Afrique du Sud ou Nigéria ?

Afrique du Sud ou Nigéria : qui pourrait être le leader en Afrique ?

Dans une Afrique en mouvement, tout le monde n’avance pas au même rythme et ne dispose pas des mêmes forces. Dans cette compétition, le Nigéria et l’Afrique du Sud semblent à ce jour les mieux placés pour devenir le leader continental  et, de façon feutrée, commencent à s’affronter pour tenir ce rôle. Cette concurrence, au résultat fort indécis, amène de toute façon une émulation utile à tous.

Il est d’abord remarquable que les deux économies les plus puissantes du continent soient aujourd’hui celles de deux Etats d’Afrique subsaharienne. Cette primauté est récente. Le Produit Intérieur Brut (PIB) du Nigéria devance en effet celui de l’Egypte depuis 2010  et s’installe désormais derrière celui de l’Afrique du Sud : avec respectivement 371 et 318 milliards de dollars US à fin 2012, ces deux géants représentent ensemble près de 45% du PIB des 55 pays d’Afrique, et l’écart avec l’Egypte s’est creusé par suite des difficultés économiques nées du « Printemps arabe ».

Outre cette puissance inégalée sur le continent, Afrique du Sud et Nigéria ont en commun des richesses naturelles de grande ampleur –en particulier or, diamant et platine pour la première et pétrole pour le second- pour lesquelles ces nations sont au premier rang sur le continent mais aussi au niveau mondial. De même, leur économie est fortement diversifiée et comprend notamment un système industriel développé, spécialement en Afrique du Sud où il bénéficie d’une ancienneté et d’une sophistication souvent comparables à ceux des pays du Nord. Derrière ces ressemblances s’observent de nombreuses différences. En matière de système bancaire, l’Afrique du Sud est un monde à part et citée comme un modèle de solidité: ses quatre principales banques cumulent à elles seules plus de 35% des actifs du système bancaire africain et sont les seules du continent à pouvoir être comparées aux plus grandes institutions mondiales ; elles sont les fers de lance d’un appareil financier concentré dans ses acteurs mais diversifié dans ses modalités de financement de l’économie nationale. Au Nigéria, le système bancaire, longtemps peu crédible, a été brutalement assaini à partir de 2005, grâce à l’action musclée, à deux reprises successives, de la Banque Centrale qui a notamment provoqué une diminution drastique du nombre de banques agréées. Désormais reconnues comme fiables, appuyées par la présence de nombreuses institutions financières spécialisées, les banques nigérianes restent cependant loin derrière celles d’Afrique du Sud. En outre, engagées dans une politique de croissance externe depuis près de dix ans, elles n’ont pas effectué une percée continentale à la hauteur de leur surface financière – à l’exception de Ecobank au statut ambigu de banque à capitaux essentiellement nigérians mais ayant son siège à Lomé – alors que les banques Stanbic et Absa d’Afrique du Sud disposent de larges réseaux bien établis en Afrique de l’Est et Australe.

Pour les autres secteurs d’activité, le système économique nigérian, malgré sa consistance et sa diversification, reste globalement moins sophistiqué et réputé pour sa qualité que celui d’Afrique du Sud. Celle-ci compte dans plusieurs secteurs des champions qui ont essaimé leurs implantations dans de nombreux pays africains et ont même une taille mondiale : compagnies d’extraction aurifère, télécommunications, compagnie d’aviation, brasseries, grandes sociétés  de commerce de détail, hôtellerie, services divers. Au Nigéria, seules les performances de l’industrie cinématographique de Nollywood et des compagnies de nouvelles technologies ont acquis cette réputation internationale.

L’histoire de l’Afrique du Sud explique sans doute pour l’essentiel cette avance du pays. Institué en dominion fortement autonome en 1910, celui-ci a eu 100 ans pour construire une économie solide et fortement inspirée du modèle européen. L’isolement forcé dans lequel il s’est trouvé par suite de la politique d’apartheid a de plus forcé les entreprises à se fortifier dans tous les secteurs et à satisfaire le marché intérieur. L’entrée dans le régime démocratique en 1984 n’a pas profondément modifié le régime économique, resté essentiellement libéral. L’Afrique du Sud est à ce jour le seul pays africain reconnu parmi les grands pays émergents : les « BRICS ». Au Nigéria, l’économie a été très largement dominée dès l’indépendance en 1960 par le secteur pétrolier. La puissance de celui-ci a cependant généré, outre une corruption de grande ampleur à l’origine de nombreuses crises politiques, souvent violentes, un fort « syndrome hollandais » qui s’est longtemps traduit par la faiblesse de beaucoup d’autres activités, notamment agricoles.

Dans les cinq dernières années, le Nigéria a rattrapé une partie de son retard : avec ses 170 millions d’habitants, le pays le plus peuplé d’Afrique, qui occupera le troisième rang dans la population mondiale dès 2050 (1), exerce en effet une attractivité exceptionnelle par la taille de son marché et les potentialités de son économie. Il figure donc parmi les pays les plus prisés pour les Investissements Directs Etrangers (IDE) et enregistre un des taux de croissance du PIB les plus élevés du continent. Présenté comme l’un des plus probables membres de la nouvelle génération à venir des pays émergents, son PIB approche désormais 85% de celui de la République Sud-Africaine. Malgré ce rapprochement des économies, le passé différent des deux nations explique pour une bonne part le maintien de fortes divergences dans leurs orientations majeures : tournée vers le marché intérieur et, accessoirement, vers l’Afrique de l’Ouest et Centrale pour le Nigéria ; davantage focalisée sur l’Afrique de l’Est et Australe et, surtout, sur l’international pour l’Afrique du Sud.

Pour les indicateurs par habitant, le tableau est moins favorable pour le challenger : avec un revenu moyen par habitant proche des 1800 USD, la situation du Nigeria reste plus de quatre fois inférieure à celle de l’Afrique du Sud, illustration conjointe du développement plus ancien mais aussi de la transition démographique déjà effectuée de la seconde. En termes d’indicateurs sociaux, l’écart est moins tranché: certes, l’Afrique du Sud est mieux placée pour le taux d’alphabétisation, qui y approche 90%, et l’indice onusien du Développement Humain, pourtant encore médiocre, mais les espérances de vie moyennes sont presque identiques. Dans les deux pays, les inégalités sociales sont criantes et les quartiers huppés de  Victoria Island à Lagos et de Sandton ou Melrose à Johannesburg ne sont que des ilots de luxe au milieu de la masse des bidonvilles et townships. En Afrique du Sud, en particulier, la politique du Black Empowerment n’a concerné qu’une infime minorité de Noirs sans changer significativement la condition du plus grand nombre et, si les deux pays comptent les deux hommes les plus riches du continent, ils sont aussi recensés parmi ceux où la pyramide de distribution des richesses et des revenus est la plus  inégalitaire.

