BANQUES SUBSAHARIENNES : le poids des contraintes prudentielles (part 2)

En Afrique comme ailleurs, les banques cherchent à optimiser à la fois la rémunération de leurs actionnaires, la croissance de leurs activités et leur efficacité concurrentielle, en privilégiant l’une ou l’autre de ces variables selon les circonstances ou les stratégies suivies (1). L’atteinte de ces objectifs est aussi liée aux contraintes réglementaires que les Autorités monétaires imposent pour renforcer la solidité des établissements qu’ils contrôlent.

Le gonflement considérable des flux financiers dans le monde, le rôle essentiel qu’y tiennent les systèmes bancaires et les difficultés observées au sein de ceux-ci ont entrainé l’application de règles communes au niveau mondial et leur durcissement constant (2). Un temps restée à l’écart du resserrement de ces réformes prudentielles, l’Afrique subsaharienne a rejoint le mouvement général à la suite de la grave crise bancaire des années 1970/80 et, plus récemment, de la place prise par des entités privées locales en substitution d’acteurs internationaux.

La modalité la plus visible des normes édictées est l’augmentation du capital minimum requis pour les banques, de plus en plus fréquente et massive. Si la tendance est uniforme, chaque pays la mène à son rythme et selon ses propres méthodes. L’expérience extrême est sans doute celle du Nigéria. Le seuil de capital requis y a en effet été multiplié par 10 en 2005 puis par 3 en 2024. Il est alors porté, pour 2026, à la contrevaleur de 330 millions de USD pour les banques internationales et 200 millions de USD pour les banques nationales. Mais les changements ont touché les régions et les pays les plus variés – du Ghana à la République Démocratique du Congo, et de l’Angola à l’Afrique francophone ou au Rwanda. Même les nations les plus réticentes à cette mesure ont finalement franchi le pas. Le capital minimum a ainsi été décuplé en Ethiopie en 2021, avec une échéance en 2026, en vue de renforcer les banques locales en prélude à l’ouverture du secteur aux capitaux étrangers. Le Kenya a également multiplié par 10 ses exigences fin 2024, avec une concrétisation à opérer par phases en 5 ans. Dans l’espace du FCFA, le seuil applicable dans la zone Ouest a décuplé entre 1990 et 2017, puis doublé avec un niveau de 20 milliards de FCFA – 33 millions USD- à l’horizon 2026. Il est en train d’être porté à 25 milliards de FCFA en Afrique Centrale.

Les modalités autorisées pour les augmentations de capital requises sont multiples : incorporation de réserves, apports des actionnaires, ouverture du capital, appel au marché financier. Les combinaisons retenues, fonction de l’ampleur du changement et de la durée de la période d’ajustement, jouent un rôle décisif pour les impacts de la recapitalisation imposée. Dans beaucoup de pays anglophones, les   accroissements précités ont entrainé à la fois la fermeture de certains établissements et des fusions, réduisant le nombre de banques agréées, et la modération provisoire des dividendes versés. Dans le cas particulier du Nigéria, ils aboutissent aussi en 2024 au renforcement de plusieurs géants continentaux. De plus, ces relèvements conduisent à diversifier davantage certains systèmes bancaires locaux en catégories formelles afin de mieux répondre aux besoins des différents types de clientèle : banques régionales au Nigéria, banques rurales au Ghana, banques spécialisées,…

Ces exigences capitalistiques sont de plus en plus accompagnées, voire remplacées, par une évolution sévère et la multiplication des ratios prudentiels, encadrant toutes les activités des établissements agréés, qui sont devenus la base principale des dispositifs réglementaires. Dans les rares nations subsahariennes aux systèmes bancaires sophistiqués de longue date, comme la République Sud-Africaine (RSA) ou le Kenya, ces instruments de pilotage étaient depuis longtemps le principal levier utilisé, et le seuil de capital y demeurait très modeste : 15 millions d’USD seulement pour la RSA (3). La méthode s’est maintenant généralisée, ici encore à des rythmes dépendant de chaque Banque Centrale. Les niveaux de fonds propres totaux ou par catégorie, les valeurs et la multiplicité des indicateurs à satisfaire, les coussins de sécurité additionnels qui s’y superposent pour les plus grandes entités constituent dorénavant un arsenal privilégié des Autorités monétaires, ajusté dans le temps au vu de la montée et de la diversification des risques encourus. Il est aussi complété par des contrôles renforcés et des sanctions administratives et pécuniaires plus dissuasives. L’absence de crise systémique et la rareté des faillites bancaires dans la zone sur les 40 dernières années, malgré toutes les difficultés économiques rencontrées et les bouleversements vécus par les systèmes bancaires locaux, montre l’efficacité de l’approche pour une meilleure solidité des banques. Toutefois, comme pour le capital minimum, l’inventaire et les niveaux des indicateurs varient selon les Banques Centrales.

Si ces dispositions réglementaires pèsent clairement sur les stratégies individuelles des banques, l’impact précis diffère donc sensiblement d’un pays à l’autre. Dans ceux de la zone franc par exemple, les exigences durcies ont conduit depuis plusieurs années au quasi-arrêt de    l’agrément de nouveaux venus, mais n’ont entrainé aucun mouvement de fusion qui aurait permis la constitution de groupes moins nombreux mais plus puissants. Le maintien d’une seule catégorie d’établissement a aussi été préservé, De plus, le souci des banques de respecter les ratios légaux semble être résolu pour l’instant plutôt par la modification de la structure des emplois que par le ralentissement des distributions de dividendes. Enfin, dans cette région comme dans d’autres, les changements opérés n’ont pas encore permis d’amener les institutions bancaires au niveau espéré du financement des économies. De nouveaux changements réglementaires sont donc à attendre à l’avenir.

1. Cf. Banques subsahariennes – Partie 1 : A quoi servent les bons résultats des banques en 2025

2. De Bâle 1 en 1998 à Bâle 3, à partir de 2013 et mis en œuvre intégralement en 2027 à travers Bâle 4 pour les pays les plus avancés

3. Pour mémoire, ce capital minimum des banques est fixé à 5 millions d’EUR seulement dans chaque pays de l’Union Européenne.            

Paul Derreumaux

Article publié le 07/09/2026

Entrée en bourse de Bridge Bank Group Cote d’Ivoire (BBGCI) : Deux premiers enseignements concrets

La sursouscription récente des 20% de son capital vendu sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) par la banque BBGCI est une grande réussite du marché financier pour 2026. Plus notable encore est l’annonce par la presse que les particuliers représenteraient plus de 58% de la demande reçue, soit quelque 55 milliards de FCFA sur les 95,8 milliards de FCFA collectés, et que des mécanismes d’allocation privilégieront cette catégorie d’actionnaires, et notamment les plus modestes.

Deux leçons immédiates semblent pouvoir être tirées de ces quelques données.

