiative pour le Sahel que viennent de lancer conjointement les plus puissantes institutions internationales. Le projet prévoit en effet la mobilisation de plus de 8 milliards de dollars US pour des investissements structurants, centrés en particulier sur les infrastructures, l’énergie et la formation, dans six pays du Sahel : l’UEMOA en serait un bénéficiaire majeur. Celle-ci doit donc saisir sa chance en jouant simultanément de ses points forts et de sa solidarité : même si les pays avancent à leur rythme propre et s’il existe des « locomotives », il est essentiel que l’Union tout entière arrive à destination.

Paul Derreumaux