En matière politique, les deux nations sont bien en compétition. Celle-ci s’exprime d’abord au niveau des organisations régionales et des politiques de coopération/intégration/conciliation qui y sont promues. L’Afrique du Sud domine la Southern African Development Community (SADC) et le Nigéria la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). A travers elles, les deux pays s’efforcent de peser, avec un succès variable, sur le règlement des conflits nationaux relevant de leur zone d’influence : Cote d’Ivoire, puis Mali et Centrafrique à l’Ouest ; Madagascar dans la SADC. Le Nigéria pousse aussi, avec difficulté, à une intégration monétaire de la CEDEAO qui donnerait au naira un rôle dominant et renforcerait son économie. L’Afrique du Sud, bien positionnée à l’Union Africaine, siège au G 20 mondial et cherche  à être le premier Etat à représenter durablement l’Afrique aux Nations Unies. Tous ces efforts sont cependant contrecarrés par les graves difficultés vécues de l’intérieur. Les Autorités Nigérianes doivent notamment affronter en même temps les terroristes de Boko Haram dans le Nord et une corruption à grande échelle qui touche tous les secteurs, et notamment l’exploitation pétrolière. Les dirigeants Sud-Africains sont en butte à une fuite importante de la main d’œuvre la plus qualifiée, qu’ils n’arrivent pas à endiguer, à des tensions sociales persistantes dans le secteur clé des mines et au ralentissement durable de leur économie. Les toutes prochaines élections dans les deux pays sont marquées par la même incertitude en raison du changement normalement obligatoire du principal dirigeant.

Cette mise en parallèle, tant économique que politique et sociale, du Nigéria et de l’Afrique du Sud, ne met donc pas clairement en évidence que l’un des deux champions actuels de l’Afrique est appelé à prendre rapidement l’ascendant sur l’autre. Chacun doit soigner des faiblesses aussi sérieuses que ses atouts sont solides. Le dynamisme actuel supérieur du Nigéria reste fragile et n’efface pas encore l’avance incontestable de l’Afrique du Sud dont les ressorts de croissance semblent érodés. Aucun ne devrait donc s’imposer vraiment dans les deux prochaines décennies même si chacun arrive à renforcer son empreinte dans sa zone d’influence respective. Pendant cette période, quelques outsiders pourraient apparaitre ou revenir dans la course en tête : l’Egypte, si elle règle sa fracture actuelle ; l’Algérie, si elle sait mieux profiter de sa formidable rente pétrolière ; le Maroc si sa stratégie offensive d’alliances subsahariennes sait tenir compte des exigences locales ; une Afrique de l’Est unie emmenée par le Kenya ; une Afrique francophone de l’Ouest revivifiée et solidement alliée avec le Ghana. La bataille promet d’être passionnante au fur et à mesure que les appétits s’éveilleront. Elle montre dans tous les cas que l’Afrique n’a plus le visage des anonymes et veut s’inscrire au rang de ceux qui construisent le monde de demain. Même si le chemin en est encore très long, difficile et incertain, il faudra reconnaitre à l’Afrique du Sud et au Nigéria d’en avoir ouvert  la voie au nom de l’Afrique subsaharienne.

(1) L’Afrique du Sud n’est actuellement qu’à la cinquième place sur le continent avec quelque 50 millions d’habitants.

Paul Derreumaux

L’Afrique de l’Ouest francophone

L’Afrique de l’Ouest francophone en pole position ?

Dans une Afrique subsaharienne qui semble désormais bien ancrée dans le développement économique, la partie francophone de l’Ouest apparait souvent comme moins dynamique et moins bien lotie en termes de résultats. Pourtant, ses atouts actuels pourraient la placer rapidement en position plus avantageuse, surtout si elle parvient à réaliser quelques réformes majeures.

Pour l’Afrique subsaharienne, la globalisation des données économiques a une valeur limitée en raison de la mosaïque qui résulte de l’existence des quelque 50 nations qui la composent.  Certes, l’embellie constatée depuis le début des années 2000, et maintenant ressassée à longueur de conférences, touche plus ou moins tous les pays et rassure donc sur une réelle tendance de fond. Toutefois, pour les économistes comme pour les voyageurs, les réalités sont multiples. Deux d’entre elles ont fortement marqué les dernières années passées : l’Afrique de l’Est anglophone apparait plus ouverte aux réformes et plus performante ; dans l’Afrique francophone, la zone Centrale a davantage d’atouts naturels pour alimenter sa croissance

La position moins privilégiée de l’Afrique de l’Ouest francophone au plan économique a été aggravée par les évènements politiques qui ont frappé ces dernières années plusieurs de ses membres: coup d’Etat au Niger ; guerre civile meurtrière en Côte d’Ivoire ; coup d’Etat et guerre au Mali. De 2009 à 2012, le Kenya a ainsi vu son Produit Intérieur Brut (PIB) croitre de 15% de plus que celui de la Côte d’Ivoire, leader de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), et son PIB par habitant, calculé en termes de Parité de Pouvoir d’Achat (PPA), est passé devant celui du citoyen ivoirien.

Pourtant, quatre facteurs devraient notamment être plus favorables à l’UEMOA sur la période qui s’ouvre.

Le premier est une meilleure stabilité politique, condition permissive essentielle d’un développement durable et inclusif. Aucune élection majeure n’interviendra dans la zone avant fin 2015 et il est probable que les dispositifs constitutionnels actuels seront partout sauvegardés. Dans plusieurs cas, de nouveaux dirigeants, ayant une vision claire et volontariste du destin possible de leur nation et de leur peuple, sont en place et ont une chance raisonnable d’être réélus. Les différents évènements dramatiques récents ont conduit à une présence de longue durée de forces militaires régionales et internationales : celles-ci pourraient empêcher plus efficacement le retour à de graves turbulences, et surtout une résurgence forte du terrorisme, ennemi déclaré du développement.

Le second est la multiplication récente d’importantes nouvelles découvertes minières et pétrolières dans l’Union: or au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Mali; charbon au Niger; pétrole au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Niger; uranium au Niger et sans doute au Mali ; zinc au Burkina Faso, zircon au Sénégal,…. Le niveau élevé des cours mondiaux et la vigueur de la demande font que, à la différence de situations passées, ces gisements devraient être mis en exploitation rapidement, ce qui contribuera à une vive poussée des investissements puis des recettes publiques et des exportations. En même temps, attentives aux effets négatifs du syndrome hollandais déjà observé ailleurs, les Autorités nationales tendent à veiller davantage à un meilleur impact de ces investissements sur l’essor d’autres secteurs ou des entreprises nationales, et sur le niveau et l’affectation des recettes publiques.