Pour BBGCI, le futur actionnariat « flottant » sera composé d’une part inhabituellement importante de particuliers. Ceux-ci ont, surtout en zone francophone, un comportement réputé plus « patrimonial » que purement financier, à la différence des autres investisseurs, notamment institutionnels. Pour ces personnes physiques, et notamment celles de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), l’achat d’actions est aussi un « coup de coeur » pour une entreprise qui leur est familière. Leur investissement est souvent fait pour durer, en vue de revenus réguliers complémentaires. voire pour être transmis à leurs descendants. Ce lien de confiance les rend plutôt moins sensibles aux gains à réaliser par des achats et ventes d’actifs, et est en conséquence un atout pour une meilleure stabilité des cours du titre investi. Cela n’empêche pas ces acteurs, dans les Assemblées Générales, d’être vigilants sur les fondamentaux de la société. Mais ils le sont avec un esprit de fidélité et de patience attentifs à la qualité des options stratégiques défendues par les dirigeants

Pour la BRVM, le constat confirme la profondeur du gisement d’épargne individuelle prêt à s’investir directement dans des entreprises locales, dès lors que sont réunies toutes les occasions favorables : visibilité et crédibilité suffisantes des sociétés cotées, environnement économique prometteur, supervision performante des Autorités du marché, facilité et coûts modérés des opérations de bourse, communication optimale sur les opportunités. Ces capitaux pourraient être exploités pour concrétiser une ambition forte de la BRVM : intensifier l’utilisation du marché pour les augmentations de capital des sociétés cotées. Des secteurs porteurs comme les banques, les sociétés de télécommunications, l’énergie devraient être attractifs pour ce public. Les banques pourraient notamment renforcer ainsi leurs fonds propres, à l’image de certaines homologues anglophones.   Les mécanismes existent pour réduire les risques de dilution excessive des actionnaires de référence pouvant en résulter, telles les actions de préférence ou des augmentations de capital bien calibrées.

Il reste donc à espérer que l’expérience observée sera reproduite et approfondie, pour de nouveaux développements du marché financier.   

Paul Derreumaux

BANQUES SUBSAHARIENNES : A quoi servent les bons résultats de 2025 ? (Part. 1)

Les informations qui s’égrènent sur la situation des banques cotées au 30 juin 2026 suivent la même tendance que celles des années précédentes et pourraient même dépasser les données records de 2025. C’est particulièrement vrai pour l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), où les résultats déjà affichés mettent souvent en évidence des indicateurs encore en progrès. Mais les autres zones ne sont pas en reste comme le démontre la holding ETI du Groupe Ecobank : les performances de ses entités en Afrique de l’Est et Australe seraient au 30 juin dernier au moins aussi bonnes que celles d’Afrique de l’Ouest francophone, en tête les années précédentes.

Cette succession de bénéfices annuels de plus en plus imposants, depuis au moins le début des années 2020, donne cette année encore aux banques subsahariennes la capacité de poursuivre des objectifs variés. Trois d’entre eux paraissent occuper dans toute la profession une place essentielle.

Le premier est celui d’une rémunération alléchante des actionnaires.  Dans l’UEMOA, des dividendes d’au moins 50% des bénéfices nets sont devenus une norme courante, parfois largement dépassée. Les standards de rentabilité fixés par les holdings de tête, l’effet espéré sur les cours des institutions cotées, la volonté de stabilisation des rendements même en cas de contraction des résultats expliquent cette tendance haussière face à une bonne santé financière qui se prolonge dans une bonne stabilité monétaire. Ailleurs, c’est une inflation atténuée et une volatilité réduite des monnaies locales qui favorisent une meilleure rémunération des actionnaires, comme au Ghana, au Kenya ou au Nigéria, même si sa part dans les bénéfices – de 25 à 40% en moyenne- demeure plus modérée qu’en zone francophone, avec quelques exceptions tel le ratio de 95% appliqué par Stanbic à Nairobi pour 2025.

L’intensification des projets d’expansion géographique constitue une deuxième visée principale dans des systèmes bancaires où la concurrence s’aiguise partout. C’est la préoccupation de certains des plus importants groupes actuels qui poursuivent leur élargissement, comme le nigérian Zenith Bank en Côte d’Ivoire, le kenyan Equity Bank en Afrique Centrale ou le sud-africain Nedbank qui rachète NCBA, 10ème banque kenyane. Mais c’est aussi vrai pour des réseaux plus récents tels le burkinabé Coris Bank qui prévoit de s’installer au Cameroun et en Centrafrique et l’ivoirien Bridge Bank qui annonce de nouvelles implantations au Burkina Faso et en Guinée. Cette boulimie d’agrandissement des périmètres s’effectue, selon les possibilités locales, par des créations ou des rachats, tous deux toujours plus coûteux et longs à réaliser, ou des fusions que seul le monde anglophone applique jusqu’ici.

Enfin, chaque établissement est contraint à donner une priorité accrue à ses mutations technologiques. Celles-ci ont d’abord concerné le renforcement de l’automatisation de nombreux traitements comptables ou de contrôle, mais s’étendent désormais à la transformation des pratiques commerciales à travers la digitalisation des relations courantes avec la clientèle. Cette dernière est devenue cruciale après le retard, depuis les années 2010, pris par rapport aux filiales des sociétés de télécommunication et aux nombreuses fintech qui ont fait irruption dans les instruments de paiement avec des systèmes novateurs et souvent sophistiqués. Enfin, le lancement par un nombre croissant de Banques Centrales de l’interopérabilité des systèmes financiers locaux, à des fins de contrôle et d’inclusion, impose aussi d’autres adaptations techniques non reportables.  De lourds investissements sont donc menés à marche forcée sur tout le continent d’abord par les réseaux les plus puissants, mais aussi par certaines banques régionales pour répondre à ces divers défis.

Même s’ils sont pris en compte partout, ces trois besoins stratégiques bénéficient d’une priorité variable selon les banques mais aussi selon les environnements économiques et financiers et selon les dispositions réglementaires. Les écarts constatés pourraient avoir à terme des effets sur la puissance relative des acteurs bancaires continentaux et sur leur contribution au financement des économies ( A suivre)     

Paul Derreumaux

Article publié le 26/08/2026

Banques de l’UEMOA : un ciel sans nuages ?

Les commentaires enthousiastes se succèdent au vu des publications des résultats annuels 2025 des banques cotées sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan.

Il est vrai que, pour presque tous les 15 établissements concernés, l’exercice échu est celui de nouveaux records sur beaucoup de composantes du bilan comme du compte de résultat, avec des taux annuels de progression souvent à deux chiffres. La poussée des dépôts du public et le gonflement continu des placements de trésorerie figurent parmi les éléments les plus remarquables, mais les crédits à la clientèle enregistrent aussi une augmentation notable. Les efforts de maitrise des charges de fonctionnement assurent la bonne tenue des coefficients d’exploitation tandis que l’évolution limitée du coût du risque limite les besoins de provisions pour créances en souffrance. Ces évolutions vertueuses conduisent d’abord pour la plupart de ces banques à des coefficients de rentabilité et à des bénéfices encore en hausse. Les résultats nets de la Société Générale de Cote d’Ivoire et de la Société Ivoirienne de Banque -respectivement 101 et 57 milliards de FCFA – sont ici les plus éloquents. De plus, les dividendes distribués sont de même en augmentation fréquente, représentant souvent largement plus de 50% du résultat dégagé, et pouvant aller jusqu’à plus de 100% de celui-ci. Ces performances très attractives expliquent logiquement la hausse sensible des cours de ces entreprises sur la BRVM depuis début 2026, qui touche aussi la holding ETI et le groupe Orabank, moins performants depuis quelques années.  

Cet échantillon laisse donc espérer que 2025 se situe bien dans le prolongement des années 2020/2024, témoins d’une rapide expansion du secteur bancaire de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA).  Il reste toutefois opportun de replacer ces conclusions partielles dans des perspectives plus globales.

