Nouvelles projections démographiques : 2. Stabilité globale & mutations structurelles.

La baisse rapide et durable du taux de fécondité dans le monde pousse celui-ci vers un plafond de sa population avant la fin du XXIème siècle (1). Cette stabilité globale s’accompagne cependant de profondes modifications structurelles : elles se réalisent à des rythmes et des époques variables selon les régions du monde, générant des déséquilibres et inégalités inconnus.

La nouveauté la plus spectaculaire est le vieillissement de l’humanité. Il est la conséquence mécanique de deux mouvements simultanés : la diminution généralisée du nombre d’enfants par femme ; le recul, lui aussi universel, même si c’est souvent à une vitesse moindre, du taux de mortalité conduisant à l’allongement de la durée de vie. L’espérance de vie à la naissance a dépassé dans le monde 73 ans en 2024 – + 10 ans depuis 1985 – et est actuellement attendue en croissance jusqu’à plus de 77 ans après le milieu du siècle. Les décès annuels toucheraient à ce moment pour plus de 50% des personnes de plus de 80 ans tandis que, vers les années 2050, la population dépassant 65 ans serait globalement plus nombreuse que celle des moins de 12 ans.

Dans cette évolution majeure, la planète est partagée en trois blocs qui font face chacun à des contraintes spécifiques, Celui des pays les plus économiquement développés – Etats-Unis, Europe, Japon – dans lesquels les plus de 65 ans représentent dès maintenant entre 18% et 30% des habitants, et continuent d’augmenter. Cette montée en puissance des inactifs, devenue plus rapide que celle de la tranche d’âge des 25/65 ans, entraine l’explosion de certaines dépenses : paiement des retraites, charges de santé, coût de la dépendance, adaptation des logements,… Même si le phénomène est déjà ancien, certaines adaptations logiques, comme l’extension de la période d’activité et les modes de financement des systèmes sociaux, se réalisent souvent avec retard, voire avec de grandes difficultés, comme en France.  Le deuxième groupe est celui des grands émergents du XXème siècle : Asie de l’Est, Brésil, Turquie par exemple. Ici, la bascule des taux de fécondité a été plus récente mais plus brutale. Les plus de 65 ans dépassent déjà souvent 11% du total et croissent vite, alors que ces nations n’ont pas encore atteint les mêmes niveaux de richesse collective et individuelle que le groupe précédent, ce qui constitue un coût relatif plus lourd sur les Etats concernés comme sur leurs populations, et des risques élevés de détérioration des conditions de vie d’une large fraction des personnes âgées. La vitesse du changement est à son paroxysme en Chine : le plafond démographique de 1,4 milliard de personnes a été atteint dès 2021, les plus de 65 ans sont aujourd’hui plus de 15% du total et pourraient dépasser en 2050 30% d’une population ramenée à 1,3 milliard et en rapide recul. Le troisième comprend certains pays du Moyen Orient et, surtout, toute l’Afrique Subsaharienne (ASS). Ici, la lenteur de la baisse du taux de fécondité provoque deux originalités majeures : le maintien prolongé d’une population majoritairement très jeune – l’âge médian y passera de 19 ans en 2025 à seulement 23 ans en 2050 – ; une augmentation continue de la population jusqu’à la fin du siècle – 2,1 milliards d’habitants en 2050 et jusqu’à probablement 3,3 milliards en 2100- contrairement au reste du monde (2). Les défis liés au vieillissement ne devraient donc apparaitre que dans les dernières décennies du siècle, lorsqu’une espérance de vie allongée combinera ses effets au repli accentué de la fécondité. Mais un autre défi attend auparavant l’ASS : réaliser les investissements requis en éducation, formation et création d‘emplois qui permettraient d’exploiter la période du dividende démographique, peut-être brève, et accélérer la croissance économique capable de financer les coûts du vieillissement.    

L’urbanisation est pour sa part une mutation mondiale engagée de longue date. Ses fondements sont avant tout économiques- hausse de la productivité agricole, révolution industrielle, poussée des services- et sociaux-création facilitée des services collectifs, réduction de certains coûts unitaires, disponibilité des compétences. Avec cette poussée continue, près de 58% de l’humanité vit en 2025 dans des villes (3), contre seulement 47% en 2000, et les estimations parient sur une montée de ce taux moyen jusqu’à un niveau d’environ 70% dès les années   2050. Cette primauté urbaine est à ce jour quasiment universelle : plus de 70% en Amérique et en Europe et plus de 60% en Asie de l’Est en particulier. L’ASS occupe en ce domaine une place à part à trois niveaux. D’abord la population urbaine reste encore minoritaire avec à peine 45% du total en 2025, en raison notamment du poids élevé des activités agricoles dans les structures économiques et de leur productivité globalement faible. Ensuite, l’attractivité urbaine y est aussi nourrie dans certaines régions par des facteurs spécifiques comme l’insécurité et le dérèglement climatique qui touchent particulièrement les campagnes. Enfin, l’urbanisation y est avant tout marquée dans les capitales, et parfois quelques grandes villes,. Cette concentration, jointe à la hausse rapide des populations nationales, explique la croissance très forte de ces centres – souvent plus de 3,5%, et parfois jusqu’à plus de 5%, par an – et leur présence accrue à l’avenir dans la liste des grandes métropoles mondiales. En 2050, selon certaines études, l’ASS pourrait ainsi compter Lagos à la 6ème place, dépassée par Kinshasa à la 4ème, chacune d’elle regroupant plus de 30 millions d’habitants. La vitesse extrême de cette évolution la rend difficile à maîtriser pour la gestion des espaces urbains, la qualité des services fournis et la satisfaction de la grande majorité des habitants, tout en accentuant les risques de désertification de certaines zones rurales.

Ces déséquilibres nouveaux, ou accentués, entre régions du monde vont nécessairement entrainer des mécanismes d’ajustement, tant en matière de mouvements de populations que de possibles réorientations géostratégiques (A SUIVRE)

  1. Cf. Nouvelles projections démographiques Partie I (octobre 2026)
  2. Cf. L’Afrique, maître du destin démographique du monde (in Ombres et Lumières d’Afrique, Tome II)
  3. Avec des définitions fort variables

Paul Derreumaux

Article publié le 27/10/2026

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