Le troisième réside dans la priorité accrue donnée à la construction d’infrastructures. Le secteur des télécommunications a montré la voie grâce à quelques grands groupes privés qui ont amené l’Union aux standards moyens du continent. Dans les infrastructures routières et urbaines, les chantiers se sont intensifiés. On circule désormais par route bitumée de Dakar à Maradi et de Cotonou à Agadez. Abidjan construit son troisième pont, Niamey ferait bientôt de même, Bamako pense au quatrième. La future Boucle Ferroviaire régionale, initiée par le Niger mais intéressant quatre Etats voisins, sera un puissant catalyseur de croissance économique et d’aménagement du territoire. Outre leur forte contribution au PIB, ces projets changent la physionomie des capitales, réduisent l’enclavement de nombreuses régions, favorisent la croissance de la production et des échanges. Le secteur énergétique, souvent défaillant, pourrait réduire son retard si les ouvrages en cours ou projetés sont mis en production dans les délais : barrages hydroélectriques en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger, centrales thermiques au Sénégal et au Niger, grande unité de biomasse en Cote d’Ivoire.

Enfin, la solidité des institutions et du fonctionnement de l’UEMOA, l’avancée dans l’intégration des Etats, de leurs économies et de leurs politiques économiques, l’existence d’un espace financier unifié et d’une monnaie commune, la résilience de l’Union face aux crises nationales soutiennent la croissance dans la région. Prises ensemble, elles introduisent un cadre global cohérent et contraignant qui oblige chaque Etat membre à améliorer sa gouvernance, et constituent pour les entreprises une puissante incitation à l’expansion des affaires, et donc des investissements.  Certes, les insuffisances sont encore nombreuses et les progrès pourraient être plus rapides. Mais aucun retour en arrière ne semble constaté et l’UEMOA sert plutôt de référence sur le continent.

Ces éléments expliquent  pour une bonne part le fait que la progression du PIB de la zone, supérieure à 6% en 2012 et, sans doute, en 2013, atteindrait selon diverses estimations 7% en 2014, avec une inflation toujours maîtrisée. Pour les raisons évoquées ci-avant, ce rythme pourrait également s’afficher au moins en 2015. Pourtant, en raison de la forte poussée démographique qui va se prolonger, il faut aller au-delà. Pour gagner chaque année les 1 à 2% qui feront la différence à moyen terme, au moins trois mutations semblent indispensables.

La transformation la plus urgente et la plus pertinente est celle qui contrera la faible efficacité, voire la défaillance, croissante des appareils d’Etat et des secteurs publics. Leur poids et leur influence, nettement plus lourds en zone francophone, rendent ici cet aspect spécialement névralgique. Les actions parfois menées au plus haut niveau en termes de planification et d’assainissement sont largement perturbées par l’inertie destructrice d’une partie de l’administration, la voracité d’une corruption étendue et la mauvaise adaptation fréquente des lois et règlements aux données locales, qui multiplie les occasions de passe-droit. Les seules solutions seront une moindre présence du secteur public dans la sphère productive, l’amélioration rapide et multiforme du climat des affaires, le renforcement de la transparence et de la diligence dans les décisions administratives et judiciaires, l’inculcation d’une culture du mérite dans la fonction publique. L’Etat doit être fort mais juste, rigoureux mais non prédateur, incitatif plutôt que répressif.

Une deuxième priorité est celle d’un secteur primaire plus moderne et plus productif, dans les cultures de rente autant que dans l’agriculture vivrière et dans l’élevage : sa consolidation aurait des conséquences très positives sur la régularité du taux de croissance comme sur l’amélioration de la sécurité alimentaire des populations. Les transformations exigées sont cependant à la fois techniques, organisationnelles et mentales, et demandent donc temps et persévérance : les engagements pris en la matière après la crise alimentaire de début 2008 n’ont pas été respectés. Des actions prometteuses sont entreprises comme l’« Initiative 3N » au Niger, qui vise surtout les productions vivrières et s’illustre par le caractère transversal de sa démarche, ou les « Pôles de croissance intégrés » au Burkina-Faso, qui ciblent le développement équilibré de vastes périmètres, basé sur l’agriculture. Elles sont à multiplier. On peut aussi imaginer que l’Union elle-même promeuve un grand projet régional, telle l’exploitation maximale de l’immense delta de l’Office du Niger, qui rentabiliserait les importantes installations existantes et provoquerait une poussée de la production agricole au niveau communautaire. Le secteur primaire jouerait alors un rôle moteur du développement global, comme il l’a fait sous d’autres cieux ou précédemment en Côte d’Ivoire.

La troisième doit concerner le binôme éducation-formation. Les statistiques encourageantes sur l’accroissement du taux de scolarisation sont en partie virtuelles en raison de la faible qualité moyenne des enseignements de base et secondaire dans beaucoup d’établissements, publics comme privés. Dans les pays où un langage vernaculaire est dominant, l’usage du français, langue officielle, tend même parfois à diminuer, même au niveau professionnel, ce qui pénalise notamment l’introduction des nouvelles technologies. En termes de formation, le paysage est partout caractérisé à la fois par le fort excédent de diplômés insuffisamment qualifiés dans certaines formations tertiaires et le grave manque de techniciens spécialisés dans des secteurs comme l’industrie, le bâtiment ou l’informatique par exemple. Cette situation peut favoriser le retour de jeunes diplômés de la diaspora mais handicape définitivement ceux qui n’ont pu étudier à l’extérieur du pays. Des changements profonds et rapides sur ces terrains sont donc indispensables tant pour assoir la croissance économique sur un socle plus diversifié et inclusif que pour éviter l’explosion sociale pouvant  résulter de la montée massive du chômage..

Des coups de pouce  pourraient favoriser la réalisation de ces préalables, tel celui de l’Initiative pour le Sahel que viennent de lancer conjointement les plus puissantes institutions internationales. Le projet prévoit en effet la mobilisation de plus de 8 milliards de dollars US pour des investissements structurants, centrés en particulier sur les infrastructures, l’énergie et la formation, dans six pays du Sahel : l’UEMOA en serait un bénéficiaire majeur. Celle-ci doit donc saisir sa chance en jouant simultanément de ses points forts et de sa solidarité : même si les pays avancent à leur rythme propre et s’il existe des « locomotives », il est essentiel que l’Union tout entière arrive à destination.