D’abord, les performances saluées comportent un double biais. Elles visent presque uniquement certains des établissements -ou groupes- les plus importants de la région, qui ne rassemblent qu’une minorité des banques agréées. Les rapports récents de la Commission bancaire montrent cependant que cette catégorie tend à occuper dans la profession une place croissante pour les bilans et les résultats. En outre, 6 de ces sociétés cotées opèrent en Côte d’Ivoire -et partiellement pour les 3 groupes cotés- qui est aussi le pays, de loin, le plus important de la zone en matière bancaire : plus de 35% des bilans et 37% des grandes entités contre 20% du nombre d’établissements fin 2024. L’ouverture fin avril 2026 à Abidjan d’une filiale du géant nigérian Zenith Bank prouve d’ailleurs l’attractivité particulière du pays. Si ces corrélations sont logiques, elles obligent aussi à la prudence quant aux résultats qui seront notés sur le reste du système bancaire. Si la Cote d’Ivoire maintient régulièrement une croissance économique supérieure à 6%, appuyée sur une stratégie à long terme attentivement suivie qui favorise ses grandes banques, les autres pays de l’Union connaissent actuellement des contextes moins favorables pour des raisons économiques -Togo, Sénégal-, politiques -Sahel, Sénégal-, sécuritaires -Sahel-, qui fragilisent leur secteur bancaire et restreignent les opportunités financières. Ces disparités multiformes dans l’Union pourraient aussi gêner le fonctionnement optimal du marché de la dette publique régionale, devenu stratégique dans les emplois des banques – plus de 25% en moyenne dans la zone, mais nettement au-delà dans certains pays comme le Sénégal.

Sur un autre plan, le système bancaire reste encore peu orienté vers certains domaines cruciaux pour la transformation des économies de la région.  Certes, de vrais progrès apparaissent engagés pour le financement des petites et moyennes entreprises (PME), tant du fait des actions des banques soucieuses de marquer des points sur ce marché dans un climat de concurrence aigüe que grâce à l’intensification des systèmes de partage des risques menés par des bailleurs multi- ou bilatéraux. Toutefois, de lourdes insuffisances subsistent dans le financement d’autres domaines névralgiques ; celui des logements économiques et de moyenne gamme, dont le déficit régional va croissant ; celui des investissements d’adaptation et de correction au dérèglement climatique dont les besoins augmentent et les enjeux s’aiguisent ; celui de grandes infrastructures, pour lequel la montée en puissance des banques locales devrait leur permettre d’être plus souvent parties prenantes de ces opérations. Une expansion des concours dans ces périmètres devrait avoir des impacts économiques et sociaux très positifs, même si les risques encourus sont, à court terme, plus conséquents. Le durcissement continu de la concurrence pourrait avoir une influence positive sur ces plans.

Un autre point d’attention est celui du rapport entre les dividendes versés par les banques et le niveau de capitalisation de celles-ci. Malgré la dernière importante évolution -doublement en 2023 du capital minimum, porté à 20 milliards de FCFA (30,5 millions d’EUR) -, ce critère reste nettement inférieur à celui maintenant exigé dans beaucoup de pays africains : 25 milliards CFA dans la CEMAC, 66 millions d’EUR au Ghana, 70 millions de USD au Kenya, 50 millions d’USD pour la République Démocratique du Congo, … et de 120 à 300 millions d’USD au Nigéria selon les catégories. Même si la stabilité du FCFA et le suivi rapproché de la Commission Bancaire favorisent la solidité des banques dans l’Union, la modestie de la capitalisation moyenne observée comporte des inconvénients variés : difficulté de respecter certains ratios prudentiels tel celui de la division des risques ; aptitude limitée à participer au financement de projets de grande envergure ; retard possible pour des investissements technologiques indispensables dans les banques. Ces handicaps sont spécialement gênants dans les pays de l’Union où les besoins de financement ont considérablement grandi en raison de la croissance nationale et de la taille de certaines entreprises, comme en Côte d’Ivoire. Pour remédier à ces contraintes, globales ou locales, les Autorités monétaires pourraient utiliser plusieurs instruments : nouvelle hausse du capital minimum, durcissements des ratios, baisse des taux d’intérêt, introduction d’une différenciation entre plusieurs catégories de banques.

Les résultats déjà visibles de 2025 peuvent avec juste raison réjouir le monde bancaire de l’Union. Ils doivent aussi constituer pour celui-ci une puissante incitation à faire lui-même les mutations nécessaires pour mieux accomplir la mission qui lui revient.         

Paul Derreumaux

Article publié le 04/06/2026

UEMOA : LE CHANTIER AUDACIEUX DE L’INTEROPERABILITE

En rendant possible l’interopérabilité de toutes les institutions financières agrées dans l’Union Economique et Financière Ouest Africaine (UEMOA), la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) s’est sans doute engagée dans son plus grand chantier depuis plusieurs décennies. En la matière, cette nouvelle transformation est justifiée par l’évolution de l’environnement et a été préparée par deux autres réformes importantes.

 La première a eu lieu en deux étapes dans les années 2010.  Une première a été l’autorisation officielle dans l’UEMOA de la monnaie électronique – stockée sous forme numérique et acceptée pour des paiements – par les institutions de crédit agréées -banques et sociétés de microfinance. La seconde a consisté, en 2014, à la création d’une nouvelle catégorie d’institution, les Emetteurs de Monnaie Electronique (EME), agréés pour cette seule mission d’émission, de distribution et de gestion de cette monnaie. Le modèle de fonctionnement adopté par les EME – petites opérations, instantanéité du traitement, réseau de points de vente très dense- répondait parfaitement aux besoins des populations exclues des circuits bancaires et aux objectifs d’inclusion financière des Autorités. La puissance financière et technique de leurs actionnaires, souvent des sociétés de télécommunications, a facilité les investissements pour cette approche. Ces deux facteurs expliquent que les 14 EME opérationnels fin 2024 aient acquis en quelque 10 ans une place importante dans le domaine des moyens de paiement.  

La seconde réforme a été rendue nécessaire par l’accélération continue des progrès techniques dans les domaines informatiques. Celle-ci a conduit à la prolifération de fintechs intervenant dans les processus de paiement en liaison avec les banques et les EME. Une instruction prise par la BCEAO en 2024 a réglementé tous les types de structures pouvant intervenir en cette matière et imposé un agrément spécifique pour chacune d’elles. Depuis lors, 30 agréments ont déjà été accordés.

Cette double évolution des techniques et de la réglementation explique le foisonnement actuel des sociétés participant aux opérations de paiement au sein de l’Union et la diversité des relations qu’elles nouent entre elles. Mais elle est aussi à l’origine des cloisonnements entre beaucoup de ces circuits. C’est pour créer un système ouvert à tous les établissements agréés que la BCEAO a conçu la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI). Celle-ci permet des paiements et transferts d’argent au sein de l’Union, à tout moment et sans délai, d’un agent économique à un autre, quel que soit le partenaire financier de l’émetteur et du destinataire. La BCEAO vise ici au moins quatre buts. Le premier est l’amélioration des performances de tous les prestataires par l’imposition de critères de disponibilité permanente et d’instantanéité. Un autre est un nouveau progrès de l’inclusion financière   grâce à la mise en compétition de tous les acteurs financiers et l’imposition de coûts uniformes et modérés. Un troisième est un appui important aux actions des Etats pour la digitalisation croissante des relations entre les citoyens et les administrations dans toutes leurs obligations financières, fiscales et sociales notamment, par la mise à disposition de ce système uniforme. Le dernier est la possibilité de renforcer le contrôle et la mise en ordre du système financier régional, et de marquer des progrès dans l’objectif constant d’une moindre utilisation des espèces.

