ÉTHIOPIE : comment évoluer en préservant ses valeurs.

Bloc imposant implanté au milieu de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie est doublement remarquable.

Par son poids dans les nations subsahariennes d’abord. 9ème en superficie avec ses 1,1 million de km2. 4ème puissance économique, et première dans la région orientale, avec un Produit Intérieur Brut (PIB) de quelque 130 milliards d’USD en 2025. Deuxième nation la plus peuplée à la même date avec ses 139 millions d’habitants, et une grande diaspora dont les envois annuels de devises avoisinent 7% du PIB.  

Par la richesse de son histoire, ensuite, que peuvent résumer quatre principaux aspects : une civilisation plus que millénaire ; des régimes politiques fort variés – la longue dynastie salomonide du 13ème siècle à 1974, un régime militaire jusqu’en 1991, un pouvoir socialiste depuis lors – ; de nombreux conflits, souvent gagnés, contre des ennemis voisins ou européens, mais aussi des guerres civiles ; des réformes régulièrement engagées par les dirigeants pour faire progresser le pays. Ces données expliquent quatre spécificités majeures actuelles : la forte résistance aux influences extérieures ; la prédominance du secteur public dans l’économie ; un intérêt pour être associé aux transformations du monde ; la capacité d’évoluer sans se renier. Terre de contrastes, l’Ethiopie est tout à la fois la seule nation à garder l’amharique comme langue officielle et un calendrier de 13 mois, et celle dont une société publique, Ethiopian Air Lines, est la compagnie aérienne la plus performante d’Afrique depuis des décennies. Elle est un des rares pays du continent à avoir échappé à la colonisation, mais aussi un fondateur de l‘Organisation des Nations Unies et l’hôte du siège de l’Union Africaine.  

En économie, les statistiques montrent une croissance record, comprise entre 7% et 10%/an, entre 2005 et 2019. Celle-ci s’est appuyée sur deux piliers porteurs de développement et de modernisation : des investissements publics de grande envergure dans les infrastructures de transport et énergétiques ; l’expansion à marche forcée du secteur secondaire – construction et industries de biens de consommation en particulier- menée surtout par des entreprises publiques et facilitée par la création par l’Etat de grands parcs industriels. Le poids du secteur secondaire a bondi de 10 à 21%, réduisant la part ultradominante du secteur primaire -café, fleurs- dans les exportations de biens au profit d’entreprises industrielles performantes, et créant de nombreux emplois urbains.

Cette mécanique positive de progrès et de réformes s’est grippée de 2020 à 2024 en raison des impacts de la pandémie du Covid sur les exportations et la croissance, puis des tensions armées à l’intérieur du pays, et notamment avec la région du Tigré. Depuis 2024, deux nouveaux changements décisifs sont engagés. Le secteur secondaire s’est enrichi d’un pôle minier en rapide expansion- or déjà en production, mais aussi métaux rares-, qui porte son poids à près de 30% du PIB. Surtout, la réforme monétaire conduite alors en partenariat avec le Fonds Monétaire International (FMI) a bouleversé la vie économique et les relations financières avec l’extérieur. L’abandon d‘un cours fixe pour le birr a immédiatement divisé par 2 la valeur de la monnaie nationale avant une glissade continue de celle-ci d’environ 60% de sa valeur jusqu’en 2026. Cette décision a entrainé une très forte inflation, mais a aussi dopé les exportations et les revenus qui y sont liés, et favorisé l’augmentation des productions destinés à la consommation locale. Le programme de 3,5 milliards de USD financé par le FMI et les flux plus diversifiés de capitaux extérieurs attirés par le nouvel environnement ont dynamisé les investissements. L’ouverture aux investisseurs étrangers des secteurs des banques et des télécommunications- suscite déjà beaucoup d’intérêts. Le PIB a repris une hausse minimale de 7%/an et le revenu/tête se remet à progresser : le grand virage de politique économique a des chances d’être gagné.

Deux atouts devraient aider ce momentum. Le plus important est l’évolution du potentiel énergétique. L’électricité produite provient déjà à 100% d’énergie renouvelable, dont plus de 90% de source hydraulique, mais est insuffisante. L’achèvement sur le Nil en 2025 du barrage géant de La Renaissance et la construction annoncée de plusieurs centrales solaires financées par la Chine vont réduire le recours massif à la biomasse traditionnelle, améliorer l’accès effectif à l’électricité et faciliter la croissance des entreprises. Un autre avantage pourrait être lié à l’atteinte prochaine du dividende démographique : le nombre d’enfants par femme, supérieur à 6 en 1990, décroit rapidement et est aujourd’hui de 3,7 – et 2,3 en milieu urbain. La poussée de la population active pourrait amplifier la croissance économique.

Ces divers moteurs d’un développement rapide ne doivent pas occulter les difficultés qui persistent. Ainsi les effets du dérèglement climatique frappent durement l’Éthiopie depuis plusieurs décennies : même si les drames de 1984/85 ne se sont pas reproduits, les investissements requis pour protéger et transformer le secteur agricole et la vie rurale, accélérer la décarbonation des industries et adapter les villes vont peser sur la croissance à court terme. Surtout, des tensions politiques multiples restent vivaces et pourraient perturber les performances économiques : luttes ethniques au Tigré et dans l’Orama ; tensions avec l’Égypte suite au Barrage de la Renaissance ; contestations par la Somalie de l’accord passé avec le Somaliland pour un accès à la mer qui manque cruellement depuis la scission de l’Érythrée.

Réussir en même temps à maîtriser les handicaps qui persistent, à poursuivre des mutations économiques performantes et à préserver l’essentiel de l’âme nationale constituent pour le pays un triple défi. C’est sans doute à ce prix que l’Éthiopie confirmera son émergence économique et s’y maintiendra durablement. 

Paul Derreumaux

Article publié le 16/09/2026

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