Paul Derreumaux

Développement financier et intégration régionale

Développement financier et intégration régionale: quelques interactions en zone Franc

Un secteur bancaire dynamique a été l’un des importants soutiens de la bonne croissance économique en zone Franc depuis le début des années 2000. Quelques facteurs semblent avoir joué un rôle déterminant dans cette mutation positive. D’importants progrès restent cependant à faire  pour compléter le dispositif existant et renforcer les synergies favorables.

Le séisme qui a frappé les banques en zone Franc dans les années 1980 commence à s’estomper de la mémoire collective : les jeunes générations de cadres économiques et politiques ne l’ont pas vécu et observent en revanche une expansion remarquable du système bancaire dans les trente dernières années. Celle-ci a été impulsée par des acteurs presqu’entièrement renouvelés et en intense compétition : ces changements d’identité et de comportement sont très certainement une cause majeure des améliorations observées. Dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) par exemple, sur les onze principaux groupes que recense la Commission Bancaire fin 2012, neuf  n’existaient pas il y a 35 ans ou sont passés entre les mains de nouveaux actionnaires sur la période. Seuls deux groupes français figurent encore dans ce peloton de tête. Les nouveaux venus, qui représentent une large majorité des bilans bancaires de la zone, sont tous africains : leur croissance sur le continent constitue donc leur objectif prioritaire, voire unique, et la profitabilité des opérations correspondantes le point d’appui de leur rentabilité globale. La montée en puissance des implantations subsahariennes dans le résultat des banques marocaines Atijari et BMCE en donne la preuve éclatante et devrait se poursuivre. Cette situation entraine d’ailleurs les banques françaises encore en place à s’engager fermement dans cette concurrence aiguisée, et la transformation de leur dispositif africain a sans doute été plus intense durant les vingt dernières années que dans les vingt précédentes.

Trois principales conséquences résultent de cette transformation. D’abord, le nombre d’entités bancaires a fortement progressé dans chaque pays, porté par l’émergence de nombreux établissements privés à partir des années 1990 et, surtout, par la volonté des principaux acteurs de se constituer en réseaux couvrant toute l’Union pour mieux servir leurs grands clients : l’effectif a ainsi franchi en 2010 le seuil des 100 unités pour les huit pays. En second lieu, ces banques ont pour la plupart mené une politique offensive d’installation d’agences sur l’ensemble du territoire de leur Etat d’implantation, d’une part, et d’ouverture du nombre maximal de comptes bancaires, d’autre part, pour préserver ou consolider leur part de marché et multiplier leurs opportunités d’opérations : le nombre de guichets bancaires avoisine 2000 fin 2012, en hausse de 16% sur les deux dernières années, tandis que le nombre de comptes bancaires a progressé de 42% sur la même période pour approcher l’effectif de 8 millions. Le principal effet en est la sensible augmentation récente du taux de bancarisation des populations, qui est malgré tout encore en deçà du seuil des 10% et nettement en retard par rapport aux autres parties de l’Afrique. Enfin, tous les intervenants, et principalement les grands acteurs, ont intensément œuvré pour une densification des services et produits mis à la disposition de leur clientèle élargie. Le public des particuliers a été spécialement visé dans cette politique de conquête de la clientèle de masse, grâce notamment à une extension rapide des produits de monétique, à une forte augmentation des prêts personnels et à un allongement de la durée des prêts. Ce dernier point autorise notamment un début de satisfaction des besoins  importants en financement de l’habitat. Les entreprises ont toutefois été également bénéficiaires : la réalité d’un espace monétaire et financier unifié dans l’UEMOA et la consolidation à l’intérieur de celle-ci des réseaux de banques commerciales ont permis un bon soutien  financier, y compris par des financements consortiaux d’investissements, de l’expansion régionale des grandes entreprises, qui contribuait elle-même à la consolidation de l’intégration et de la croissance de la zone.

Pour la Communauté Economique et Monétaire des Etats d‘Afrique Centrale (CEMAC), quelques décalages pourraient être notés sur plusieurs des aspects soulignés pour l’UEMOA. Toutefois les tendances sont analogues : primauté nouvelle des groupes africains, durcissement de la concurrence générant d’importants progrès au profit des clientèles, forte modernisation des produits et services bancaires, approche régionale intégrée appliquée par les acteurs financiers même si le dispositif institutionnel est légèrement moins avancé.

Ce renforcement mutuel progressif du développement financier et de l’intégration économique régionale rencontre cependant encore divers freins qui pourraient être levés.

A l’intérieur des systèmes financiers, quatre faiblesses apparaissent essentielles. La première est la quasi-absence d’établissements financiers non bancaires. A côté de la puissante consolidation du système bancaire, toutes les autres institutions financières restent encore embryonnaires, pour des raisons à la fois réglementaires et fiscales, d’un côté, et par suite de la faiblesse du secteur formel des Petites et Moyennes Entreprises (PME), de l’autre. Les choix de modes de financements, sont donc réduits et le poids des concours à l’économie dans le Produit Intérieur Brut (PIB), qui avoisine 30%, demeure anormalement faible. La deuxième est la cherté persistante des crédits. Certes des efforts importants ont été consentis dans les dernières années par les banques, surtout au profit des grandes entreprises, qui ont su faire jouer à  plein la concurrence entre prêteurs, et sur les places où la compétition bancaire est la plus rude, comme au Sénégal. Dans la plupart des pays et vis-à-vis des autres catégories de clients comme les PME et les particuliers cependant, les taux d’intérêt nominaux restent élevés et l’inflation maîtrisée conduit à des taux réels peu attractifs. Ceci est particulièrement vrai pour les crédits à long terme, que les banques acceptent désormais plus facilement de financer, mais qui ne peuvent se développer à ces conditions peu compétitives. Le prix de collecte des ressources drainées et le coût du risque apparaissent comme les deux principales causes de cette situation et devraient donc être revus. Le troisième est la rareté relative des refinancements interbancaires, dont l’accroissement permettrait d’optimiser l’affectation des ressources entre établissements et entre pays. Même si les dispositifs prudentiels autorisent tous les concours de ce type, ceux-ci restent encore surtout limités aux refinancements, principalement à court terme, entre banques du même groupe ou de la même place. Une généralisation de ces échanges financiers serait de nature à accroitre les moyens d’action des banques dans un cadre régional et à soutenir l’intégration. Enfin, le renforcement de la formation des équipes bancaires devrait être une forte priorité. Face à des métiers qui se sont profondément diversifiés et modernisés, les agents ne sont pas toujours armés pour gérer au mieux des risques opérationnels en forte progression et pour étudier et suivre des concours à des structures informelles qui restent majoritaires. Les développements récents ou souhaités des activités bancaires se heurtent donc à cette contrainte, qui peut provoquer des coûts élevés pénalisant les banques les plus actives.