La complexité de cette ambition d’interopérabilité des circuits financiers autorisés justifie la prudence selon laquelle est opérée celle-ci. Annoncée et mise au point depuis plusieurs années, PI-SPI a été en phase de test avec les acteurs financiers toute l’année 2025 et officiellement lancée fin septembre dernier. Sa montée en puissance ne sera que progressive et la rapidité de celle-ci dépendra de deux principaux facteurs. Le premier est l’intérêt que suscitera ce nouveau circuit pour les ménages comme pour les entreprises : il sera fonction de la modestie du coût des transactions qui y sont opérées, de la simplicité de l’utilisation de PI-SPI, de la qualité de la communication sur cette initiative. Si les tarifs fixés par la BCEAO paraissent attractifs, la nouveauté et les exigences du système par rapport à des habitudes déjà bien ancrées et souvent efficaces seront des obstacles à lever. Le second réside dans les impacts financiers et commerciaux de PI-SPI sur tous les acteurs financiers. Pour les banques, les avantages devraient l’emporter : sponsors obligatoires de la plupart des autres intervenants sur la plateforme, de mieux en mieux équipées pour la digitalisation des transactions, elles sont surtout moins touchées en raison de leurs autres activités. Les EME et autres fintech au contraire, uniquement centrés sur les paiements de montant modeste, auront sans doute à revoir en profondeur leur stratégie commerciale et le contenu de leurs offres pour demeurer ou devenir rentables. Champions jusqu’ici de l’inclusion financière, ils devront compter sur leur agilité technologique pour s’adapter efficacement. La mutation en cours risque ainsi de conduire à de nouveaux équilibres, aux contours encore incertains, entre composantes du secteur financier, et la bonne santé de chacune d’elles restera un point d’attention des Autorités monétaires.

Ces inévitables difficultés d’adaptation n’empêcheront pas l’interopérabilité des moyens de paiement de devenir une réalité quotidienne dans l’Union. L’initiative de la BCEAO s’insère en effet dans un mouvement qui touche depuis une dizaine d’années un nombre croissant de pays africains et ne pourra être remis en cause. Il est le reflet de la nécessité des Banques Centrales d’atteindre leurs objectifs en tenant compte de la modernisation des techniques et du changement des environnements.  

Paul Derreumaux

Article publié le 05/02/2026

UEMOA : Trois défis pour les banques en 2026

Dans l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), les banques commerciales devraient avoir connu en 2025, comme depuis 2021, une croissance honorable et des profits élevés, même si les performances sont inégalement réparties entre pays. Ainsi renforcées, elles auront au moins trois défis à relever en 2026 : une conjoncture plus hésitante dans une concurrence durcie ; la nécessité d’investissements technologiques alourdis ; l’entrée dans une interopérabilité aux effets incertains.

Même si l’évolution projetée du PIB pour l’année nouvelle est en ligne avec le momentum qui la caractérise depuis plus d’une décennie, plusieurs facteurs pourraient l’infléchir. L’un, économique, est lié aux incertitudes internationales et, surtout, aux difficultés conjoncturelles de quelques pays de l’Union qui pénaliseraient des perspectives prometteuses à court terme, notamment minières dans plusieurs pays. L’autre, politique, s’observe dans une communauté régionale moins soudée, qui rend difficile la mise en œuvre par l’UEMOA de grands projets d’investissement publics, d’énergie ou d’infrastructure par exemple, propres à stimuler le développement. Le dernier est sécuritaire au vu de l’emprise élargie du terrorisme/banditisme incrusté dans la région, qui développe ses impacts négatifs sociétaux et économiques. Dans le même temps, le paysage bancaire régional pourrait accueillir en 2026 quelques nouvelles entités, surtout créées ex nihilo. Si ces schémas sont confirmés, la compétition serait encore modérément durcie dans un environnement moins assuré.La cession par la Société Générale de ses deux filiales ivoirienne et sénégalaise,et les restructurations majeures des groupes Orabank et, surtout, Ecobank, ne semblent au contraire pas immédiates, laissant à plus tard ces révisions en profondeur du système bancaire régional.

En revanche, celui-ci aurait besoin de consolidation dès 2026 dans plusieurs grands domaines technologiques : automatisation accrue de ses processus pour gagner en temps, efficacité et sécurité ; digitalisation des relations avec la clientèle pour des objectifs de productivité et d’attractivité ; exploitation des possibilités offertes par l’Intelligence Artificielle (IA) pour, par exemple, le choix des cibles commerciales et la sélection des emprunteurs. L’accélération de ces investissements est doublement indispensable : suivre dans la région l’élévation continue des standards internationaux de la profession sur ces différents plans, comme on l’observe dans d’autres pays africains ; rattraper le retard pris dans les moyens de paiement par rapport à de nouveaux acteurs -Emetteurs de Monnaie Electronique (EME) et toutes formes de fintech- qui doivent leurs succès à cette approche de la clientèle et à la force de leurs systèmes informatiques. Beaucoup des investissements entrant dans ce cadre sont fort couteux, complexes et parfois encore en cours de mise au point. Ils requièrent donc des ressources financières et humaines et des volumes d’activité plus accessibles aux groupes les plus puissants et aux implantations multiples, ce qui pourrait élargir les inégalités entre banques et entre pays.

Enfin, le système bancaire régional effectuera en 2026 un saut dans l’inconnu avec l’entrée en vigueur de l’interopérabilité, initiée depuis septembre dernier. Cette nouvelle plateforme informatique, impulsée et gérée par la Banque Centrale, permet à tous -particuliers comme entreprises- d’effectuer en permanence des paiements dans toute l’Union, de façon instantanée et sécurisée, par le canal de tout prestataire de paiement agréé. Conçue pour renforcer l’inclusion financière par ses coûts réglementés, elle vise aussi un meilleur contrôle des Autorités monétaires sur toutes ces opérations et l’interconnexion des divers circuits possibles alors que le foisonnement des intervenants actuels tend à fragmenter ceux-ci. Avant-gardiste, ce système peut générer des économies pour la clientèle et des gains de productivité pour la profession. Il met en concurrence directe toutes les composantes de celle-ci qui disposent chacune d’atouts variés : les banques, acteur majeur, auront un rôle obligatoire de sponsors des autres participants ; les sociétés de microfinance ont l’avantage de leur large clientèle ; les EME ont ceux de leurs immenses réseaux et de leur niveau technique. La complexité du nouveau système entrainera une période inévitable de tâtonnements et de montée en force de l’utilisation par le public. Elle pourrait durer une bonne partie de 2026, mais l’impact futur devrait être notable, sans que les gagnants et les perdants puissent être identifiés avec certitude.

Ces défis n’enlèveront pas les préoccupations déjà connues. Les banques auront ainsi à tenter d’apporter des réponses à la demande constante d’un financement plus important des économies.  Il leur faudra aussi s’attendre à un ajustement à bref délai des exigences réglementaires : la toute récente augmentation à 25 milliards FCFA du capital minimum des banques d’Afrique centrale francophone montre que la course aux fonds propres est loin d’être terminée….

Paul Derreumaux

Article publié le 05/01/2026

BANQUES AFRICAINES : grandes manœuvres pour ETI

Pour ceux qui aiment à la fois le théâtre et les banques, les nouvelles qui ont concerné cet été la société ETI, holding du groupe ECOBANK (22ème banque africaine par ses fonds propres; 33 filiales sur le continent), évoqueront sans doute certains ressorts des tragédies grecques, pleines de rebondissements.

