BANQUES SUBSAHARIENNES : le poids des contraintes prudentielles (part 2)

En Afrique comme ailleurs, les banques cherchent à optimiser à la fois la rémunération de leurs actionnaires, la croissance de leurs activités et leur efficacité concurrentielle, en privilégiant l’une ou l’autre de ces variables selon les circonstances ou les stratégies suivies (1). L’atteinte de ces objectifs est aussi liée aux contraintes réglementaires que les Autorités monétaires imposent pour renforcer la solidité des établissements qu’ils contrôlent.

Le gonflement considérable des flux financiers dans le monde, le rôle essentiel qu’y tiennent les systèmes bancaires et les difficultés observées au sein de ceux-ci ont entrainé l’application de règles communes au niveau mondial et leur durcissement constant (2). Un temps restée à l’écart du resserrement de ces réformes prudentielles, l’Afrique subsaharienne a rejoint le mouvement général à la suite de la grave crise bancaire des années 1970/80 et, plus récemment, de la place prise par des entités privées locales en substitution d’acteurs internationaux.

La modalité la plus visible des normes édictées est l’augmentation du capital minimum requis pour les banques, de plus en plus fréquente et massive. Si la tendance est uniforme, chaque pays la mène à son rythme et selon ses propres méthodes. L’expérience extrême est sans doute celle du Nigéria. Le seuil de capital requis y a en effet été multiplié par 10 en 2005 puis par 3 en 2024. Il est alors porté, pour 2026, à la contrevaleur de 330 millions de USD pour les banques internationales et 200 millions de USD pour les banques nationales. Mais les changements ont touché les régions et les pays les plus variés – du Ghana à la République Démocratique du Congo, et de l’Angola à l’Afrique francophone ou au Rwanda. Même les nations les plus réticentes à cette mesure ont finalement franchi le pas. Le capital minimum a ainsi été décuplé en Ethiopie en 2021, avec une échéance en 2026, en vue de renforcer les banques locales en prélude à l’ouverture du secteur aux capitaux étrangers. Le Kenya a également multiplié par 10 ses exigences fin 2024, avec une concrétisation à opérer par phases en 5 ans. Dans l’espace du FCFA, le seuil applicable dans la zone Ouest a décuplé entre 1990 et 2017, puis doublé avec un niveau de 20 milliards de FCFA – 33 millions USD- à l’horizon 2026. Il est en train d’être porté à 25 milliards de FCFA en Afrique Centrale.

Les modalités autorisées pour les augmentations de capital requises sont multiples : incorporation de réserves, apports des actionnaires, ouverture du capital, appel au marché financier. Les combinaisons retenues, fonction de l’ampleur du changement et de la durée de la période d’ajustement, jouent un rôle décisif pour les impacts de la recapitalisation imposée. Dans beaucoup de pays anglophones, les   accroissements précités ont entrainé à la fois la fermeture de certains établissements et des fusions, réduisant le nombre de banques agréées, et la modération provisoire des dividendes versés. Dans le cas particulier du Nigéria, ils aboutissent aussi en 2024 au renforcement de plusieurs géants continentaux. De plus, ces relèvements conduisent à diversifier davantage certains systèmes bancaires locaux en catégories formelles afin de mieux répondre aux besoins des différents types de clientèle : banques régionales au Nigéria, banques rurales au Ghana, banques spécialisées,…

Ces exigences capitalistiques sont de plus en plus accompagnées, voire remplacées, par une évolution sévère et la multiplication des ratios prudentiels, encadrant toutes les activités des établissements agréés, qui sont devenus la base principale des dispositifs réglementaires. Dans les rares nations subsahariennes aux systèmes bancaires sophistiqués de longue date, comme la République Sud-Africaine (RSA) ou le Kenya, ces instruments de pilotage étaient depuis longtemps le principal levier utilisé, et le seuil de capital y demeurait très modeste : 15 millions d’USD seulement pour la RSA (3). La méthode s’est maintenant généralisée, ici encore à des rythmes dépendant de chaque Banque Centrale. Les niveaux de fonds propres totaux ou par catégorie, les valeurs et la multiplicité des indicateurs à satisfaire, les coussins de sécurité additionnels qui s’y superposent pour les plus grandes entités constituent dorénavant un arsenal privilégié des Autorités monétaires, ajusté dans le temps au vu de la montée et de la diversification des risques encourus. Il est aussi complété par des contrôles renforcés et des sanctions administratives et pécuniaires plus dissuasives. L’absence de crise systémique et la rareté des faillites bancaires dans la zone sur les 40 dernières années, malgré toutes les difficultés économiques rencontrées et les bouleversements vécus par les systèmes bancaires locaux, montre l’efficacité de l’approche pour une meilleure solidité des banques. Toutefois, comme pour le capital minimum, l’inventaire et les niveaux des indicateurs varient selon les Banques Centrales.

Si ces dispositions réglementaires pèsent clairement sur les stratégies individuelles des banques, l’impact précis diffère donc sensiblement d’un pays à l’autre. Dans ceux de la zone franc par exemple, les exigences durcies ont conduit depuis plusieurs années au quasi-arrêt de    l’agrément de nouveaux venus, mais n’ont entrainé aucun mouvement de fusion qui aurait permis la constitution de groupes moins nombreux mais plus puissants. Le maintien d’une seule catégorie d’établissement a aussi été préservé, De plus, le souci des banques de respecter les ratios légaux semble être résolu pour l’instant plutôt par la modification de la structure des emplois que par le ralentissement des distributions de dividendes. Enfin, dans cette région comme dans d’autres, les changements opérés n’ont pas encore permis d’amener les institutions bancaires au niveau espéré du financement des économies. De nouveaux changements réglementaires sont donc à attendre à l’avenir.

1. Cf. Banques subsahariennes – Partie 1 : A quoi servent les bons résultats des banques en 2025

2. De Bâle 1 en 1998 à Bâle 3, à partir de 2013 et mis en œuvre intégralement en 2027 à travers Bâle 4 pour les pays les plus avancés

3. Pour mémoire, ce capital minimum des banques est fixé à 5 millions d’EUR seulement dans chaque pays de l’Union Européenne.            

Paul Derreumaux

Article publié le 07/09/2026

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