Carnet de voyage en France : Jour de fête à Châteauneuf-du-Pape

Le secteur viticole, où la France brille depuis des siècles par son excellence et sa puissance, est en peine : réduction de la consommation, concurrence d’autres pays, taxes internationales, crises pesant sur le pouvoir d’achat, dérèglement climatique,.. Ces données provoquent une tendance globale à la surproduction, à la compression des prix et à la baisse des revenus de nombreux viticulteurs.

Ces difficultés sont relatives. Le pays reste, dans le monde, le second pour les surfaces cultivées comme pour la production annuelle et le premier exportateur en valeur vendue, et le vin est toujours un fleuron des exportations françaises de biens. De plus, la profession se bat durement pour restaurer équilibre et attractivité : importants arrachages (-20% de la surface cultivée en moins de dix ans) avec l’aide de l’Etat, extension des cultures bio, diversification des productions. Surtout, cette photographie globale recouvre des situations régionales fort diverses : alors que, sauf exceptions, le Bordelais apparait sinistré et que le Languedoc souffre, les produits de Bourgogne, de Provence ou de Loire, par exemple, affichent encore des évolutions positives.

Le petit territoire de Châteauneuf-du-Pape, avec ses quelque 300 producteurs et ses 13 millions de bouteilles annuelles, fait partie des privilégiés. Il faut dire qu’il s’appuie sur une culture du vin presque millénaire, Les historiens la font partir principalement de l’installation des papes en Avignon au 14ème siècle. Bien vite, le souverain pontife Jean XXII construit sa résidence d’été sur la colline de Châteauneuf-du-Pape, distante de moins de 20 kms, et y encourage l’extension des premiers vignobles. Le site rassemble en effet des atouts naturels exceptionnels sur ses quelque 3200 hectares : des parcelles vallonnées s’offrant à un soleil chaleureux, une eau abondante grâce au Rhône voisin et à une pluviométrie raisonnable, un mistral qui l’assainit, des sols généreux et variés, dont notamment les étonnants galets roulés.

Ces avantages ne donnent toutefois le meilleur d’eux-mêmes que grâce au savoir-faire, à la passion, à la ténacité et à la vision de générations de vignerons. Ainsi, dévastée en 1860 par la maladie du phylloxera, la région fut l’une des premières à militer pour une défense de la profession et à s’organiser pour sa protection et son amélioration. C’est ici qu’est fondée en 1894 la première coopérative agricole.  Châteauneuf-du-Pape fut surtout en 1936 une des six premières Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) de France. Enfin, les producteurs combinent créativité et respect des normes : 18 cépages précis peuvent être utilisés dans les vignes, pour préserver l’appellation, mais les producteurs ont la faculté de les assembler comme ils le souhaitent, ce qui laisse un grand éventail de saveurs possibles et une constante ouverture à l’amélioration des qualités.

C’est bien dans cette ambition simultanée de respect de la tradition et d’ouverture à la modernité que s’inscrit le Clos de l’Oratoire des Papes, qui fêtait la semaine dernière son centième anniversaire. Léonce Amouroux, propriétaire des lieux en 1926, rebaptisait en effet à cette date le domaine hérité de son père Edouard, qui avait commencé modestement son exploitation en 1880 sur une parcelle abritant un petit oratoire dédié à Saint Marc, patron des vignerons. Il conçoit aussi l’étiquette de la nouvelle appellation, inchangée jusqu’à ce jour : faite à la main, munie de tous les symboles qui l’identifient, dominée par les tons rouges, elle est connue dans le monde entier. La famille va faire prospérer le vignoble, grâce à sa rigueur et son engagement, jusqu’en 2000. L’importante maison régionale de négoce Ogier, filiale du Groupe Advini, achète alors le domaine. C’est une société, mais elle se fait fort de rester au service des mêmes règles : la vénération de la terre, la poursuite absolue de la qualité du produit, l’esprit de famille. Le serment sera tenu. Sans modifier d’un iota la discipline passée, les nouveaux propriétaires accélèrent les investissements et les améliorations qui vont contribuer à exploiter toutes les potentialités de la dénomination et son adaptation aux environnements du 21ème siècle. Les installations d’assemblage des cépages et de vinification sont régulièrement agrandies et modernisées. L’acquisition d’un ancien Prieuré en bordure de Châteauneuf va apporter, grâce à des transformations constantes, de nouveaux espaces pour le travail des récoltes et le vieillissement des vins et, surtout, un site d’une qualité architecturale rare pour l’accueil des grands clients et distributeurs. Enfin, la production s’adapte à l’évolution des goûts : récolte entièrement bio ; création d’une cuvée de prestige, baptisée les Chorégies en hommage au festival d’opéra à Orange ; accroissement régulier de la place réservée aux vins blancs, de plus en plus appréciés. L’intelligence et l’intensité du travail d’équipes de qualité et totalement engagées permettent de gagner ces paris successifs. 

La fête d’anniversaire est à l’image du vin célébré : élégante dans sa conception, raffinée dans son contenu, mais avant tout chaleureuse dans son ambiance. C’est une ode au travail et au respect de la terre. Une approche que la vigne impose à tous ceux, grands domaines ou modestes viticulteurs, qui veulent la mettre à l’honneur

Paul Derreumaux

Article publié le 16/06/2026

Banques de l’UEMOA : un ciel sans nuages ?

Les commentaires enthousiastes se succèdent au vu des publications des résultats annuels 2025 des banques cotées sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan.

Il est vrai que, pour presque tous les 15 établissements concernés, l’exercice échu est celui de nouveaux records sur beaucoup de composantes du bilan comme du compte de résultat, avec des taux annuels de progression souvent à deux chiffres. La poussée des dépôts du public et le gonflement continu des placements de trésorerie figurent parmi les éléments les plus remarquables, mais les crédits à la clientèle enregistrent aussi une augmentation notable. Les efforts de maitrise des charges de fonctionnement assurent la bonne tenue des coefficients d’exploitation tandis que l’évolution limitée du coût du risque limite les besoins de provisions pour créances en souffrance. Ces évolutions vertueuses conduisent d’abord pour la plupart de ces banques à des coefficients de rentabilité et à des bénéfices encore en hausse. Les résultats nets de la Société Générale de Cote d’Ivoire et de la Société Ivoirienne de Banque -respectivement 101 et 57 milliards de FCFA – sont ici les plus éloquents. De plus, les dividendes distribués sont de même en augmentation fréquente, représentant souvent largement plus de 50% du résultat dégagé, et pouvant aller jusqu’à plus de 100% de celui-ci. Ces performances très attractives expliquent logiquement la hausse sensible des cours de ces entreprises sur la BRVM depuis début 2026, qui touche aussi la holding ETI et le groupe Orabank, moins performants depuis quelques années.  

Cet échantillon laisse donc espérer que 2025 se situe bien dans le prolongement des années 2020/2024, témoins d’une rapide expansion du secteur bancaire de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA).  Il reste toutefois opportun de replacer ces conclusions partielles dans des perspectives plus globales.