En juin 2025, la banque sudafricaine Nedbank (4ème du pays et 8ème de toute l’Afrique par ses fonds propres), actionnaire principal de ETI, annonçait des négociations avancées pour la cession des 21% du capital qu’elle détient dans le capital de cette société. Présentée par le vendeur comme un virage stratégique, avec un possible recentrage national de ses activités, cette vente n’est pourtant sans doute pas étrangère à trois données actuelles du réseau Ecobank qui rejaillissent sur sa structure de tête. C’est d’abord une longue bataille menée pour réduire et provisionner au niveau adéquat les créances en souffrance de certaines filiales, et notamment celle du Nigéria, qui a empêché depuis plusieurs années ETI de servir un dividende honorable à ses actionnaires. C’est en conséquence une chute durable du cours en bourse depuis sa cotation sur les places d’Abidjan, Accra et Lagos et des difficultés croissantes à le faire remonter malgré les redressements déjà opérés et les belles performances de certaines filiales : il a dû en résulter des provisions importantes à constituer pour les actionnaires cotés comme Nedbank. Ce sont enfin les importants besoins de financements complémentaires imposés à la fois par l’envolée des capitaux propres requis pour les banques nigérianes et par un endettement déjà élevé à honorer. Surprenante pour les observateurs extérieurs, cette décision était donc vraisemblablement attendue pour les familiers de ETI.

Ce premier acte entre personnages déjà en place se terminait par des supputations sur les repreneurs les mieux placés des actions en vente de Nedbank : son alter ego dans l’actionnariat actuel, la Qatar National Bank (QNB), ou un puissant groupe nordafricain, moyen-oriental, voire subsaharien ? L’acte 2, joué fin août 2025, révélait une surprise de taille avec l’annonce par le vendeur du choix de Bosquet Investments, holding installée à Maurice et pilotée par M. Alain Nkontchou, pour la reprise de ses parts au prix d’environ 100 millions de USD. M. Nkontchou, bien connu du milieu bancaire et financier africain, est lui-même actionnaire d’ETI qu’il a   présidée pendant 4 ans et jusqu’en 2024. Il est donc bien au fait des efforts menés par les équipes du groupe pour corriger les faiblesses actuelles de celui-ci et lui redonner les forces et l’attractivité nécessaires pour son développement et sa rentabilité. Pourtant, le deal engagé verra normalement s’accomplir au moins trois étapes complémentaires, qui constitueront les actes à venir de cet évènement, avant que l’issue de celui-ci soit parfaitement connue.

Comme déjà annoncé, la première sera celle de l’agrément des Autorités monétaires concernées : au moins celles d’Afrique de l’Ouest francophone, puisque ETI est dans leur périmètre de contrôle, et du Nigéria, site d’implantation de la principale filiale. En raison de l’importance du groupe et du rating de l’actionnaire sortant, l’analyse de la transaction devrait être très attentive. Son prix indiqué -20% du prix payé par Nedbank en 2014- peut s’expliquer par les provisions qu’a déjà dû constituer le vendeur. En revanche, peu d’informations ont été publiées sur Bosquet Investments, ses actionnaires, ses moyens financiers et ses éventuels partenaires : ces données seront scrutées par les Banques centrales.

A l’issue de cet acte décisif de l’agrément, le repreneur aura d’abord à rechercher parmi les principaux actionnaires historiques du tour de table, qui sont peu nombreux, les alliés qui l’aideront à installer une gouvernance stable. Celle-ci permettra de poursuivre, et si possible de renforcer, au sein du groupe, les actions majeures obligatoires – poursuite de l’amélioration de la qualité du portefeuille, accentuation de la digitalisation,  ..- pour retrouver une bonne rentabilité tout en faisant face à une concurrence de plus en plus grande. Ces alliés pourraient aussi se révéler inattendus

Enfin, l’acquéreur devra dévoiler la stratégie globale que ses partenaires et lui comptent déployer à moyen terme. En la matière, deux réflexions seront sans doute au menu des décideurs. Celui du périmètre géographique : le choix d’un grand réseau panafricain -le plus vaste du continent- paraissait intangible depuis la création d’ETI. La vente récente de la branche mozambicaine a levé un tabou et pourrait autoriser une concentration sur les filiales les plus puissantes et les plus profitables. Celui du poids relatif de l’implantation au Nigéria : le groupe s’efforce depuis longtemps d’y acquérir un rôle de premier plan. Le coût indispensable en capitaux propres à cette fin est cependant très élevé, ce qui pourrait faire préférer des options plus mesurées.

Les informations  à venir ne devraient donc pas être exempte de nouvelles surprises..     

Paul Derreumaux

Article publié le 22/09/2025

Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) : une réussite à protéger et à faire grandir

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) à Abidjan, institution financière commune aux huit pays de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), a été saluée avec juste raison début 2025 pour ses performances de 2024. Ces succès sont le résultat d’une stratégie de longue haleine alliant ambition, détermination et capacité de résistance. Ils ne doivent pas occulter les faiblesses que garde malgré tout l’institution, et les conditions encore à remplir pour atteindre les objectifs souhaités.

 Impulsée fermement en 1998 par la Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) qui voulait étoffer les systèmes financiers de l’Union, notamment pour les financements à moyen et long terme, cette expérience unique de bourse multi-pays a surmonté rapidement ses débuts hésitants et entamé après quelques années une solide montée en puissance. Un bon indice en est l’évolution de la capitalisation globale de son compartiment actions, qui est le plus souvent analysé et sur lequel s’appuient surtout les comparaisons internationales. Cette valeur totale des titres côtés est passée de quelque 840 milliards de FCFA à l’origine pour les quelque 30 valeurs provenant de l’ancienne Bourse des Valeurs d’Abidjan, à 3340 milliards de FCFA fin 2008, soit un quadruplement en 10 ans. Elle s’est encore accrue de 82% jusqu’à 2021, malgré la période très difficile 2017/2020 qui a vu un repli important des cours à la BRVM à l’image de la tendance généralisée des bourses africaines les années précédentes. Elle vient enfin de bondir de 60% en trois ans pour avoisiner en mai 2025 le seuil des 11500 milliards de FCFA, consolidant la cinquième place de l’Institution parmi les 29 bourses africaines désormais en activité. Trois principales catégories de facteurs expliquent cette progression remarquable. Le plus important est sans doute l’accroissement du nombre de sociétés cotées -en hausse d’environ 60% depuis l’origine et élevé maintenant à 49 titres, dont 46 actifs- et surtout la qualité de ces entreprises. Celles-ci sont d’abord des banques et des sociétés de télécommunications – respectivement 16 et 3, totalisant 79% de la capitalisation actuelle du marché actions –, qui sont les deux secteurs les plus rentables des économies de la sous-région, et pour le reste essentiellement de grandes sociétés commerciales et industrielles. Un autre est l’environnement économique encourageant : le taux de croissance moyen élevé dans l’UEMOA – plus de 5%/an depuis 2012-, la solidité du FCFA, la maîtrise de l’inflation favorisent ensemble les bons résultats des entreprises et la confiance des investisseurs, étrangers comme nationaux. Enfin, la stratégie de développement clairement affichée de la BRVM lui a apporté une amélioration et une modernisation de son fonctionnement et une visibilité internationale : la cotation en continu, la digitalisation des opérations, la catégorisation croissante des titres, les initiatives d’insertion dans les instances boursières internationales ont facilité l’attraction des épargnants et des sociétés, approfondi la confiance du marché et expliqué la forte augmentation du nombre de sociétés de bourses et leur bonne santé .