Pour l’environnement, diverses améliorations sont très souhaitables voire indispensables, qui favoriseraient à la fois développement financier et intégration régionale. La première est d’ordre réglementaire : le dispositif prudentiel reste moins incitatif qu’en d’autres régions du continent pour faciliter la création d’institutions solides et bien adaptées à leur contexte. Certes le ratio relatif à la facilité de transformation des ressources pour une meilleure adéquation à la durée des emplois a été par exemple revu début 2013. Mais d’autres insuffisances et rigidités persistent : ainsi le capital minimum requis pour les banques demeure trop faible par rapport aux normes désormais couramment admises ; dans le même temps, les fonds propres exigés  pour les établissements financiers sont inutilement dissuasifs et expliquent le grand manque de telles institutions dans la zone. Le fonctionnement peu performant de la justice dans la plupart des pays constitue un autre blocage important : cette difficulté était exprimée de longue date par tous les acteurs financiers et de nombreux partenaires étrangers, et l’institution de l’OHADA, il y a déjà vingt ans, avait généré beaucoup d’espoirs en ce domaine. La pratique montre cependant que les changements s’effectuent très lentement et que de nombreuses anomalies subsistent dans les jugements énoncés tandis que la lenteur des décisions est toujours problématique. Par suite, le coût du risque reste lourd et ralentit fortement la baisse souhaitable des taux d’intérêt. Sur un autre plan, des politiques d’intégration plus efficaces et une harmonisation plus poussée des réglementations donneraient aux systèmes bancaires des différents pays davantage de possibilités pour porter leur champ d’action à tout l’espace régional. Les politiques visant une meilleure convergence des économies de chaque pays de la zone Franc peinent jusqu’ici a dégager des résultats probants et ne facilitent pas la mobilisation des institutions financières au profit de l’atteinte d’objectifs communs de développement. En matière d’impôts par ailleurs, les progrès dans l’unification de la fiscalité sur l’épargne, les crédits ou les valeurs mobilières sont récents et encore imparfaits alors qu’ils sont des conditions sine qua non pour l’utilisation optimale par les agents économiques d’un espace monétaire et financier régional unifié. Enfin, la gestion d’une large majorité des entreprises reste d’une qualité insuffisante, tant pour le fonctionnement courant que pour les investissements d’expansion, ce qui rend difficile le partenariat avec les institutions financières. Le renforcement par tous moyens des   PME formelles et de leur poids relatif dans les appareils économiques appuiera donc le développement des systèmes financiers et de ses capacités d’action.

Paul Derreumaux

Croissance en Afrique

Une réalité encore loin de l’émergence

 

Finies les appréciations à la Cassandre et l’afro-pessimisme : l’Afrique, et pour l’instant en particulier l’Afrique subsaharienne, serait désormais la « nouvelle frontière » de demain, la future Chine d’après demain et l’Eldorado du monde entier pour l’avenir proche.

Ce revirement complet de l’analyse dominante s’appuie sur des données qui se sont accumulées sur la dernière décennie: croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) supérieure à 5% par an en moyenne sur la période; meilleure maîtrise de l’inflation ; accroissement rapide et régulier des flux d’Investissements Directs Etrangers (IDE) ; diversification remarquable et salutaire des partenaires commerciaux, dominée par une forte montée en puissance des grands pays émergents ; réduction sensible de l’endettement extérieur, souvent tombé à moins de 40% du PIB ; amélioration des finances publiques ; net recul de l’indice de pauvreté extrême ; tendance à la diminution des conflits ; meilleure stabilité des régimes en place et retour plus rapide à des pouvoirs « légitimes » en cas de remise en question des autorités élues. De plus, ce constat d’une amélioration multiforme est désormais reconnu par tous et le continent, aux yeux des investisseurs, a troqué son statut de repoussoir pour celui de vedette.

Une analyse plus fine apporte cependant plusieurs limites  aux vues les plus enthousiastes. La première est que la forte croissance démographique ramène souvent à moins de 3% la hausse annuelle du PIB par habitant sur la période : à ce rythme, il faudrait plus de 25 ans pour que ce revenu double, toutes choses égales par ailleurs. Une seconde réserve est que l’Afrique est une mosaïque de nations, aux évolutions fort différentes: il n’est guère significatif d’agréger  toutes ces composantes en un ensemble unique et de le comparer à quelques grands pays ou ensembles homogènes. Surtout, le contenu de cette croissance doit être largement consolidé pour que celle-ci soit plus endogène, plus généralisée et plus intensive.

Les changements des dix dernières années sont en effet surtout liés à quelques secteurs ayant connu de profondes transformations. Au moins quatre d’entre eux se détachent : les mines et le pétrole, en de nombreux pays et pour de nombreux produits ; les télécommunications, dont l’essor spectaculaire a quasiment touché tous les pays subsahariens ; les infrastructures, notamment routières, portuaires et aéroportuaires, et les grands chantiers liés à
l’urbanisation, qui auraient constitué près de 50% de la croissance africaine sur la période ; les systèmes bancaires enfin, dont la « révolution » s’est accompagnée d’une importante croissance et de nombreux investissements. L’analyse de ces secteurs est instructive. Ils relèvent surtout de la catégorie des services ou sont encore pour une bonne part tournés vers l’extérieur, comme c’est le cas des mines ou du pétrole. Les acteurs majeurs sont généralement de puissants groupes privés, de taille souvent internationale, et sont localement en situation d’oligopole, voire de monopole. Enfin, ces entreprises sont la plupart du temps régies par des régulations spécifiques – lois bancaires, codes miniers ou sociétés de régulations pour les compagnies téléphoniques – ou payées par des financements extérieurs – entreprises de travaux publics – qui les protègent des difficultés des environnements nationaux.

La plupart des indices montrent que ces secteurs vont continuer à être porteurs à moyen terme. Les résultats des sociétés concernées sont très honorables, et parfois remarquables comme dans les télécommunications et les banques. Pour certaines branches, comme celles des mines et du pétrole, les nombreuses découvertes récentes dans certains pays – or au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, pétrole au Niger en en Afrique de l’Est par exemple,… – multiplient les opportunités d’investissements à venir. Pour d’autres, comme celles des banques, les grands progrès restant à accomplir en termes de bancarisation ou de modernisation des services garantissent la poursuite de grands chantiers porteurs de croissance. Enfin, une large majorité des acteurs annonce haut et fort sa volonté d’investir, telle la société Orange qui prévoit de renforcer sa position en Afrique de l’Ouest ou Général Electric, très présente au Kenya, qui est prête à s’installer en Côte d’Ivoire.