D’abord, les performances saluées comportent un double biais. Elles visent presque uniquement certains des établissements -ou groupes- les plus importants de la région, qui ne rassemblent qu’une minorité des banques agréées. Les rapports récents de la Commission bancaire montrent cependant que cette catégorie tend à occuper dans la profession une place croissante pour les bilans et les résultats. En outre, 6 de ces sociétés cotées opèrent en Côte d’Ivoire -et partiellement pour les 3 groupes cotés- qui est aussi le pays, de loin, le plus important de la zone en matière bancaire : plus de 35% des bilans et 37% des grandes entités contre 20% du nombre d’établissements fin 2024. L’ouverture fin avril 2026 à Abidjan d’une filiale du géant nigérian Zenith Bank prouve d’ailleurs l’attractivité particulière du pays. Si ces corrélations sont logiques, elles obligent aussi à la prudence quant aux résultats qui seront notés sur le reste du système bancaire. Si la Cote d’Ivoire maintient régulièrement une croissance économique supérieure à 6%, appuyée sur une stratégie à long terme attentivement suivie qui favorise ses grandes banques, les autres pays de l’Union connaissent actuellement des contextes moins favorables pour des raisons économiques -Togo, Sénégal-, politiques -Sahel, Sénégal-, sécuritaires -Sahel-, qui fragilisent leur secteur bancaire et restreignent les opportunités financières. Ces disparités multiformes dans l’Union pourraient aussi gêner le fonctionnement optimal du marché de la dette publique régionale, devenu stratégique dans les emplois des banques – plus de 25% en moyenne dans la zone, mais nettement au-delà dans certains pays comme le Sénégal.

Sur un autre plan, le système bancaire reste encore peu orienté vers certains domaines cruciaux pour la transformation des économies de la région.  Certes, de vrais progrès apparaissent engagés pour le financement des petites et moyennes entreprises (PME), tant du fait des actions des banques soucieuses de marquer des points sur ce marché dans un climat de concurrence aigüe que grâce à l’intensification des systèmes de partage des risques menés par des bailleurs multi- ou bilatéraux. Toutefois, de lourdes insuffisances subsistent dans le financement d’autres domaines névralgiques ; celui des logements économiques et de moyenne gamme, dont le déficit régional va croissant ; celui des investissements d’adaptation et de correction au dérèglement climatique dont les besoins augmentent et les enjeux s’aiguisent ; celui de grandes infrastructures, pour lequel la montée en puissance des banques locales devrait leur permettre d’être plus souvent parties prenantes de ces opérations. Une expansion des concours dans ces périmètres devrait avoir des impacts économiques et sociaux très positifs, même si les risques encourus sont, à court terme, plus conséquents. Le durcissement continu de la concurrence pourrait avoir une influence positive sur ces plans.

Un autre point d’attention est celui du rapport entre les dividendes versés par les banques et le niveau de capitalisation de celles-ci. Malgré la dernière importante évolution -doublement en 2023 du capital minimum, porté à 20 milliards de FCFA (30,5 millions d’EUR) -, ce critère reste nettement inférieur à celui maintenant exigé dans beaucoup de pays africains : 25 milliards CFA dans la CEMAC, 66 millions d’EUR au Ghana, 70 millions de USD au Kenya, 50 millions d’USD pour la République Démocratique du Congo, … et de 120 à 300 millions d’USD au Nigéria selon les catégories. Même si la stabilité du FCFA et le suivi rapproché de la Commission Bancaire favorisent la solidité des banques dans l’Union, la modestie de la capitalisation moyenne observée comporte des inconvénients variés : difficulté de respecter certains ratios prudentiels tel celui de la division des risques ; aptitude limitée à participer au financement de projets de grande envergure ; retard possible pour des investissements technologiques indispensables dans les banques. Ces handicaps sont spécialement gênants dans les pays de l’Union où les besoins de financement ont considérablement grandi en raison de la croissance nationale et de la taille de certaines entreprises, comme en Côte d’Ivoire. Pour remédier à ces contraintes, globales ou locales, les Autorités monétaires pourraient utiliser plusieurs instruments : nouvelle hausse du capital minimum, durcissements des ratios, baisse des taux d’intérêt, introduction d’une différenciation entre plusieurs catégories de banques.

Les résultats déjà visibles de 2025 peuvent avec juste raison réjouir le monde bancaire de l’Union. Ils doivent aussi constituer pour celui-ci une puissante incitation à faire lui-même les mutations nécessaires pour mieux accomplir la mission qui lui revient.         

Paul Derreumaux

Article publié le 04/06/2026

Guerre au Moyen-Orient : quelques possibles premiers impacts pour l’Afrique

Le 28 février 2026, en attaquant l’Iran par l’opération Fureur Epique, Israel et les Etats-Unis déclenchaient dans la région du monde de longue date la plus instable une crise dont ils avaient visiblement mal évalué l’issue. Le pouvoir israélien, poursuivant méthodiquement son objectif toujours affiché, espérait mettre durablement son principal ennemi hors d’état de nuire, en élargissant au passage au Sud du Liban le glacis censé protéger son territoire et en éliminant le Hezbollah, main armée des mollahs iraniens. M. Trump escomptait que la puissance militaire américaine terrasserait rapidement l’adversaire et, confiant dans son hubris imprévisible, qu’il pourrait réaliser un nouveau coup d’éclat, après celui du Venezuela, dont il tirerait bien quelques avantages substantiels.

Trois mois après cet assaut, la situation est plus confuse que jamais. La guerre proprement dite a duré 38 jours. S’il a subi des dommages, humains et matériels, lourds mais difficiles à estimer, l’Iran a durement riposté contre Israel, mais aussi contre les monarchies arabes voisines alliées des Etats-Unis, sans d’ailleurs jamais adoucir le caractère meurtrier de sa répression interne. Un cessez-le-feu, difficilement obtenu et respecté, n’a pas révélé de vainqueur incontesté tandis que Israel poursuivait sur le Sud Liban, jusqu’il y a environ deux semaines, des attaques intenses et meurtrières. Après l’arrêt des hostilités avec l’Iran, le blocage par celui-ci du détroit d’Ormuz, alourdi par un contre-blocus américain sur la même zone, a aggravé la dimension économique des évènements, en la rendant mondiale et sans doute durable en raison de la complexité de sa résolution et du jusqu’au-boutisme des acteurs. Les conséquences en sont encore mal perçues mais devraient être, à terme, notables et multiformes. Au plan politique, les constats sont nombreux : forte capacité de résistance et détermination farouche du pouvoir en Iran, conformes à l’histoire du régime en place ; priorité absolue donnée par Israel à sa politique agressive ; domination militaire des Etats-Unis, mal mise à profit par leur manque de vision stratégique sur une issue diplomatique ; influence probablement croissante de nations spectatrices, telle la Chine et la Russie, qui poursuivent là l’avancée de leurs propres intérêts ; silence remarqué de l’Europe lors de cette confrontation, sauf si elle peut jouer un vrai rôle dans la sortie de la crise au Liban. La divergence et la variabilité des positions de chacun conduisent ici encore à de multiples scénarii possibles et à une lente maturation d’une accalmie durable.

Comme le reste du monde, l’Afrique ne pourra rester à l’écart de cette tempête protéiforme, mais les effets pourraient y être plus spécifiques. En économie, deux canaux de transmission de la crise devraient être les premiers visibles. Le prix des produits pétroliers et gaziers d’abord. Les pays africains, de plus en plus nombreux, qui sont producteurs profiteront certes de l’embellie des cours des produits bruts -augmentés en quelques mois d’au moins 50% avec des pointes à près de 100%-, mais toutes les nations du continent ont commencé à supporter les hausses des prix à l’importation de ces produits transformés, qui pourraient durer. La disponibilité des financements ensuite. Les difficultés de la coopération internationale, le vraisemblable ralentissement de la croissance mondiale, les hausses d’intérêt qui accompagneraient l’inflation attendue, l’accroissement du risque pays sur le continent seront autant de freins à la mobilisation de capitaux, publics comme privés, requis pour le développement économique recherché. Mais d’autres impacts sont possibles. Certains sont négatifs, tel le manque de produits essentiels par suite de complications logistiques d’approvisionnement en matières premières : c’est notamment le cas des engrais indispensables à une croissance forte des productions agricoles pour lesquelles le FIDA alerte de nouveau sur la grave insuffisance. D’autres pourraient être positifs comme la hausse des prix d’autres matières minières exportées, ou l’accélération d’une mutation vers les énergies renouvelables, où le continent pourrait compter à la fois sur ses atouts naturels, sur l’appui de bailleurs institutionnels et sur la puissance des exportations chinoises de ce secteur. Dans tous les cas, les effets seront d’autant plus limités que la gouvernance économique locale sera performante : la crise du Moyen-Orient risque donc avant tout d’approfondir, surtout en région subsaharienne, les inégalités de développement qui se creusent déjà entre nations.