L’institution a bénéficié également, notamment depuis les transformations des modalités de financement des États en 2016, d’une évolution fulgurante de son compartiment obligations. Depuis l’origine, les emprunts des sociétés privées sont restés peu nombreux, malgré les succès obtenus par ceux qui ont testé ce nouveau mode de financement -tel le Groupe BANK OF AFRICA à deux reprises-. En revanche, les émissions obligataires ont été largement utilisées par les États de l’Union, et à un moindre degré par les institutions publiques régionales, pour obtenir des financements à moyen terme. Leur encours a augmenté vigoureusement et régulièrement pour dépasser 10 000 milliards de FCFA fin 2024 : il représente à cette date 36% de l’endettement étatique sur le marché régional –à côté des bons et obligations par adjudication- et près de 12% de la dette publique totale de l’UEMOA. La mise annuelle sur le marché d’un volume élevé de nouvelles obligations -1550 puis 1220 milliards de FCFA respectivement en  2023 et 2024-, confirme que l’importance de ce compartiment n’est pas prête à s’interrompre.

Derrière ces hausses impressionnantes se nichent aussi quelques constats à prendre en compte pour mieux préparer l’avenir. Pour les actions, on retiendra la hausse remarquable de la capitalisation dans la période récente- dont+28,9% en 2024, un record après les 39,1% du rebond de 2021 consécutifs à la phase de déprime, et déjà +9% en 2025. Elle tient pour une bonne part à l’entrée très réussie à la cote de trois grandes sociétés, dont une banque et une société de télécommunications, toutes deux leaders dans leur pays, sous forme de privatisation partielle du capital. A cet atout se sont ajoutés quelques autres évènements favorables : nombre exceptionnel de distributions d’actions gratuites de grandes banques cotées pour d’importantes augmentations de capital ; hausse quasi-généralisée des dividendes distribués par les fleurons des secteurs clés de la bourse. Le panorama du compartiment reflète aussi des caractéristiques économiques de l’Union : bonne santé, modernité et croissance régulière des secteurs les plus présents à la cote ; poids économique dominant et représentation accrue dans le paysage de la BRVM de quelques pays- près de 90% des sociétés et de la capitalisation concentrés dans 3 d’entre eux-. A contrario, des faiblesses structurelles de la BRVM et de l’environnement régional demeurent : nombre insuffisant de titres sur le marché -le Kenya en compte une soixantaine avec un Produit Intérieur Brut en USD d’environ 60% de celui de l’UEMOA en 2024-; faible utilisation du marché financier pour le renforcement effectif des fonds propres des sociétés ; rare attractivité sur les entreprises moyennes. La BRVM est donc bien devenue un vecteur puissant et efficace de mobilisation de l’épargne, mais n’est pas encore un instrument significatif du financement du secteur productif. Le bond en avant souhaité pour l’avenir parait en conséquence très lié à la fois à l’entrée en bourse d’un nombre accru de champions régionaux ou nationaux, et à un recours conséquent au marché financier des sociétés cotées pour leurs fonds propres et leur endettement.     

Car ce recours est possible comme le montre l’évolution du compartiment obligations.. Celui-ci a en effet répondu positivement à toutes les sollicitations qui lui ont été faites dans ce cadre, quels que soient les émetteurs, privés ou publics, avec des durées d’emprunt qui se sont progressivement allongées et dépassent maintenant les 10 ans. Les données récentes mettent aussi en avant deux autres constats. D‘abord, les seuls emprunteurs étatiques, grâce à des émissions nombreuses, régulières, soigneusement programmées en lien avec les Autorités monétaires, ont progressivement assis une très large domination sur les encours globaux en circulation, dont ils représentent maintenant plus de 90%. Par ailleurs, ces titres publics sont souscrits pour une grande part par des investisseurs institutionnels et, surtout, par des banques commerciales de l’Union à des fins de placements financiers. Ils constituent notamment dès fin 2023 plus de 20% des emplois des établissements bancaires et mobilisent indirectement de ce fait un volume important des épargnes publiques nationales drainées par ces derniers. A travers ces divers liens, les fonctionnements des deux compartiments de la BRVM apparaissent nettement interconnectés. Les remboursements, sans incident majeur à ce jour, de toutes les lignes obligataires émises témoigne à la fois de l’importance que les Etats accordent au respect de leurs engagements en la matière et de l’efficacité des Autorités monétaires à trouver des solutions adaptées lors des crises majeures, telle celle du Covid.  Toutefois, l’apparition récente d’une disparité entre les taux acceptés par les pays pour leurs emprunts, qui esquisse une échelle de risques à l’intérieur de l’Union, souligne l’intérêt d’un renforcement de cette vigilance collective.

Forte des avancées engrangées depuis sa création, la presque trentenaire BRVM nourrit encore d’importantes ambitions, en particulier pour l’accroissement de ses contributions au financement de l’économie de l’Union. Quelques opportunités pourraient être aisées à saisir, telles les augmentations de capital en numéraire des banques qui seront inévitables à bref délai. La plupart demanderont encore aux dirigeants de la BRVM combativité et ténacité : accélération de l’entrée en bourse de nouvelles grandes entreprises ; appel à la cotation pour les sorties des fonds d’investissement (les IPO) ; mise au point d’obligations privées compétitives, incluant par exemple une part variable dans la rémunération. Ceux-ci auront aussi à combiner leurs actions de développement à une surveillance étroite des opérateurs et du marché, et à l’obtention d’un appui des États à leurs initiatives. C’est une exigence qu’ils connaissent déjà.

Paul Derreumaux

Article publié le 16/06/2025

Banques subsahariennes à l’aube de 2025 : ambitions, incertitudes et menaces. (3)

Partie 3 -Menaces : Des ripostes réussies ; de nouveaux dangers

Si l’affrontement des risques est le quotidien de chaque banque, certains d’entre eux peuvent acquérir, progressivement ou brutalement, une généralité et une ampleur qui les transforme en une véritable menace pour la profession. En Afrique subsaharienne, les systèmes bancaires connaissent en ce moment plusieurs évolutions de cette nature : quelques-unes paraissent en cours de résolution, d’autres pourraient au contraire s’amplifier.

Face à la rapidité des mutations des systèmes d’information, la lourdeur des progiciels bancaires et la difficulté de les adapter à de nouvelles approches commerciales ont été un handicap important depuis près d’une décennie. Cela a aussi freiné les banques dans l’inclusion financière, objectif assumé des pouvoirs publics et attente forte des populations les moins favorisées. Ce vide a été rapidement comblé par de nouvelles institutions construites sur une automatisation maximale. Les filiales des sociétés de télécommunication, spécialistes de ces traitements de masse, ont initié ce mouvement de la monnaie électronique (mobile banking), suivies par des sociétés « informatico-financières » (les fintech). Démarrées en 2007 en Afrique de l’Est, elles ont pris une part importante dans l’éventail des moyens de paiement sur tout le continent. A ce jour cependant, les établissements bancaires ont vigoureusement réagi. Au prix d’investissements considérables et d’un changement des méthodes de travail, un grand nombre ont réussi une nette amélioration de la digitalisation des services offerts et repris l’offensive. Un certain équilibre semble s‘être installé entre ces deux types d’acteurs : le périmètre du mobile banking s’est élargi aux transferts et aux paiement de factures, mais les banques désormais plus automatisées gardent aussi le monopole du crédit.  La menace s’est donc estompée, mais peut reprendre vie : ainsi, dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) le projet d’interopérabilité de tous les acteurs financiers pourrait apporter de nouveaux progrès pour les usagers, mais aussi générer de nouveaux déséquilibres.