Malgré ce futur rassurant, les spécificités signalées restreignent clairement la portée stratégique de la croissance ainsi générée et son caractère encore insuffisamment endogène. Celle-ci doit impérativement s’étendre à d’autres activités pour éviter une fragilité excessive et permettre une transformation en profondeur des économies africaines. Dans cette optique, trois secteurs paraissent nécessairement prioritaires: agriculture, énergie et industrie.

Le premier, le plus important mais peut-être le plus difficile, est celui de l’agriculture et de l’agro-industrie. Celui-ci s’était trouvé au centre des attentions fin 2007 avec l’envolée des prix mondiaux des produits alimentaires et les « émeutes de la faim » qui en ont résulté dans divers pays africains. Ces risques, issus d’une force dépendance vis-à-vis de l’étranger et synonymes d’une grande insécurité, ont été vite mis au second plan avec la crise pétrolière, puis la crise financière internationale qui ont marqué l’année 2008. Pourtant la menace s’est plutôt accentuée par suite de la poussée démographique toujours très vive et des contraintes croissantes provenant des changements climatiques.

Or l’Afrique dispose de nombreux atouts, souvent cités : 50% des terres arables mondiales non encore cultivées ; 2% des ressources en eau utilisées contre 5% en moyenne sur la planète ; forte progression d’une demande qui sera de plus en plus solvable avec la poursuite programmée de la croissance économique. Les données montrent aussi beaucoup de faiblesses qui pourraient être corrigées : importantes pertes après les récoltes ; gains élevés à réaliser par des investissements dans le transport, le stockage et la commercialisation des produits ; multiples possibilités de mise en valeur  de certaines productions comme celles des oléagineux ; forte disparité des rendements selon les zones. Les pistes d’action et les potentiels existent donc face au  handicap essentiel: celui d’une productivité très insuffisante.

Pour lever les blocages structurels et mentaux qui persistent, diverses conditions sont impérativement à réunir. Ce chantier doit d’abord être perçu comme une priorité absolue des décideurs et faire l’objet de réalisations fortement mobilisatrices. L’Initiative « Les Nigériens Nourrissent les Nigériens », dite Initiative 3N, au Niger bénéficie de ce statut : visant à la fois une forte amélioration de la productivité des cultures vivrières et une meilleure capacité de résistance face aux sécheresses récurrentes, elle comporte des mesures touchant les activités agricoles proprement dites mais aussi de nombreux programmes à caractère social ou environnemental qui en font un projet transversal par excellence. Il faut aussi mettre principalement l’accent sur le caractère plus intensif des cultures- nouvelles pratiques culturales, équipements mieux adaptés, consommation d’eau optimisée,-, sans négliger les contraintes environnementales. Les politiques  économiques ont encore à incorporer efficacement le besoin primordial des producteurs d’une stabilité suffisante de leurs prix de vente et une approche à long terme  des questions traitées : les transformations récemment opérées en Côte d’Ivoire pour le cacao semblent montrer l’efficacité d’une telle réorientation qui corrige les excès observés depuis deux décennies au nom du libéralisme. Il faut enfin que les éventuels mécanismes de péréquation de prix sur les marchés soient bien ciblés et supportables par l’Etat : les tensions présentement subies au Maroc montrent les limites des subventions généralisées dans lesquelles trop d’Etats ont du s’engager. L’aspect structurel ou politique de tous ces aspects met en évidence les difficultés de leur mise en œuvre et la lenteur probable avec laquelle ils seront concrétisés.

A côté du pilier majeur que constitue l’agriculture, un second secteur-clé pour la consolidation de la croissance est celui de l’énergie. Celle-ci est en effet l’un des domaines où l’Afrique est le plus en retard : plus de 30 pays africains ont souffert de crises aigües d’approvisionnement en énergie en 2012 et on estime que les besoins à court terme d’environ 7000 mégawatts ne font jusqu’ici l’objet de programmes d’investissements que pour 13% du total. La prise de conscience du caractère fondamental de ce secteur semble pourtant s’accélérer sous l’impulsion favorable de plusieurs facteurs. D’importantes découvertes pétrolières et gazières se sont récemment multipliées à l’Est comme à l’Ouest du continent, venant s’ajouter à celles, nombreuses, de la décade précédente : depuis le Ghana jusqu’au Mozambique en passant par le Niger, de nouveaux Etats accèdent au rang de producteurs et d’exportateurs tandis que la Chine est venue prendre une place solide parmi les opérateurs présents en Afrique. De grands investissements longtemps reportés sont effectivement lancés et devraient changer la donne dans certains pays, comme le barrage de Kandadji au Niger. Des approches originales sont mieux acceptées pour combler les déficits de production constatés, telle l’intervention d’opérateurs privés fournissant une partie de l’électricité distribuée ensuite par la compagnie nationale, ainsi qu’on l’observe depuis la Cote d’Ivoire jusqu’à Madagascar. Enfin,  des réalisations de grande envergure apparaissent dans les énergies renouvelables : le Maroc lance ainsi en 2013 la construction de la centrale de Ouarzazate, première étape d’un imposant Plan Solaire visant l’horizon 2020, tandis qu’un grand groupe privé ivoirien prépare la plus grande unité africaine de biomasse.

Même avec cette accélération des investissements, les retards restent considérables. Les demandes augmentent en effet, parallèlement à ces efforts d’ajustement de l’offre, encore plus vite que cette dernière avec l’accroissement de la population, les besoins nouveaux liés à la croissance économique et à l’urbanisation, et la pression pour l’amélioration des conditions de vie. Les entreprises nationales de production et de distribution, presque toujours étatiques, souffrent très souvent d’une mauvaise gestion et d’une difficile situation financière, qui provoquent à la fois faiblesse des investissements, maintenance déplorable des équipements et fraudes importantes à la consommation. La faiblesse des moyens contraint jusqu’ici les Autorités à reléguer au second plan l’approvisionnement en énergie de vastes zones, ce qui favorise l’exode rural et pénalise la modernisation indispensable de l’agriculture et de l’élevage. Enfin, la nature même des investissements requis, qui s’accorde particulièrement aux projets régionaux et aux Partenariats Public Privé (PPP), souffre des difficultés  et des lenteurs liées à ces mécanismes encore peu usités sur le continent.