Au plan politique, les conséquences de ces affrontements restent jusqu’ici moins discernables en raison de la grande instabilité des positions des Etats-Unis, principal belligérant, et des incertitudes sur l’issue finale des négociations entre parties. Quelques hypothèses peuvent toutefois être émises avec une probabilité raisonnable.  D’abord, ces évènements sont une effrayante illustration de le primauté donnée par la première puissance mondiale au recours à la force, en violation des règles du droit international en vigueur et des dispositions d’alliances formelles existantes. Ceci ne peut qu’encourager, en Afrique comme ailleurs, l’extension de pratiques guerrières déjà observées à l’intérieur de divers pays- groupes terroristes au Sahel, guerre civile au Soudan- ou entre nations voisines -République Démocratique du Congo et Rwanda. Plus largement, l’exemple ne peut aussi que soutenir les projets de ceux qui, pour satisfaire des ambitions ou réaliser des changements brutaux, seraient prêts à l’élimination ou au dévoiement d’institutions démocratiques déjà votées par les citoyens. En second lieu, si les quelques grandes puissances dominant le monde s’arrogent le droit de satisfaire par la force, économique ou militaire, leurs desseins personnels, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne deviendront plus que jamais, en raison de leur faiblesse par rapport à ces géants, des proies idéales sans grande possibilité de réaction face aux pays les plus audacieux. A contrario, les organisations et regroupements mis en place par les pays africains eux-mêmes, afin de promouvoir une coopération efficiente entre leurs membres et développer des valeurs unanimement acceptables, risqueraient fort de voir se réduire une influence déjà en repli.

L’Afrique, et en particulier sa partie la plus vulnérable que constitue la zone subsaharienne, témoin inquiet des combats du Moyen Orient, ne pourra être indemne des batailles en cours. Sa capacité de résistance et d’ajustement aux difficultés et aux malheurs, démontrée en de trop fréquentes occasions, lui permettra sans doute d’amoindrir les coûts économiques qui émergent, au prix de l’abaissement à court terme de ses propres espérances. Sur le plan politique en revanche, la remise en cause de l’ordre mondial actuel, qui ne lui était pourtant guère favorable malgré les nombreux discours, de l’aidera pas à restaurer ou consolider une souveraineté viable et constructive, devenue une aspiration majeure mais difficile à atteindre. C’est peut-être le plus grand danger.      

Ce contenu a été initialement publié sur le site Les Échos le 16/05/2026 retrouvez l’article ici  

Paul Derreumaux

(Article mis en ligne le 28/05/2026)

Sommet France-Afrique : une véritable relance ?

La France semble s’honorer à juste titre d’un succès d’audience et de résultats commerciaux positifs à l’issue du Sommet France-Afrique de Nairobi. La réussite finale de cette nouvelle grand-messe exigera toutefois qu’elle soit gagnant-gagnant pour les deux parties.

Le lieu choisi pour la réunion était judicieux pour mieux mettre en lumière l’Afrique anglophone, encore mal connue de beaucoup de francophones, et le Kenya, pays hôte. Celui-ci est à fin 2024, par son Produit Intérieur Brut (PIB), la sixième puissance africaine et la troisième au Sud du Sahara, avec 120 milliards de USD courants. Cette performance s’appuie sur diverses réussites remarquables, dont témoignent les quatre exemples suivants. Un système bancaire puissant, diversifié et sophistiqué de longue date, dans lequel a éclos il y a près de 20 ans, grâce au produit M’Pesa, le mobile banking dont l’Afrique est un des champions mondiaux. Un accès à l’énergie électrique particulièrement élevé -près de 80% à ce jour- grâce notamment à des installations solaires et géothermiques de grande envergure. Des entreprises modernes et performantes dans de nombreux secteurs, tels l’agriculture d’exportation (thé, fleurs, fruits, café), des industries de transformation de taille internationale, un écosystème vivace de Start-Up et d’Intelligence artificielle. Une organisation régionale dynamique, l’East African Community (AEC), qui compte une population de 350 millions d’habitants, proche de celle de l’Union Européenne, dont 57 millions pour le seul Kenya, pionnier en 2000 et encore leader de l’AEC. Nairobi est donc bien l’exemple d’une capitale de l‘Afrique qui gagne, qui réunit encore peu de membres.

Le Kenya a bien sûr besoin de tous les soutiens possibles pour atteindre des ambitions à la hauteur de ses succès précédents. Dans le domaine économique, la venue sur son sol du maximum de nouvelles grandes entreprises étrangères, dont celles de la France, est souhaitée pour consolider sa croissance et maintenir son rang de première puissance régionale, réduire ses importations, élargir ses expertises à de nouveaux secteurs, et surtout créer des emplois qualifiés pour une population en hausse encore soutenue. De plus, les fortes répercussions du dérèglement climatique dans la région exigent des investissements et des innovations pour lesquels certaines entreprises françaises sont en mesure d’apporter expériences et formations. Au plan financier, l’Etat kenyan, lourdement endetté, vise à la fois à restructurer ses engagements pour de meilleures conditions, à diversifier les devises d’emprunt et à mobiliser des capitaux internationaux additionnels pour de nouveaux projets. La France peut ici jouer un rôle direct, par ses organismes publics ou ses banques de taille mondiale, et une fonction de catalyseur auprès des institutions financières européennes et africaines. Au plan politique, l’intérêt et l’appui que lui manifeste la France et le surcroît d’audience internationale qu’apportera ce Sommet seront utiles au Président Ruto pour apaiser les tensions internes auxquelles il fait face dans la mise en œuvre de ses réformes. Ils le serviraient aussi dans sa volonté d’être un des principaux porte-paroles du continent pour exprimer les attentes économiques, environnementales et politiques de celui-ci et défendre une stratégie pour les satisfaire.

Pour la France, la réunion de Nairobi est d’abord l’occasion de relancer si possible une influence sur le continent qui s’est effritée depuis au moins une dizaine d’années. En économie, la position des entreprises françaises s’est réduite en valeur relative dans les pays francophones au fur et à mesure que ces marchés s’ouvraient à la concurrence, mais elle reste solide dans de nombreux secteurs, en particulier industriels et de services, comme le souligne chaque année le Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN). La bonne connaissance par les groupes tricolores des particularités et des contraintes des marchés africains et leur expertise reconnue sont des atouts qui leur permettent aussi de viser d’autres marchés africains face à des concurrents disposant parfois de moyens et d’appuis considérables. Des implantations en Afrique de l’Est, ou ailleurs hors du Pré carré historique, font depuis longtemps partie de leurs objectifs – Total est au Kenya depuis plus de 60 ans et un des leaders du secteur dans toute l’AEC- . Le dynamisme économique et l’agilité dans les innovations qu’on y observe expliquent le renforcement régulier de la présence française dans ces régions, signalée durant le Sommet. Celle-ci s’effectue d’ailleurs en s’adaptant obligatoirement à l’environnement économique local : ce monde anglosaxon, qu’il soit commercial, réglementaire ou relationnel, diffère sensiblement de celui de l’Afrique francophone. L’ignorer conduit à l’échec et les entreprises le savent bien. Elles réussiront toutefois d’autant mieux dans leurs projets que l’Etat pourra leur apporter, comme le font d’autres compétiteurs étrangers, le soutien multiforme dont il tient les clés : financements adaptés, fiscalité acceptable, formation, assurance export audacieuse, recherche-développement, …

