Guerre au Moyen-Orient : quelques possibles premiers impacts pour l’Afrique

Le 28 février 2026, en attaquant l’Iran par l’opération Fureur Epique, Israel et les Etats-Unis déclenchaient dans la région du monde de longue date la plus instable une crise dont ils avaient visiblement mal évalué l’issue. Le pouvoir israélien, poursuivant méthodiquement son objectif toujours affiché, espérait mettre durablement son principal ennemi hors d’état de nuire, en élargissant au passage au Sud du Liban le glacis censé protéger son territoire et en éliminant le Hezbollah, main armée des mollahs iraniens. M. Trump escomptait que la puissance militaire américaine terrasserait rapidement l’adversaire et, confiant dans son hubris imprévisible, qu’il pourrait réaliser un nouveau coup d’éclat, après celui du Venezuela, dont il tirerait bien quelques avantages substantiels.

Trois mois après cet assaut, la situation est plus confuse que jamais. La guerre proprement dite a duré 38 jours. S’il a subi des dommages, humains et matériels, lourds mais difficiles à estimer, l’Iran a durement riposté contre Israel, mais aussi contre les monarchies arabes voisines alliées des Etats-Unis, sans d’ailleurs jamais adoucir le caractère meurtrier de sa répression interne. Un cessez-le-feu, difficilement obtenu et respecté, n’a pas révélé de vainqueur incontesté tandis que Israel poursuivait sur le Sud Liban, jusqu’il y a environ deux semaines, des attaques intenses et meurtrières. Après l’arrêt des hostilités avec l’Iran, le blocage par celui-ci du détroit d’Ormuz, alourdi par un contre-blocus américain sur la même zone, a aggravé la dimension économique des évènements, en la rendant mondiale et sans doute durable en raison de la complexité de sa résolution et du jusqu’au-boutisme des acteurs. Les conséquences en sont encore mal perçues mais devraient être, à terme, notables et multiformes. Au plan politique, les constats sont nombreux : forte capacité de résistance et détermination farouche du pouvoir en Iran, conformes à l’histoire du régime en place ; priorité absolue donnée par Israel à sa politique agressive ; domination militaire des Etats-Unis, mal mise à profit par leur manque de vision stratégique sur une issue diplomatique ; influence probablement croissante de nations spectatrices, telle la Chine et la Russie, qui poursuivent là l’avancée de leurs propres intérêts ; silence remarqué de l’Europe lors de cette confrontation, sauf si elle peut jouer un vrai rôle dans la sortie de la crise au Liban. La divergence et la variabilité des positions de chacun conduisent ici encore à de multiples scénarii possibles et à une lente maturation d’une accalmie durable.

Comme le reste du monde, l’Afrique ne pourra rester à l’écart de cette tempête protéiforme, mais les effets pourraient y être plus spécifiques. En économie, deux canaux de transmission de la crise devraient être les premiers visibles. Le prix des produits pétroliers et gaziers d’abord. Les pays africains, de plus en plus nombreux, qui sont producteurs profiteront certes de l’embellie des cours des produits bruts -augmentés en quelques mois d’au moins 50% avec des pointes à près de 100%-, mais toutes les nations du continent ont commencé à supporter les hausses des prix à l’importation de ces produits transformés, qui pourraient durer. La disponibilité des financements ensuite. Les difficultés de la coopération internationale, le vraisemblable ralentissement de la croissance mondiale, les hausses d’intérêt qui accompagneraient l’inflation attendue, l’accroissement du risque pays sur le continent seront autant de freins à la mobilisation de capitaux, publics comme privés, requis pour le développement économique recherché. Mais d’autres impacts sont possibles. Certains sont négatifs, tel le manque de produits essentiels par suite de complications logistiques d’approvisionnement en matières premières : c’est notamment le cas des engrais indispensables à une croissance forte des productions agricoles pour lesquelles le FIDA alerte de nouveau sur la grave insuffisance. D’autres pourraient être positifs comme la hausse des prix d’autres matières minières exportées, ou l’accélération d’une mutation vers les énergies renouvelables, où le continent pourrait compter à la fois sur ses atouts naturels, sur l’appui de bailleurs institutionnels et sur la puissance des exportations chinoises de ce secteur. Dans tous les cas, les effets seront d’autant plus limités que la gouvernance économique locale sera performante : la crise du Moyen-Orient risque donc avant tout d’approfondir, surtout en région subsaharienne, les inégalités de développement qui se creusent déjà entre nations.

Au plan politique, les conséquences de ces affrontements restent jusqu’ici moins discernables en raison de la grande instabilité des positions des Etats-Unis, principal belligérant, et des incertitudes sur l’issue finale des négociations entre parties. Quelques hypothèses peuvent toutefois être émises avec une probabilité raisonnable.  D’abord, ces évènements sont une effrayante illustration de le primauté donnée par la première puissance mondiale au recours à la force, en violation des règles du droit international en vigueur et des dispositions d’alliances formelles existantes. Ceci ne peut qu’encourager, en Afrique comme ailleurs, l’extension de pratiques guerrières déjà observées à l’intérieur de divers pays- groupes terroristes au Sahel, guerre civile au Soudan- ou entre nations voisines -République Démocratique du Congo et Rwanda. Plus largement, l’exemple ne peut aussi que soutenir les projets de ceux qui, pour satisfaire des ambitions ou réaliser des changements brutaux, seraient prêts à l’élimination ou au dévoiement d’institutions démocratiques déjà votées par les citoyens. En second lieu, si les quelques grandes puissances dominant le monde s’arrogent le droit de satisfaire par la force, économique ou militaire, leurs desseins personnels, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne deviendront plus que jamais, en raison de leur faiblesse par rapport à ces géants, des proies idéales sans grande possibilité de réaction face aux pays les plus audacieux. A contrario, les organisations et regroupements mis en place par les pays africains eux-mêmes, afin de promouvoir une coopération efficiente entre leurs membres et développer des valeurs unanimement acceptables, risqueraient fort de voir se réduire une influence déjà en repli.

L’Afrique, et en particulier sa partie la plus vulnérable que constitue la zone subsaharienne, témoin inquiet des combats du Moyen Orient, ne pourra être indemne des batailles en cours. Sa capacité de résistance et d’ajustement aux difficultés et aux malheurs, démontrée en de trop fréquentes occasions, lui permettra sans doute d’amoindrir les coûts économiques qui émergent, au prix de l’abaissement à court terme de ses propres espérances. Sur le plan politique en revanche, la remise en cause de l’ordre mondial actuel, qui ne lui était pourtant guère favorable malgré les nombreux discours, de l’aidera pas à restaurer ou consolider une souveraineté viable et constructive, devenue une aspiration majeure mais difficile à atteindre. C’est peut-être le plus grand danger.      

Ce contenu a été initialement publié sur le site Les Échos le 16/05/2026 retrouvez l’article ici  

Paul Derreumaux

(Article mis en ligne le 28/05/2026)

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