Malgré tout, le secteur de l’énergie pourrait être celui où les améliorations interviendront le plus vite et le plus significativement : la reconnaissance de son rôle prioritaire et l’envergure des projets qui le caractérisent souvent devraient en effet provoquer un effet de masse capable d’en faire un nouveau relais de croissance et un pôle d’entrainement pour d’autres secteurs.

Le renforcement de l’appareil industriel constitue la troisième orientation indispensable. Or le secteur secondaire  est incontestablement le parent pauvre des systèmes économiques africains : le continent représente à peine 1% des exportations mondiales de produits manufacturés, et l’industrie constitue seulement 10% en moyenne du PIB de l’Afrique et plus de 15% de celui-ci dans quelques rares pays. Les explications de ce constat sont nombreuses et connues : petitesse des marchés nationaux ; politique libérale destructrice imposée par la Banque Mondiale ; obsolescence  et inadaptation de nombreux équipements ; accumulation d’obstacles pour la commercialisation des produits. Contrairement aux orientations macroéconomiques favorables, la situation semble même encore se dégrader pour beaucoup de régions : une étude récente de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA)  conclut ainsi à la diminution de la compétitivité de cette zone sur la dernière décade et à une augmentation du coût des facteurs de production sur la période.

Face à ce bilan pessimiste, quelques espoirs de redressement peuvent être recensés. Les demandes locales de biens de consommation et d’équipement des ménages vont obligatoirement poursuivre leur augmentation quantitative et qualitative. Les technologies récentes vont favoriser de nouvelles industries de taille plus modeste et moins consommatrices de capitaux. De nouveaux accords sont possibles, pour appuyer une augmentation des exportations africaines de produits manufacturés, à l’image de l’AGOA avec les Etats-Unis ou d’agréments spécifiques avec l’Union Européenne.

Pour saisir ces chances, les Etats africains devront mener de front des stratégies économiques répondant à trois défis : conduire des politiques véritablement incitatives pour les investisseurs, locaux ou étrangers, notamment aux plans fiscal, financier et dans l’environnement des affaires; assurer aux entreprises industrielles une protection suffisante mais dont l’utilisation pertinente sera rigoureusement contrôlée ; faciliter la disponibilité d’une main d’œuvre bien formée et productive grâce à un enseignement professionnel  et une formation permanente de bonne qualité, et à des mécanismes administratifs et fiscaux adaptés.

Comme pour l’agriculture, l’aspect structurel, voire mental et culturel, de ces actions et de ces mutations explique la lenteur des transformations et la force des résistances. Les signes d’une évolution positive sont encore trop rares : l’Ethiopie est souvent citée comme un champ d’expérimentation réussi de cette possible industrialisation mais les résultats sont encore modestes ; à l’Ouest, les efforts de relance de l’industrie textile ivoirienne doivent faire leurs preuves. L’enjeu est pourtant déterminant : faute de renforcement minimal de ce secteur secondaire, l’accroissement attendu du niveau de consommation risque de détériorer inexorablement les balances commerciales tandis que la forte poussée du nombre des actifs demandeurs d’emplois ne sera plus un atout mais une menace permanente d’explosion sociale liée au chômage.  Même si les succès ne peuvent être envisagés qu’à moyen ou long terme, le combat doit donc être mené sous toutes les formes possibles : intensifier et améliorer les politiques économiques évoquées ci-avant ; renforcer les coopérations régionales pour une meilleure efficacité des mesures prises ; obtenir des groupes étrangers une plus grande sous-traitance au profit des entreprises locales ; identifier les sous-secteurs pouvant le mieux jouer le rôle de pilote de ces transformations. Dans quelques rares branches comme celle, stratégique, de la production de ciment, les investissements récents ou programmés, y compris sous l’impulsion de groupes africains, peuvent susciter de nouveaux espoirs. Un important projet de société métallurgique, actuellement promu au Mali par un groupe indien, tend aussi à montrer que les entreprises accordent plus d’importance aux fondamentaux économiques qu’aux accidents politiques. Le pari n’est donc pas perdu, mais il est à peine esquissé.

Un solide développement de ces trois secteurs apparait ainsi requis pour approfondir et pérenniser une croissance économique  dont la réalité incontestable ne doit pas occulter la fragilité des bases actuelles. Cet objectif est sans doute devenu plus réaliste par suite des transformations enregistrées en Afrique et dans le monde ces dernières années, mais il implique des actions et des délais à moyen ou long terme. Tous les acteurs, économiques comme politiques, doivent avoir bien conscience de l’intensité et de la continuité des efforts restant à accomplir. Seule cette lucidité nous permettra d’atteindre les buts visés.

Paul Derreumaux

La banque subsaharienne au futur : quelques mariages, beaucoup d’innovations

A quoi ressemblera le secteur bancaire d’Afrique subsaharienne dans quelques années ?

Si l’Afrique fait moins peur aujourd’hui, le système bancaire africain attise déjà beaucoup d’envies. C’est notamment vrai pour l’Afrique subsaharienne, sur laquelle se concentrera notre réflexion. L’Afrique du Nord est en effet moins favorisée pour un temps : les banques y souffrent beaucoup, selon les endroits, ou de la vaste recomposition politique en cours (Egypte ou Tunisie) ou d’une mauvaise gestion qui perdure (Algérie) ou d’un ralentissement de leurs perspectives nationales de croissance. Dans ce dernier cas, qui est surtout celui du Maroc, c’est d’ailleurs vers le Sud que sont identifiées les possibilités de développement des plus importants acteurs nationaux.

Un secteur en mutation depuis plus d’une décade

Dans cette zone subsaharienne, l’observation immédiate est que les systèmes bancaires se portent globalement bien, comme le montrent les derniers classements des banques réalisés par les journaux spécialisés. Dans un mouvement très généralisé, les institutions connaissent une croissance soutenue de leurs bilans, de leurs Produits Nets Bancaires (PNB) et de leurs résultats. Elles embauchent, étendent leurs ramifications dans chaque pays, diversifient leurs produits, se modernisent, renforcent leurs fonds propres. L’importance nouvelle de leurs investissements participe aussi à l’accélération de la croissance du continent, au financement de laquelle elles contribuent d’ailleurs davantage.