En politique, le chemin est sans doute plus délicat mais déterminant sur au moins deux points. L’un est la conception des relations avec les pays concernés. Le Président français a insisté sur un partenariat équilibré, probablement pour souligner que des reproches antérieurs d’inégalité, de mauvaise prise en compte des préoccupations des intérêts locaux, voire de condescendance n’étaient plus d’actualité. Cette nouvelle approche et un souci accru d’efficacité sont indispensables, face aux attentes partout exprimées par les gouvernements et les populations, pour retrouver une confiance mutuelle sur le long terme. Le second est la capacité pour la France de convaincre les autres pays européens, et l’Union Européenne elle-même, de multiplier des actions bien ajustées aux besoins des nations africaines. Au vu des moyens financiers de l’Europe, il pourrait en résulter une accélération notable du développement économique et social en Afrique. Le pari est difficile dans le contexte mondial actuel, mais l’enjeu vaut la peine que la France prenne en charge cette mission.

Ce Sommet s’est donc voulu une rencontre de renouveau au sein d’une famille à la fois plus dispersée et en partie recomposée. Il est probable que beaucoup de participants, publics comme privés, entreprises et Etats, partagent le souci d’identifier des partenaires solides et fiables, pour qu’ils se consolident eux-mêmes, et seraient disposés à agréer ce projet de relance. L’essentiel est donc que les messages, et spécialement ceux de la France, n’aient pas été seulement de nouvelles promesses, mais aussi l’entame d’engagements concrets et aux effets vite visibles.  Ceux qui attendent des améliorations de leur sort sont patients mais ont la mémoire longue.

Paul Derreumaux

Article publié le 18/06/2026

Endettement public en Afrique subsaharienne : Piège ou levier 

La réponse à cette question semble avoir régulièrement alterné pour les pays subsahariens depuis leurs indépendances.

Au cours des quinze années qui ont suivi celles-ci, le recours des Etats aux emprunts extérieurs a été un moteur indispensable pour faire face aux besoins de financement, notamment liés aux investissements massifs à réaliser, bien supérieurs aux moyens internes des jeunes nations. L’aide publique au développement -grands bailleurs multilatéraux et pays les plus riches- a été la composante majeure de ces concours. La bonne orientation des cours des matières premières agricoles et minières, principales exportations de l’Afrique Sub-Saharienne (ASS), a encouragé des préteurs privés à accompagner ces opérations. La charge totale de cet endettement croissant, accélérateur de projets, restait supportable pour les budgets.

Les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 -en 1973 et 1979- ont brisé ce rôle positif. La brutalité des hausses du coût du baril a généré une forte inflation et imposé l’élévation rapide et durable des taux d’intérêt, qui a elle-même conduit à une récession générale, à une grave détérioration des termes de l’échange pour les pays de l’ASS et à une baisse marquée de leurs Produits Intérieurs Bruts (PIB). De plus, l’affectation peu productive, et parfois le dévoiement, d’une partie des concours reçus, a aggravé les déséquilibres financiers et budgétaires des pays subsahariens. Pendant que se dégradait l’environnement, le gonflement de l’endettement, surtout public mais aussi privé, s’est cependant poursuivi jusqu’en fin des années 1970 malgré les signaux d’alerte. Les charges de remboursement sont ensuite devenues incompatibles avec les recettes d’exportation et les ressources budgétaires, et se sont traduites en nombreux défauts de paiement pendant la décennie 1980/1990. La dette était devenue un fardeau insurmontable  

La gravité et la généralité de cette situation et l’incapacité des pays endettés, malgré leurs efforts, à trouver à eux seuls des solutions à celle-ci ont été à l’origine d’une crise sur toute la période 1990/2010. Après de longues et difficiles négociations, une bonne partie des prêteurs, essentiellement publics, ont accepté, fait rarissime, l’abandon d’une partie souvent importante de leurs créances, les institutions multilatérales ayant été curieusement les plus longtemps réticentes à consentir cet effort. Ce fut l’époque des initiatives, tristement célèbres, en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et d’Allègement des Dettes Multilatérales (IADM). Grâce à cet ensemble d’annulations, le piège du surendettement a pu être dénoué : en fin de cette période d’ajustement, le ratio moyen d’endettement extérieur des pays subsahariens était ramené à des niveaux souvent proches de 30% et la pression sur les budgets étatiques pour la charge de cette dette réduite en conséquence. Les programmes d’ajustements structurels acceptés en contrepartie par les pays bénéficiaires avaient en revanche bloqué les nouveaux investissements, détruit de nombreuses structures et aggravé durablement la pauvreté.  

A partir des années 2000, le recours aux capitaux étrangers a rapidement repris une tendance ascendante. Rendu possible par la correction de grande envergure alors bien engagée, cette reprise a bénéficié de deux principaux facteurs favorables : la croissance soutenue dont a bénéficié l’ensemble du continent jusque vers 2015 qui, dans l’afro-optimisme ambiant, a relancé le besoin d’importants investissements publics, notamment d’infrastructures ; le retour de confiance des prêteurs traditionnels, mais également l’afflux de nouveaux capitaux disponibles provenant des grands pays émergents -Chine, et aussi Inde ou Turquie-, des pays arabes et de leurs fonds d’investissements, et parfois  des structures privées des pays économiquement dominants. La diversité de ces acteurs et de leurs motivations, économiques ou politiques, a rendu le paysage de l’endettement extérieur plus morcelé et moins transparent en termes de conditions, financières ou non financières, des concours accordés. Cette convergence d’une demande et d’une offre croissantes de financements extérieurs a redonné à ceux-ci leur rôle de levier du développement et relevé rapidement le taux d’endettement.

Dans la dernière décennie, le paysage s’est encore transformé à au moins trois niveaux. D’abord, l’endettement intérieur a pris une place accrue, qui devrait encore se renforcer à l’avenir. La nette réduction des aides publiques bilatérales, la rigueur des conditionnalités fixées par de nombreux prêteurs étrangers, la faiblesse de beaucoup de devises africaines ont renforcé partout l’attrait de cette composante. En zone francophone, les réformes structurelles conduites à partir de 2015 ont ouvert aux Etats l’accès à ces financements, qui sont en particulier devenus  essentiels dans l’UEMOA. Par ailleurs, les nations les plus importantes font désormais un appel direct aux marchés internationaux de capitaux pour compléter leur panel de financements. Une fois atténués les effets négatifs de la pandémie Covid et de la poussée mondiale d’inflation née de la guerre en Ukraine, ces recours ont repris vigueur sur le continent. Nigéria, Egypte, Kenya, Côte d’Ivoire et quelques autres, déjà familiers de ce marché, ont conduit récemment avec succès des émissions importantes, surtout en dollars : 14 milliards en 2024 et même 16 milliards en 2025. Une abondance de capitaux en recherche de placements, un début de détente sur les taux ont favorisé ce mouvement. Une troisième originalité, plus récente, est que les nouveaux engagements, intérieurs comme extérieurs, sont en partie utilisés pour reprofiler cet endettement en améliorant ses conditions de taux ou de durée. En la matière, la réussite la plus remarquable revient sans doute au Ghana qui, en trois ans, a su mettre fin à son surendettement et rétablir ses principaux équilibres macro-financiers.