Au plan international, l’accélération du départ d’Afrique des grandes banques françaises et anglaises a souvent amené ces dernières à réduire leurs engagements de correspondant banking au profit des institutions africaines. Les difficultés rencontrées dans le respect d’exigences de conformité toujours renforcées et la réorientation géographique des activités des banques européennes ont été les deux principales raisons avancées pour cette évolution. Celle-ci a pesé lourdement sur le développement des opérations avec l’étranger des groupes africains et les a conduits à chercher des circuits alternatifs. Outre la diversification des partenaires extérieurs, appliquée par tous, les établissements les plus solides ont visé l’implantation en Europe d’une entité propre capable de traiter les opérations internationales de leurs filiales, mais aussi celles d’autres banques africaines ne pouvant assurer seules une telle présence. Quelques pionniers ont franchi cette étape de longue date, comme BANK OF AFRICA et Ecobank à Paris, ou First Bank of Nigéria à Londres. Mais le mouvement s’est accentué et on annonce par exemple pour 2025 l’arrivée à Paris des succursales de UBA, Zenith Bank et Vista Bank. Certes, ces installations, et leurs maisons-mères, sont placées sous le contrôle étroit et minutieux de l’Autorité de Contrôle Prudentiel (ACPR) française. L’indépendance ainsi conquise, qui parait efficace, desserre toutefois une menace qui pénalisait de plus en plus les banques africaines.

A côté de ces ripostes réussies, d’importants défis restent présents ou apparaissent. Certains sont internes et anciens, comme la difficulté pour les banques d’apporter des financements suffisants et bien adaptés aux Petites et Moyennes entreprises (PME) et au secteur immobilier, malgré l’importance économique et sociale des besoins existants. En la matière, l’inadéquation résulte certes de handicaps liés à l’environnement -juridique, technique, administratif,..-, mais vient aussi des taux d’intérêt élevés, des durées de prêts trop courtes, de l’absence de soutien en fonds propres. Les progrès obtenus grâce à la pratique, qui se généralise, de partage du risque entre banques et bailleurs de fonds internationaux, montrent que de premiers changements sont possibles et que les banques s’y engagent activement. La multiplication de tels efforts conjoints serait donc particulièrement opportune. Même si le rendement net de ces crédits est moins élevé que celui d’autres concours actuels, leur impact à moyen terme compenserait ce sacrifice momentané.

D’autres risques sont externes et récents, tel par exemple celui encouru par les banques du fait de l’endettement croissant des Etats. Pour cette dette publique, la mobilisation de l’épargne intérieure est de plus en plus encouragée, en raison de son absence d’impact sur les besoins en devises étrangères, et constitue, dans la plupart des pays subsahariens, une part croissante des portefeuilles d’emplois bancaires. Elle offre en effet souvent un double avantage de rémunération satisfaisante et de risque modéré. L’UEMOA est entrée tardivement dans ce marché des créances étatiques, mais celui-ci a connu un développement considérable en une décennie tant par les obligations émises sur la Bourse Régionale (BRVM) que par les émissions de Bons et d’Obligations par les Etats. Les établissements bancaires sont devenus des participants très majoritaires sur ces deux marchés et leurs produits de trésorerie constituent une fraction croissante de leur portefeuille global d’emplois : elle dépasse en moyenne 25% de celui-ci en fin 2023, mais ce pourcentage est parfois nettement plus élevé. Cette orientation a été favorisée par les évolutions réglementaires et des taux de rémunération attractifs de ces placements, et la stratégie apparait satisfaisante tant que le fonctionnement du marché de ces titres publics se déroule sans accrocs, comme cela est le cas depuis son démarrage. Des zones d’ombre sont cependant apparues récemment. Les taux ont augmenté, poussés pêle-mêle par les incertitudes politiques sur certains pays, l’augmentation des besoins, les tensions de liquidité bancaire et les contraintes de la conjoncture. Ils se sont aussi davantage différenciés selon les Etats, exprimant une prime de risque pesant sur quelques emprunteurs. Les nouvelles alarmantes récemment apparues sur le niveau et le contenu réels de la dette publique sénégalaise et la restructuration inattendue de quelques emprunts obligataires en Côte d’Ivoire pourraient transformer les préoccupations en une véritable menace, si apparaissaient des défauts majeurs sur ce marché jusqu’ici très courtisé. Les impacts négatifs pourraient en être multiples : sur la liquidité voire la solvabilité des banques, sur le financement des Etats, sur l’activité économique. Les mêmes craintes pourraient concerner aussi les appareils bancaires d’autres pays subsahariens, contributeurs essentiels au financement d’un endettement public qui continue de croître.

Les systèmes bancaires subsahariens ont montré depuis plus de 40 ans leur capacité à se reconstruire et à prospérer après une crise gravissime. Ils sont aujourd’hui un des rares secteurs d’activité de la zone qui soit à la fois, dans son ensemble, rentable, performant et aligné sur des standards internationaux. Ils devraient donc être en mesure de faire face aux nouveaux risques qui les défient. A cette fin, une condition sine qua non sera bien pour toutes les unités qui les composent le renforcement des fonds propres d’une manière ajustée à tous les risques qu’ils courent et aux investissements qui s’imposent. Ainsi mieux armées, les banques seraient en mesure de concrétiser des projets de croissance. Ces derniers pourraient se traduire par une expansion géographique, qui est le plus souvent déjà exprimée. Mais ils pourraient aussi prendre la forme, encore plus ambitieuse, d’un approfondissement de leur rôle dans chaque pays : poids accru de leurs concours dans l’économie, financement intensifié de secteurs orphelins telles les PME, coopération plus marquée avec les autres activités financières -assurances, bourse, ..- dont l’essor est fort insuffisant, .. L’intérêt de tels objectifs est souligné depuis longtemps et serait déterminant pour le transformation en profondeur des structures économiques et l’obtention d’un véritable développement. Mais il suppose la création par les Etats et leurs partenaires d’un environnement propice à cette mutation. Cet objectif bénéficie rarement d’une priorité continue en raison d’autres urgences. Sans doute est-il grand temps d’accélérer ce mouvement pour donner aux banques l’occasion et la responsabilité de jouer dans de bonnes conditions un rôle à la mesure de leurs ambitions.

Paul Derreumaux

Article publié le 17/03/2025

Banques subsahariennes à l’aube de 2025 : Ambitions, incertitudes et menaces. (2)

Partie 2 – Incertitudes : Les particularités de la zone Franc

Si la qualité d’ensemble de leurs résultats financiers nourrit logiquement les ambitions des secteurs bancaires subsahariens, le réalisme de celles-ci est encore plus lié à la consistance effective de leurs fonds propres. Le renforcement de ces derniers est souvent impulsé par les exigences croissantes des Banques Centrales vis à vis des banques commerciales. Si la tendance constatée sur ce plan est partout identique, sa mise en œuvre s’accomplit avec une ampleur et un rythme fort variables et réserve des surprises

Engagé depuis longtemps au niveau mondial, et constamment renforcé, l’accroissement du capital minimum des institutions de crédit et le durcissement des ratios qu’elles ont à respecter touche aussi l’Afrique, à des degrés divers selon les pays. L’évolution répond au moins à un triple objectif : renforcer les capacités de crédit des banques à l’économie ; leur imposer de disposer des ressources propres suffisantes pour faire face aux risques qui s’accroissent et se diversifient ; consolider si possible la profession grâce à des acteurs moins nombreux mais plus puissants.