Une analyse plus fine met en évidence trois autres conclusions. D’abord, les acteurs dominants ont changé : la primauté longtemps tenue par les banques étrangères – françaises ou anglaises – est désormais, et sans doute définitivement, occupée par des institutions africaines – marocaines, nigérianes et sud-africaines pour l’instant. En second lieu, le rythme et l’ampleur de l’évolution varient selon les pays, sous l’effet conjugué du contexte économique local et de la réglementation en vigueur : l’Afrique du Sud, aux quatre géants intouchables, voit son avance se réduire modérément ; l’Afrique anglophone affiche un dynamisme actuellement plus marqué ; l’Afrique francophone n’a pas encore comblé son retard ; quelques pays restent encore à l’écart. Enfin, la stratégie largement suivie par les groupes leaders est celle de la construction de réseaux couvrant le plus grand nombre de pays, pour mieux servir les grandes entreprises qui ont elles-mêmes cette approche de présence régionale.

Selon toute vraisemblance, les mutations positives de ces systèmes bancaires, particulièrement intenses depuis les années 2005, se prolongeront sur la décennie en cours, touchant en particulier les acteurs, les activités et les technologies.

… qui poursuivra son mouvement de concentration

Pour les acteurs, la tendance devrait être avant tout marquée par le poids accru des groupes les plus puissants dans les systèmes nationaux : l’attraction des grands établissements bancaires sur les parties les plus dynamiques des économies locales, grâce à leurs réseaux régionaux et leurs moyens financiers plus conséquents, explique cette concentration probable. A l’horizon 2020, une bonne quinzaine de groupes, tous africains, devrait rassembler une large majorité des actifs bancaires : on y trouvera bien sûr la petite dizaine qui a déjà pris de solides positions, mais ceux-ci seront suivis par d’autres, dont quelques kenyans et mauriciens et sans doute au moins un francophone d’Afrique Centrale. A côté d’eux, quelques centaines de banques continueront à exister, probablement sur un ou plusieurs pays, favorisées par une croissance économique dont on annonce une bonne pérennité. On assistera à la poursuite de l’augmentation du nombre de banques dans chaque pays, traduction de l’expansion géographique des groupes les plus puissants et les mieux organisés, mais celles-ci dépendront d’un nombre plutôt stable d’acteurs, signe des conditions de plus en plus difficiles d’accès à la profession. Les principales incertitudes touchent d’abord l’ouverture ou non sur l’extérieur de quelques grands pays comme l’Angola ou l’Ethiopie. Elles ont trait surtout à la venue de nouveaux intervenants : la probabilité d’entrée de groupes bancaires chinois et indiens paraît s’amenuiser à court terme au profit de celle de groupes du Moyen Orient, qui pourraient investir en direct ou à travers des banques d’Afrique du Nord comme actuellement.

Un périmètre élargi pour la banque de réseau

Pour les activités, l’approche de banque à réseau et « tous publics », centrée sur des produits et services déjà bien rôdés, restera vraisemblablement l’option choisie par la très grande majorité des établissements. Elle résulte simultanément de l’étroitesse générale des marchés, des résultats très rémunérateurs de cette politique dans la période récente (1) et des progrès restant à accomplir dans ces domaines. Ceci est spécialement vrai pour le public des  ménages : leurs taux de bancarisation et les prestations offertes, malgré les récentes avancées, ont encore des possibilités de poussée notable et rapide. Le principal challenge se situe au niveau des nouveaux segments qu’un système bancaire désormais plus puissant devrait intégrer dans son champ d’action. La gestion des flux financiers des migrants, les marchés financiers et le financement du logement sont sans doute les ajouts les plus faciles à maîtriser et les plus porteurs de forte croissance à court terme : sur ce dernier aspect, les banques commerciales ont largement commencé à pénétrer le  créneau en allongeant la durée de leurs prêts.

Avec la microfinance, les banques en resteront normalement au seul stade des « passerelles », pour le refinancement des sociétés concernées : les approches sont trop différentes et les institutions de microfinance, qui grandissent, demeureront l’interlocuteur privilégié du secteur informel. La bancassurance est au contraire un terrain d’expansion probable. Balbutiante jusqu’ici, elle devrait prochainement s’accélérer sous l’effet de la révolution, analogue à celle des banques, que commence à vivre l’assurance subsaharienne : plusieurs grands noms de l’assurance sont aussi des piliers du système bancaire et la convergence paraît inéluctable même si son mode d’emploi n’est pas encore bien défini. Le dernier champ d’action, celui des Petites et Moyennes Entreprises (PME), est essentiel mais le plus difficile : la capacité des banques à maîtriser correctement les risques concernés reste en effet médiocre et l’amélioration de la situation dépend aussi des efforts des PME.

Quelle place pour les banques dans l’innovation ?

Les technologies vont également provoquer des mutations profondes, notamment pour les moyens de paiement. La monétique va encore s’étendre : même les plus petites banques pourront être équipées grâce à une mutualisation des investissements, comme l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) a su le faire (2). Surtout, le « mobile banking » nous place à l’aube d’un grand bouleversement. Il devrait en effet devenir un système important, pour les opérations de petit montant – paiement, mais aussi épargne et même crédit – à cause de la formidable avance du téléphone mobile sur le compte bancaire pour la couverture des populations. De plus, piloté jusqu’ici par les grandes sociétés de télécommunications qui veulent ainsi sécuriser leur chiffre d’affaires dans un marché qui devient mature, il conduira soit à la constitution d’alliances banques-sociétés de télécommunications, soit à l’immixtion des dernières dans la profession bancaire. Là où elles ne seront pas malgré leur réseau encore élargi, les banques passeront des accords, sous leur responsabilité, avec des prestataires de services qui apporteront au public les services qu’il attend, comme c’est déjà le cas au Kenya à l’imagination fertile. Toutes ces mutations replacent au centre des relations banque-client les notions de proximité et de confiance, qui sont à l’origine de la profession. Elles s’effectueront sous le contrôle vigilant des Autorités sur la solvabilité des banques, la surveillance des risques et la connaissance de l’identité des clients.

Entraîné par cette dynamique, le système bancaire subsaharien devrait donc encore connaître une période faste en transformations, et être un point de convergence majeur des mutations qui couvriront tout le système financier. Son renforcement sera un support crucial pour l’accélération de la croissance économique du continent, sans être toutefois une condition suffisante.

(1) La forte progression, durant ces dernières années, des résultats des groupes ayant un grand réseau d’agences sur un nombre croissant de pays en témoigne : leurs performances sont en effet notables et rapides malgré les investissements qu’implique cette stratégie.

(2) Cette mutualisation est l’œuvre du Groupement Interbancaire Monétique (GIM) de l’UEMOA, créé à l’initiative de la Banque Centrale de l’Afrique de l’Ouest et vivement soutenu par celle-ci. Il regroupe maintenant plus de 100 membres, fonctionne à la satisfaction de ceux-ci, assure une interbancarité monétique régionale et développe aujourd’hui un partenariat avec des cartes bancaires internationales

Paul Derreumaux