Sans surprise, cet appétit des Etats a abouti au bond observé des ratios d’endettement, dont la moyenne dépasse 60% en 2025. Certes, la cote d’alerte est parfois franchie : une dizaine de pays sont à ce jour considérés à risque élevé et les dettes extérieures de la Zambie et du Mozambique ont dû être restructurées. Pourtant, la situation semble bien différente de celle du cataclysme des années 1990.  L’accroissement du poids relatif de la dette et de sa charge sont mieux surveillés, par les pays emprunteurs comme par leurs créanciers, et évolue plus modérément, voire tend à décroitre dans quelques cas. Surtout, les nations présentes sur le marché international, les plus en vue, ont des stratégies de développement quelles traduisent actuellement dans des taux de croissance élevés. L’effet de levier a bien joué dans ces cas particuliers et on retrouve en ASS, sur ce plan financier, la même diversité de situations entre pays que celle relevée désormais au plan économique.

L’espoir est donc permis, même s’il doit encore être étendu dans le temps et l’espace. Mais les effets déjà tangibles de la guerre au Moyen-Orient -hausse des taux, ralentissement des économies- mettent à nouveau le modèle à l’épreuve. En ASS, les capacités de vigilance et de réaction, face à cette crise, des nations les plus engagées dans leur développement économique seront le témoignage des progrès réalisés et de la solidité des modèles adoptés.

Paul Derreumaux

Publié le 13/04/2026

COTE D’IVOIRE ET GHANA : DES TRAJECTOIRES DIFFÉRENTES MAIS UNE MÊME AMBITION

Etats voisins bordant le Golfe de Guinée, Côte D’Ivoire et Ghana ont de fortes parentés : climat, productions agricoles traditionnelles, richesses naturelles, cultures et pratiques sociales. Leur position géographique a fortement tourné leurs économies vers l’extérieur, et facilité leur développement. Tous deux ont en 2024 une population presque identique – 31,9 millions de personnes pour la Cote d’Ivoire et 34,4 pour le Ghana-, même si la densité est sensiblement plus élevée au Ghana.

L’Histoire les a pourtant souvent différenciés. Les hasards de la colonisation les ont longtemps placés sous l’autorité de deux puissances distinctes, et parfois opposées -l’Angleterre pour le Ghana, la France pour la Côte d’Ivoire. Cette domination de plusieurs siècles leur a imposé une langue officielle, une culture politique et sociale, et des relations internationales spécifiques, qui se sont superposées aux traditions communes et les marquent encore aujourd’hui. A partir des indépendances, leurs destins connaissent une succession de similitudes et de dissemblances, ces dernières étant d’abord imprimées par leurs premiers leaders.  A Accra, Kwame Nkrumah fut un chantre éminent du panafricanisme et orienta son pays vers une option socialiste. Son éviction du pouvoir dès 1966 fut suivie d’environ 15 ans de troubles auxquels mettra fin le Capitaine Rawlings, en restaurant stabilité politique et remise en ordre économique. Depuis 2001, la nation connait une vie démocratique exemplaire, marquée par des alternances réussies, qui est sans doute un de ses atouts importants. A Abidjan, Félix Houphouët-Boigny choisit l’option du libéralisme et de l’ancrage dans le camp occidental, jamais remise en cause, et, malgré ses initiatives internationales, se consacra avant tout à la Côte d’Ivoire qu’il préside jusqu’à son décès en 1993. Près de deux décennies de crises vont suivre, allant jusqu’à une guerre civile liée à l’élection contestée de 2010. Après ces périodes difficiles, Alassane Ouattara, confirmé Président de la République, rétablit une longue période de stabilité, sans que le climat politique soit pour l’instant totalement apaisé.

Pour l’économie, les deux nations montrent davantage d’analogies. Elles ont initialement appuyé leur développement sur des richesses agricoles analogues, liées à leur voisinage géographique, et notamment sur la culture et l’exportation du cacao dont elles sont les deux principaux producteurs mondiaux. Le Ghana a été ensuite le premier à diversifier progressivement ses activités essentielles, d’abord grâce à l’or – dont il devient le principal producteur d’Afrique en 2018-, puis au pétrole à partir des années 2010. En Côte d’Ivoire, l’essor des industries extractives est plus récent, mais les gisements de gaz, de pétrole et d’or maintenant identifiés devraient être aussi un des piliers de sa croissance dans la décennie en cours. Les deux pays ont également par exemple fortement investi dans les infrastructures, notamment urbaines, portuaires et de transport, et ont un taux d’accès à l‘électricité proche de 90%, En revanche, les choix monétaires ont toujours été différents. La Côte d’Ivoire, insérée dans la zone franc, dispose grâce à la force du FCFA d’importations à bas coût, d’une grande stabilité de sa monnaie et d’une bonne protection contre l’inflation. Avec le cedi, le Ghana doit faire face aux variations fréquentes d’une devise isolée et aux risques de vives poussées inflationnistes. Si cette approche favorise l’implantation d’industries de substitution aux importations, elle peut aussi générer des difficultés en matière d’endettement public extérieur, à l’instar des défauts de paiement rencontrées en 2022 mais largement résorbées fin 2025.

Malgré les différences qui les séparent, Ghana et Côte d’Ivoire se retrouvent aujourd’hui au coude à coude, après des évolutions décalées dans le temps, pour le classement par la Banque Mondiale des pays africains par le Produit Intérieur Brut (PIB). Exprimé en USD courants, celui-ci atteint en 2024  87,1 milliards pour la Cote d’Ivoire et 82,3 milliards pour le Ghana. Il a été multiplié par 2,5 depuis 2010 et 5,2 depuis 2000 pour la première, et par 2,5 et 16,1 entre les mêmes dates pour le second. Exprimé en Parités de Pouvoir d’Achat (PPA) en USD courants et toujours dans les mêmes périodes, le même indicateur a été multiplié par 3,2 et 4,5 en Côte d’Ivoire et par 2,8 et 6,1 au Ghana. Pour le PIB par tête en PPA courants, les multiples sur ces durées sont respectivement de 2,1 et 3,5 pour le Ghana et 2,3 et 2,5 pour la Côte d’Ivoire 

Trois principaux constats peuvent être tirés de ces données. Avec ces valeurs globales, les deux voisins sont, en USD courant, aux 8ème et 9ème places des puissances économiques africaines -5ème et 6ème  en zone subsaharienne-. Par ailleurs, la performance proche que réalisent les deux pays sur la période 2010/2025, quel que soit l’indicateur adopté, témoigne que l’efficacité de la mobilisation des atouts du pays, la pertinence des réformes menées et la qualité de la gouvernance économique sont des déterminants essentiels. Enfin, cet exemple atteste que la présence d’une monnaie forte n’empêche pas les meilleurs résultats, dès que les mesures structurelles sont prises pour exploiter au mieux les facteurs réels utiles au développement.

Dans cette compétition, le futur reste ouvert. Les deux Etats voisins comptent en effet d’autres leviers qu’ils utilisent parfois de manière variée. Ainsi, si leurs systèmes bancaires sont tous deux dynamiques et modernisés, celui du Ghana apparait en avance en termes de concentration, de moyens financiers ou d’innovation de produits. La Côte d’Ivoire peut en revanche compter sur l’Union Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) pour appuyer sa croissance sur un grand marché unifié, si l’Union garde une cohésion maximale. Dans le domaine énergétique, les deux nations, qui disposent de capacités hydroélectriques importantes, sauront-elles suffisamment intensifier le recours à d’autres énergies renouvelables ? Enfin, au plan politique, la capacité d’assurer une répartition de la richesse produite évitant les inégalités excessives et de construire les programmes sociaux attendus du plus grand nombre devrait apporter un avantage comparatif au pays qui, grâce à cela, saurait le mieux galvaniser les potentialités nationales.