Le Nigéria, coutumier des augmentations impressionnantes, avait bien atteint ces buts en 2005. Le bond du capital minimum alors décidé avait déclenché le vaste mouvement de concentration locale du secteur – division par 3 du nombre d’entités – et une forte expansion, nationale et internationale, des banques survivantes. Celle-ci fut à la base de la dé-compartimentation entre toutes régions subsahariennes pour les activités bancaires. Ce pays s’illustre encore en fixant une nouvelle hausse record du capital minimum pour fin mars 2026 : 200 milliards de nairas pour les banques nationales et même 500 milliards pour celles bénéficiant d’une autorisation internationale, soit respectivement la contrevaleur de 130 et 320 millions(M) de USD. Mais l’accélération s’observe ailleurs, quelle que soit la taille et le développement des économies : exprimés en M de USD, les nouveaux seuils s’élèvent à environ 105 M en Egypte, 70 M au Ghana mais aussi 30 M en République Démocratique du Congo (RDC). Même les pays plutôt réfractaires à cette mesure et préférant des ratios prudentiels plus sévères évoluent : le Kenya vient ainsi de décupler ce capital minimum, stable depuis 2012, pour le porter en plusieurs étapes à 10 milliards de KES (78 M USD) en 2029.

Dans les pays concernés, les banques sont contraintes de trouver les fonds propres supplémentaires et, pour la plupart, sont déjà lancées dans des augmentations de capital, la recherche éventuelle de nouveaux actionnaires et, si nécessaire, des opérations de fusion-acquisition. Comme déjà rappelé ( cf. Partie 1), le Ghana est immergé dans ce processus depuis 2018. Au Nigéria, les groupes Access et Zenith ont émis chacun de nouvelles actions pour plus de 200 millions de USD, et leurs principales consœurs sont aussi sur cette voie. Partout, la montée en puissance des ressources propres est bien perçue par les banques comme une exigence sans faille et étroitement surveillée des Autorités monétaires, la condition sine qua non de la confiance de leurs possibles bailleurs de fonds et le préalable de la concrétisation de leurs ambitions. Une fois cette étape franchie, la mobilisation de financements complémentaires sous forme de prêts, d’obligations convertibles, d’instruments variés est aussi souvent nécessaire pour atteindre les objectifs fixés. Mais celle-ci est de toute façon placée sous le contrôle de plus en plus rapproché des Commissions Bancaires et l’apparition possible de nouvelles règles. Ainsi, l’Afrique du Sud pourrait initier un système de « Financial Loss Absorbing Capacity (FLAC) obligeant certains prêteurs à convertir leurs concours en actions en cas de difficulté de la banque emprunteuse, à l’image des contraintes sur les prêts subordonnés en zone franc. Le sauvetage des banques s’appuierait alors davantage sur elles-mêmes (le bail-in).  

L’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) n’est pas en reste sur ce chapitre des fonds propres. Le capital minimum a été doublé fin 2023 et porté à 20 milliards (MM) FCFA (32 M USD), rattrapant ainsi un retard de plus en plus flagrant par rapport à l’ensemble de la zone. Pourtant, alors que l’ajustement demandé pouvait être perçu comme difficile, l’objectif est déjà atteint fin 2024 par l’essentiel de la profession, et souvent par incorporation de réserves sans apport d’argent frais et, a fortiori, sans rapprochement des acteurs en place. Il est vrai que les entités en zone CFA ont l’avantage que leur monnaie s’est moins dévaluée par rapport au dollar US que celles de la plupart des pays subsahariens : l’effort requis exprimé dans cette mesure commune est donc moins conséquent. Il serait logique d’attendre un nouveau durcissement du seuil dès 2026, à l’expiration du délai arrêté pour l’accroissement en cours. Certains groupes ont déjà anticipé cette étape suivante, comme la BANK OF AFRICA dont le capital de certaines filiales est déjà passé en 2024 à 40 MM CFA. Dans la partie centrale de la zone franc, où l’ajustement semble encore en attente, le Groupe gabonais BGFI a pris les devants en annonçant pour 2025 son entrée en bourse, en vue de lever au moins 80 MM FCFA (130 M USD) de capitaux.

Si la consolidation effective des fonds propres reste pour l’heure modeste en zone franc, une modification importante s’est introduite ici depuis quelques années dans les actionnariats : la montée en force des Etats. Cette possibilité est classiquement utilisée, lorsque les Autorités ont à recapitaliser des établissements de crédit défaillants. Le Mali avait procédé ainsi pour résoudre l’insolvabilité de la Banque de l’Habitat du Mali, en la faisant absorber par une autre banque publique, la Banque Malienne de Solidarité (BMS). La Côte d’Ivoire a fait de même sur la durée avec plusieurs banques, privées et publiques, qui ont été selon les cas mises sous administration provisoire ou consolidées à partir de capitaux publics (Versus Bank, Banque Nationale d’Investissement (BNI), Banque de l’Habitat, Banque Populaire). D’autres cas analogues pourraient être cités ailleurs dans l’UEMOA, mais se retrouvent aussi au Cameroun, avec notamment la Commercial Bank of Cameroon (CBC), et dans de grands pays anglophones tels le Kenya, l’Afrique du Sud ou ailleurs. Au Nigéria, l’Etat devrait ainsi reprendre à ce titre la petite Keystone Bank, elle-même née d ‘un changement d’actionnaire en 2017 six ans après sa création.

A côté de ces cas de force majeure, la zone franc, et spécialement l’UEMOA, s’est distinguée récemment par des prises de participation des Etats et des structures publiques dans les banques existantes, répondant à des fins plus stratégiques. Le départ de la zone des banques françaises BNP et Société Générale accroît en effet les opportunités et amplifie le mouvement.  La Côte d’Ivoire a été pionnière en pilotant un consortium d’investisseurs publics emmené par la BNI pour acquérir l’ex-filiale locale de la BNP. Mais la Commission Bancaire a montré dans son Rapport sur l’année 2023 que la tendance est une lame de fond : en 4 ans, l’actionnariat public aurait plus que doublé en volume, avoisinant 27% du tour de table des banques, et 23 de celles-ci, totalisant plus de 20% des actifs régionaux du secteur, sont détenues majoritairement par des investisseurs étatiques. L’évolution s’est accentuée depuis lors, sous des formes variées : l’Etat du Bénin est devenu actionnaire unique de la Banque Internationale pour l’Industrie et le Commerce (BIIC), désormais première banque du pays, dont il cède une part minoritaire sur la Bourse Régionale ; l’Etat du Mali indique être passé majoritaire au capital de la Banque Nationale de Développement Agricole (BNDA), en complément de sa forte présence dans la BMS et la Banque de Développement du Mali (BDM). Pour le dossier majeur de la Société Générale, les Etats du Bénin, mais aussi du Cameroun, du Congo, de Guinée Equatoriale, contre toute attente, préemptent la cession des filiales locales, écartant les investisseurs privés concurrents, et attendent maintenant l’accord final des Autorités Monétaires.

L’appétit de ces Etats pour ces acquisitions bancaires n’apparait donc plus résigné, mais volontariste. Cette nouvelle donne s’oppose à l’évolution observée depuis quatre décennies et semble incarner la volonté politique d’utiliser les banques comme un levier important du développement économique et social. En raison du poids des secteurs publics dans la zone, l’approche  peut être pertinente dès lors que sont respectées au moins trois conditions : absence de distorsion de concurrence entre acteurs bancaires publics et privés ; indépendance et absence de conflit d’intérêts dans la gestion des banques publiques, en particulier face aux recours des Etats sur le marché financier régional ; capacité des actionnaires publics d’assurer les apports de fonds propres qui devraient s’intensifier à l’avenir.

Si ces incertitudes ne sont pas levées, elles pourraient se transformer en menaces.

A suivre le 17 mars…

Retrouver l’article Partie 1 – Les ambitions : Qui ? Où ? Comment ? en suivant ce lien

Paul Derreumaux

Article paru le 04/03/2025