Nouvelles projections démographiques : 1. Le rôle décisif du taux de fécondité


Les projections régulières de la population mondiale aux horizons 2050 et 2100 des grandes institutions spécialisées (ONU ; INED) avaient peu varié depuis une dizaine d’années : dans cette discipline scientifique en effet, l’évolution à venir est largement déterminée par l’effectif et la composition actuels des populations et par des tendances d’indicateurs structurels qui se modifient lentement. Toutefois, la baisse continue du taux (ou indicateur) synthétique de fécondité (1) atteint un seuil qui bouscule les tendances récentes de l’évolution de la population du globe.

Historiquement, ce taux a été longtemps supérieur à 6 en moyenne mondiale et a d’abord diminué dans les régions économiquement les plus avancées :  en Europe au début du XIXème siècle ; aux Etats-Unis après le baby-boom de la période 1946/60. Depuis lors, la baisse s’est accentuée à partir d’un pic de l’après-guerre de 5,3 en 1963 pour revenir à 2,2 en 2025. Deux nouveautés marquent cet abaissement de quelque 60% du taux en seulement six décennies.

D’abord, le repli a touché progressivement toutes les zones du globe : Japon après 1945, Amérique latine et Chine dès les années 1970, Asie de l’Est surtout à partir de la fin de la décennie 1980, Afrique du Nord depuis la période 1960/70. L’Afrique Subsaharienne (ASS), tout en restant bien supérieure au niveau mondial avec un taux moyen de 4,2, a rejoint depuis plus d’une décennie le mouvement de baisse dans un nombre croissant de nations. Conséquence de cette tendance généralisée et de son intensité, ce taux est même devenu inférieur à 2,1, considéré comme la valeur minimale requise pour assurer le renouvellement des générations, dans plus de 100 pays regroupant près des 2/3 de la population de la planète. Dans certains cas, il atteint une valeur préoccupante comme le montrent les exemples suivants : 1,2 en Italie et 1,3 en Allemagne, 1,5 au Brésil et 1,2 au Mexique, 1,0 en Chine, et jusqu’à 0,75 en Corée du Sud en 2024, le plus bas au monde. Même les pays ayant davantage résisté à cette orientation, tels les Etats-Unis ou, à un degré moindre, la France, s’alignent peu à peu sur ces minima.

En second lieu, cette diminution continue semble irréversible à l’horizon de quelques générations, et devrait se poursuivre au fur et à mesure qu’elle s’étendra encore géographiquement. Les mesures adoptées dans les pays les plus touchés pour redresser la   situation et rechercher une reprise de la natalité n’ont en effet pas réussi ou n’ont conduit qu’à des succès limités et provisoires, malgré les efforts financiers, administratifs, légaux, logistiques accomplis à cette fin. C’est le cas de la Russie -retombée à 1,4-, de tous les pays occidentaux et, surtout, de la Chine depuis l’inversion de sa politique démographique fin 2015.   

Des facteurs nombreux et divers, parfois concomitants, sont avancés pour expliquer ce phénomène : économiques avec la modification des modes de vie liés au développement, la priorité croissante donnée  à la préservation du pouvoir d’achat ou les difficultés de logement ; sociétaux avec l’affaiblissement des valeurs familiales, l’évolution des droits des femmes, le décalage des premières naissances ou la montée de l’individualisme ; administratifs avec la  densification des services de planning familial ; politiques dans certains cas comme pour les mesures très contraignantes pour l’application  de la règle de l‘enfant unique en Chine pendant  35 ans ; psychologiques avec la peur du futur pour des raisons variables. La diversité des environnements nationaux incite cependant à retenir que la vigueur de la pente baissière est à chaque fois le résultat d’une alchimie complexe, dont l’importance des composantes varie dans le temps mais où les causes économico-sociales tiennent aujourd’hui un rôle accru.  

Cette baisse du taux de fécondité a été depuis 60 ans le déterminant principal du ralentissement de la croissance de la population mondiale : le rythme annuel de celle-ci est passé en effet d’un pic de +2,2% en 1964 à 0,9% en 2025, et continue à baisser. La perspective désormais vraisemblable du passage du taux moyen mondial de fécondité en dessous de 2,1 dans les prochaines décennies provoquera l’inflexion majeure d’une diminution de la population du globe. Même si la réduction, plus modeste, du taux de mortalité retarde cette bascule historique, celle-ci est désormais considérée comme de plus en plus proche par les démographes. Leur hypothèse centrale tablait initialement sur une population totale de quelque 11 milliards de personnes à la fin du siècle, et une poursuite ralentie de la hausse après cette date -avec une croissance jusqu’à 16 milliards d’individus pour certains optimistes. La projection jugée récemment la plus probable retenait un plafond de 10,3 milliards d’habitants vers 2085 et une légère décroissance ensuite, soit un repli de plus de 6% par rapport aux prévisions antérieures. Au vu des dernières données, cette mutation essentielle pourrait avoir lieu encore plus tôt et conduire à un pic légèrement supérieur à 10 milliards avant 2080 – la revue The Lancet annonçait déjà ce maximum pour 2064 et un total de 8,8 milliards seulement en 2100.  

Ce retournement de l’évolution de la population mondiale s’accompagnerait alors de mutations accélérées dans divers domaines majeurs (A SUIVRE)

(1) Indicateur ou taux synthétique (ou conjoncturel) de fécondité pour une année, soit le nombre moyen d’enfants qu’aurait une femme tout au long de sa vie si le taux général de fécondité observé durant l’année en question demeurait inchangé. L’indicateur général de fécondité est pour sa part le rapport entre le nombre de naissances vivantes d’une année et le nombre de femmes en âge de procréer.

Paul Derreumaux

Article publié le 13/10/2026

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