Paul Derreumaux

Article publié le 09/03/2026

Croissance économique 2026 : L’Afrique en tête ?

Reprenant les dernières prévisions de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International comme de l’Agence Française de Développement, des médias ont souligné les belles performances annoncées pour la progression du Produit Intérieur Brut (PIB) des pays africains pour l’année 2026. Dans la zone subsaharienne en particulier, ce rythme de progression serait proche de 4,5%, en hausse sensible par rapport aux années précédentes, et du même ordre que celui de l’Asie, qui bénéfice toujours d’une croissance indienne de plus de 6%.

Ces projections s’appuient sur des fondements tangibles. Plusieurs composantes des PIB renforcent leur dynamisme : l’agriculture, soutenue en particulier par une poussée démographique de plus de 2% par an en moyenne ; les produits pétroliers et miniers favorisés selon les cas par les hausses des prix mondiaux -or, cuivre, métaux rares- et de nombreuses découvertes de nouveaux gisements -pétrole, gaz, or, minéraux divers ; les investissements en infrastructures, notamment pour l’énergie et les transports, intensifiés et accélérés.  Dans le même temps, les réformes menées ont généré des améliorations macroéconomiques dans un nombre croissant de pays : repli des taux d’intérêt, recul de l’inflation, revalorisation des monnaies locales ; optimisation de l’endettement extérieur par des restructurations ; amélioration des équilibres budgétaires. Plusieurs des principales puissances économiques du continent participent, à des degrés divers, à cette embellie et en renforcent la signification : Nigéria, Afrique du Sud, mais aussi Côte d’Ivoire et Kenya par exemple.

Cette performance globale espérée pour 2026 mérite bien d’être saluée à sa juste valeur après presque 10 ans d’une croissance plus atone. Elle doit toutefois être replacée aussi dans son contexte. Deux facteurs externes amplifient d’abord certaines des avancées constatées : le rebasage récent, et souvent justifié, des modes de calcul du PIB en divers pays, tels le Nigéria et le Sénégal, qui rend plus difficiles les comparaisons dans le temps ; la baisse du dollar US en 2025, unité monétaire de comparaison, par rapport à beaucoup monnaies africaines. Surtout, d’autres indicateurs montrent l’importance du chemin restant à parcourir. Ainsi, tandis que la croissance se consolide en Afrique, l’extrême pauvreté s’y étend également : selon la Banque Mondiale, le continent, et notamment la zone subsaharienne, regrouperait une part croissante des personnes incluses dans cette catégorie -jusqu’à 70% du total mondial, contre environ 40% en 2015-et cette pauvreté touche principalement les zones rurales, les jeunes et, de plus en plus les zones urbaines. De plus, le fort accroissement annuel des populations, autre particularité de l’Afrique, réduit sensiblement la croissance du PIB/tête : en moyenne, celle-ci ne dépasserait pas 2,5% avec les prévisions formulées.          

Pour que la situation se modifie, la richesse produite exprimée dans le PIB doit se transformer en un véritable développement économique et social. Les conditions requises pour ce résultat sont connues de longue date, mais visiblement difficiles à réunir. Le rebond prévu du PIB pourrait être l’occasion d’accélérer leur mise en œuvre. Six directions apparaissent essentielles à suivre. D’abord, obtenir des Autorités politiques une vision d’ensemble à moyen terme du pays, à la fois ambitieuse mais viable, traduite en programmes d’actions et en étapes crédibles et suivies avec rigueur, afin d’obtenir l’adhésion et la mobilisation indispensables d’une large partie des acteurs économiques et des citoyens. En même temps, accroitre l’attention portée par les Etats aux questions économiques et sociales et au rôle central qu’ils y jouent : création d’un environnement stimulant pour les entreprises, soutien à la modernisation et à la structuration des appareils économiques, plein accomplissement de toutes les responsabilités régaliennes, lutte contre les inégalités excessives, refus de l’impunité de la corruption. En troisième lieu, prioriser et intensifier des investissements critiques, en particulier dans l’éducation, générale comme professionnelle, l’énergie et les transports.  Leurs effets positifs devraient être rapides et visibles dans tous les secteurs d’activité : augmentation des qualifications, et donc de la productivité ; meilleur accès et coût plus réduit des ressources énergétiques ; facilitation des échanges commerciaux et d’un aménagement du territoire plus favorable à l’ensemble du pays. Ensuite, faciliter et soutenir le secteur privé moderne dans son rôle irremplaçable de création de richesse, de recherche de gains de productivité, d’initiateur d’innovations, d’offre d’emplois qualifiés, De plus, participer à la mobilisation de financements accrus pour ce développement, autant par un meilleur rendement de la fiscalité, actuellement très insuffisant, que par l’optimisation du niveau et du coût de la dette, et la pertinence de l’emploi des fonds publics. Enfin, sans renoncer à la préservation légitime de la souveraineté nationale, rechercher toutes les coopérations financières et techniques possibles pour accélérer les réformes et investissements indispensables, au niveau régional aussi bien qu’à l’international. 

Un tour d’horizon montre que ces exigences ne sont encore appliquées que par un nombre restreint de nations subsahariennes. La Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Ghana, le Kenya semblent par exemple suivre plusieurs des orientations rappelées ci-avant, sans que celles-ci aient nécessairement la permanence, la complétude ou la force qui garantiraient l’irréversibilité de ces avancées. Des pas supplémentaires sont donc encore à franchir pour consolider la bonne surprise de 2026. Déjà dans les années 1990, un objectif de croissance annuelle du PIB de 7% était présenté comme un strict minimum pour que se réalisent dans les pays africains les réformes nécessaires pour atteindre l’Emergence.          

Paul Derreumaux

Article publié le 19/02/2026

UEMOA : LE CHANTIER AUDACIEUX DE L’INTEROPERABILITE

En rendant possible l’interopérabilité de toutes les institutions financières agrées dans l’Union Economique et Financière Ouest Africaine (UEMOA), la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) s’est sans doute engagée dans son plus grand chantier depuis plusieurs décennies. En la matière, cette nouvelle transformation est justifiée par l’évolution de l’environnement et a été préparée par deux autres réformes importantes.

 La première a eu lieu en deux étapes dans les années 2010.  Une première a été l’autorisation officielle dans l’UEMOA de la monnaie électronique – stockée sous forme numérique et acceptée pour des paiements – par les institutions de crédit agréées -banques et sociétés de microfinance. La seconde a consisté, en 2014, à la création d’une nouvelle catégorie d’institution, les Emetteurs de Monnaie Electronique (EME), agréés pour cette seule mission d’émission, de distribution et de gestion de cette monnaie. Le modèle de fonctionnement adopté par les EME – petites opérations, instantanéité du traitement, réseau de points de vente très dense- répondait parfaitement aux besoins des populations exclues des circuits bancaires et aux objectifs d’inclusion financière des Autorités. La puissance financière et technique de leurs actionnaires, souvent des sociétés de télécommunications, a facilité les investissements pour cette approche. Ces deux facteurs expliquent que les 14 EME opérationnels fin 2024 aient acquis en quelque 10 ans une place importante dans le domaine des moyens de paiement.  

La seconde réforme a été rendue nécessaire par l’accélération continue des progrès techniques dans les domaines informatiques. Celle-ci a conduit à la prolifération de fintechs intervenant dans les processus de paiement en liaison avec les banques et les EME. Une instruction prise par la BCEAO en 2024 a réglementé tous les types de structures pouvant intervenir en cette matière et imposé un agrément spécifique pour chacune d’elles. Depuis lors, 30 agréments ont déjà été accordés.

Cette double évolution des techniques et de la réglementation explique le foisonnement actuel des sociétés participant aux opérations de paiement au sein de l’Union et la diversité des relations qu’elles nouent entre elles. Mais elle est aussi à l’origine des cloisonnements entre beaucoup de ces circuits. C’est pour créer un système ouvert à tous les établissements agréés que la BCEAO a conçu la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI). Celle-ci permet des paiements et transferts d’argent au sein de l’Union, à tout moment et sans délai, d’un agent économique à un autre, quel que soit le partenaire financier de l’émetteur et du destinataire. La BCEAO vise ici au moins quatre buts. Le premier est l’amélioration des performances de tous les prestataires par l’imposition de critères de disponibilité permanente et d’instantanéité. Un autre est un nouveau progrès de l’inclusion financière   grâce à la mise en compétition de tous les acteurs financiers et l’imposition de coûts uniformes et modérés. Un troisième est un appui important aux actions des Etats pour la digitalisation croissante des relations entre les citoyens et les administrations dans toutes leurs obligations financières, fiscales et sociales notamment, par la mise à disposition de ce système uniforme. Le dernier est la possibilité de renforcer le contrôle et la mise en ordre du système financier régional, et de marquer des progrès dans l’objectif constant d’une moindre utilisation des espèces.

La complexité de cette ambition d’interopérabilité des circuits financiers autorisés justifie la prudence selon laquelle est opérée celle-ci. Annoncée et mise au point depuis plusieurs années, PI-SPI a été en phase de test avec les acteurs financiers toute l’année 2025 et officiellement lancée fin septembre dernier. Sa montée en puissance ne sera que progressive et la rapidité de celle-ci dépendra de deux principaux facteurs. Le premier est l’intérêt que suscitera ce nouveau circuit pour les ménages comme pour les entreprises : il sera fonction de la modestie du coût des transactions qui y sont opérées, de la simplicité de l’utilisation de PI-SPI, de la qualité de la communication sur cette initiative. Si les tarifs fixés par la BCEAO paraissent attractifs, la nouveauté et les exigences du système par rapport à des habitudes déjà bien ancrées et souvent efficaces seront des obstacles à lever. Le second réside dans les impacts financiers et commerciaux de PI-SPI sur tous les acteurs financiers. Pour les banques, les avantages devraient l’emporter : sponsors obligatoires de la plupart des autres intervenants sur la plateforme, de mieux en mieux équipées pour la digitalisation des transactions, elles sont surtout moins touchées en raison de leurs autres activités. Les EME et autres fintech au contraire, uniquement centrés sur les paiements de montant modeste, auront sans doute à revoir en profondeur leur stratégie commerciale et le contenu de leurs offres pour demeurer ou devenir rentables. Champions jusqu’ici de l’inclusion financière, ils devront compter sur leur agilité technologique pour s’adapter efficacement. La mutation en cours risque ainsi de conduire à de nouveaux équilibres, aux contours encore incertains, entre composantes du secteur financier, et la bonne santé de chacune d’elles restera un point d’attention des Autorités monétaires.

Ces inévitables difficultés d’adaptation n’empêcheront pas l’interopérabilité des moyens de paiement de devenir une réalité quotidienne dans l’Union. L’initiative de la BCEAO s’insère en effet dans un mouvement qui touche depuis une dizaine d’années un nombre croissant de pays africains et ne pourra être remis en cause. Il est le reflet de la nécessité des Banques Centrales d’atteindre leurs objectifs en tenant compte de la modernisation des techniques et du changement des environnements.  

Paul Derreumaux

Article publié le 05/02/2026

Afrique : une structure démographique particulière

Le dernier rapport annuel de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) montre que les particularités de la situation démographique de l’Afrique tendent à s’accentuer, comme l’attestent les quatre exemples suivants.

De 1950 à 2020, la population du continent a connu une croissance exponentielle de sa population, et remarquablement stable à un taux de 28%/29% par décennie depuis 1990. Dans le même temps, sa place est passée d’environ 9% à plus de 17% de la population mondiale. Elle atteint en 2026, avec 1,58 milliard d’habitants, près de 19% des 8,3 milliards qui peuplent le monde. Ce découplage traduit a contrario le ralentissement rapide de la hausse de la population sur les autres continents, Océanie mise à part. Sur les 5 dernières années, la population africaine a augmenté d’environ 210 millions de personnes contre 430 millions pour la planète. Deux indicateurs principaux pilotent cette évolution. Le taux de mortalité, première variable essentielle, a suivi une courbe descendante rapide dans les deux périmètres, même si l’Afrique reste encore en retard. La spécificité du continent réside essentiellement dans le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) qui n’a reculé en moyenne que modérément et régressé nettement plus vite, et depuis plus longtemps, partout ailleurs. Ce taux serait en 2026 de 3,9 en Afrique et de 2,2 en moyenne mondiale. Les causes de cet écart croissant restent nombreuses et complexes à définir. Des corrélations fortes existent cependant avec, en particulier, la place et l’autonomie de la femme dans la société, l’existence ou non de systèmes de solidarité autres que familiale et le stade de développement économique. L’importance de ce dernier facteur se vérifie aussi par le fait que, dans les deux régions les plus riches, l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, le taux de fécondité est déjà inférieur à 2,9 alors qu’il est en moyenne de 4,4 dans le reste de l’Afrique subsaharienne. C’est donc ici que la coexistence de ces taux de fécondité et de mortalité génère un accroissement de population désormais exceptionnel, oscillant présentement entre 1,8% et 3,3%/an selon les nations, contre environ 0,5% hors Afrique.

Cette évolution a eu aussi deux effets induits. Neuf pays comptent maintenant plus de 50 millions d’habitants, dont 7 en Afrique subsaharienne (ASS). Parmi eux, le Nigéria recense environ 240 millions de personnes et trois autres -République Démocratique du Congo (RDC), Ethiopie et Egypte- plus de 100 millions. Par ailleurs, l’urbanisation s’accélère, poussée par l’exode rural, l’attractivité de meilleurs équipements publics et, parfois, l’insécurité, et s’approche rapidement des 50% de la population totale. Elle se concentre toutefois dans les capitales, avec les inconvénients qui en résultent pour l’aménagement de celles-ci comme pour la vitalité des villes secondaires. En 2025, une capitale rassemble plus de 20 millions d’habitants-Le Caire-, trois autres plus de 10 millions -Kinshasa, Lagos et sans doute Luanda-.

L’inertie des variables démographiques facilite par nature leurs projections à moyen terme, en intégrant à la fois les tendances passées et les hypothèses économiques et sociologiques les plus probables sur le futur. Les projections pour 2050 présentent donc une bonne fiabilité, confortée par la stabilité des résultats depuis 2020.

Elles conduisent à deux constats majeurs. D’abord, la poussée démographique de l’ASS, hors phénomène majeur aujourd’hui inconnu, devrait se ralentir, mais cette décélération restera modeste par rapport à celle attendue pour le reste du monde. Le poids relatif de la population subsaharienne continuera dans ce cas à se renforcer, passant à près de 22% de celle du monde, soit 2,1 milliards sur 9,7. Le continent tout entier avoisinerait alors 2,5 milliards de personnes. En second lieu, la différentiation entre les régions les plus dynamiques s’accentuerait nettement.

L’Afrique orientale resterait de loin la plus peuplée -855 millions d’habitants- mais avec la transition démographique la plus marquée, surtout grâce au Kenya. L’Afrique centrale aurait la hausse la plus forte, emportée par la croissance très vive de la RDC -218 millions de personnes en 2050. L’Afrique occidentale garderait une évolution intermédiaire, résultante de tendances divergentes entre par exemple le Ghana et les pays du Sahel.

Enfin, l’analyse par classe d’âges, séparant les actifs (de 15 à 65 ans) et les autres, met en valeur que la part des premiers reste presque partout inférieure au seuil nécessaire pour le déclenchement du dividende démographique, souvent estimé à 1,7 au vu des expériences asiatiques récentes. Celui-ci donne aux nations qui y parviennent l’avantage comparatif lié au poids plus important de la richesse créée par les actifs que des coûts nécessaires pour la prise en charge des inactifs. Or, la situation de ce ratio en 2024 montre d’abord sa grande dispersion – d’à peine 1 à environ 1,5 en ASS et jusqu’à près de 2 en Afrique du Sud et au Maroc. De plus ce rapport est souvent surestimé dans la mesure ou les actifs réels sont souvent inférieurs aux actifs théoriques en raison des taux élevés de chômage, de l’importance des emplois informels peu productifs et d’autres difficultés propres à l’Afrique comme celle du financement d’investissements critiques. La date d’atteinte de ce dividende varie par suite fortement et, en l’état actuel des données, ne serait antérieure à 2050 que pour un nombre très limité de pays.       

Les statistiques témoignent ainsi, en particulier en Afrique subsaharienne, de la réalité des mutations démographiques, même si elles sont peu rapides, d’une part, et de l’amplitude grandissante des écarts d’évolution entre nations, d’autre part. Ces conclusions tendent bien à confirmer l’intensité de la corrélation positive de ces variables avec les données économiques.

Paul Derreumaux   

Article publié le 26/01/2026

Afrique : trois vœux (modérément ambitieux) pour 2026

En cette époque des vœux, osons en formuler trois qui devraient être bénéfiques pour toutes les nations du continent, sans aller à l’encontre des intérêts particuliers de certaines d’entre elles.

Le premier est le renforcement, ou la relance parfois, des communautés régionales à vocation économique. Elles ont déjà été à la base d’importants progrès pour les Etats, les entreprises et les citoyens qui en font partie : meilleure liberté de circulation des personnes et des biens, réalisation de grands projets collectifs, programmes de convergence des économies, ..Ces avantages acquis ne paraissent pas être remis en cause malgré les tensions récemment apparues au sein de certaines de ces structures. Cette consolidation communautaire n’est pas non plus contradictoire au principe de souveraineté qui anime un nombre croissant de nations et est justifié par les nombreux échecs des politiques d’aide publique au développement et de partenariats extérieurs. L’ambition serait de rendre cette souveraineté plus performante dans les domaines où une action commune autorise la mutualisation des efforts et une plus grande envergure des projets. Ainsi, la réalisation d’infrastructures utiles à plusieurs pays -routes, ports, infrastructures numériques,,…- profiterait aux entreprises comme aux populations. L’engagement d’une meilleure répartition des investissements productifs entre membres de la communauté apporterait une croissance plus rapide des entreprises concernées, une distribution mieux partagée des créations d’emplois et l’expansion des échanges intracommunautaires. La volonté affirmée d’une identité régionale pourrait conduire à des actions de solidarité profitables à tous, tels des investissements réduisant les handicaps des pays enclavés ou des mécanismes de compensation des coûts d’approche. La présence d’institutions régionales de financement faciliterait la concrétisation de tels programmes. Cette discipline collective donnerait enfin des capacités de négociation plus solides vis-à-vis de l’étranger et favoriserait les chantiers de moyen terme comme une monnaie commune ou le succès de la ZLECAF.

Le second est le bond en avant dans l’utilisation des énergies renouvelables, et surtout solaires. L’Afrique dispose ici d’un avantage comparatif sans doute unique au monde par la qualité et la généralité de son ensoleillement. Mais elle peut aussi bénéficier désormais de trois atouts additionnels : des financements croissants de nombre d’institutions internationales et régionales pour de tels investissements ; la forte baisse des prix de vente de ces équipements par la Chine, premier producteur mondial, qui les rend désormais bien compétitifs ; la parfaite divisibilité de cette énergie, adaptée aussi bien aux installations individuelles qu’aux grandes centrales. Le continent peut exploiter cette nouvelle donne pour rattraper son grand retard énergétique, qui pénalise, voire empêche, de nombreuses initiatives. Le mouvement est déjà bien engagé. De nombreuses nouvelles centrales solaires sont opérationnelles ou en construction dans des pays fort différents : de l’Afrique du Sud au Burkina Faso, de la Cote d’Ivoire à la Zambie par exemple. En Sierra-Léone, au Mali ou ailleurs, les ménages urbains ont investi eux-mêmes à tout va en panneaux solaires, sommaires ou de belle taille, pour échapper aux crises énergétiques qui se prolongent. L’Afrique peut faire en quelques années un bond dans au moins trois domaines, qui autoriseront d’autres avancées. Le premier est celui de la disponibilité accrue d’une énergie électrique moins coûteuse, accessible au plus grand nombre, base indispensable pour tous investissements économiques et tous progrès sociaux. Un autre est celui d’une révolution agricole par une irrigation plus facile et économique -forages et pompes solaires-, génératrice d’une meilleure productivité, de revenus supplémentaires pour les paysans et d’activités de transformation dans les campagnes. Le troisième est celui de l’introduction rapide de véhicules électriques, génératrice d’une mobilité urbaine propre, à laquelle certains s’essaient déjà.

Le troisième est celui d’actions concrètes et intensifiées au profit d’une jeunesse qui rassemble souvent plus de 50% de chaque population nationale. Celle-ci, de mieux en mieux informée de l’évolution du monde et de ce qu’il offre ailleurs à ses semblables, s’efforce de dompter son impatience, parfois sa colère, sans se résigner. Mais elle voit que les formations, chèrement payées par la famille, la conduisent rarement à des emplois décents, trop rares et décalés par rapport aux savoirs acquis. Face aux urgences de toutes sortes, il est certain que les Etats ne peuvent régler d’un coup tous les problèmes. Mais les parents et les jeunes sont capables de mesurer la réalité et l’utilité des efforts accomplis pour engager les solutions attendues. En la matière, plusieurs politiques, non exclusives, pourraient être adoptées. L’une consisterait en une adaptation urgente des programmes à des besoins essentiels du pays : formations scientifiques privilégiées dans l’enseignement général, formations pratiques pour des ouvriers qualifiés, des ingénieurs, des gestionnaires, des informaticiens dans l’enseignement professionnel. Une autre résiderait dans l’essor de partenariats tous azimuts avec les grandes entreprises locales pour le financement de formations qu’elles attendent et avec l’étranger pour la prise en charge de bourses et l’accueil d’étudiants. De même, des échanges temporaires d’enseignants apporteraient aux professeurs comme aux étudiants africains les connaissances les plus actualisées. Une quatrième pourrait être conduite à travers l’augmentation massive des soutiens aux petites entreprises formelles promues par des jeunes, notamment dans la transformation de produits agricoles locaux. Une dernière, essentielle, serait la facilitation de l’accès des jeunes filles aux enseignements et aux postes de travail. Plus les résultats de ces actions seront visibles, plus vite sera rendu l’espoir aux millions de jeunes qui jouent leur avenir et sont celui de leurs pays.

Puissent ces vœux, s’ils sont partagés, voir en 2026 des débuts consistants de réalisation !

Paul Derreumaux

Article publié le 13/01/2026