Le secteur viticole, où la France brille depuis des siècles par son excellence et sa puissance, est en peine : réduction de la consommation, concurrence d’autres pays, taxes internationales, crises pesant sur le pouvoir d’achat, dérèglement climatique,.. Ces données provoquent une tendance globale à la surproduction, à la compression des prix et à la baisse des revenus de nombreux viticulteurs.
Ces difficultés sont relatives. Le pays reste, dans le monde, le second pour les surfaces cultivées comme pour la production annuelle et le premier exportateur en valeur vendue, et le vin est toujours un fleuron des exportations françaises de biens. De plus, la profession se bat durement pour restaurer équilibre et attractivité : importants arrachages (-20% de la surface cultivée en moins de dix ans) avec l’aide de l’Etat, extension des cultures bio, diversification des productions. Surtout, cette photographie globale recouvre des situations régionales fort diverses : alors que, sauf exceptions, le Bordelais apparait sinistré et que le Languedoc souffre, les produits de Bourgogne, de Provence ou de Loire, par exemple, affichent encore des évolutions positives.
Le petit territoire de Châteauneuf-du-Pape, avec ses quelque 300 producteurs et ses 13 millions de bouteilles annuelles, fait partie des privilégiés. Il faut dire qu’il s’appuie sur une culture du vin presque millénaire, Les historiens la font partir principalement de l’installation des papes en Avignon au 14ème siècle. Bien vite, le souverain pontife Jean XXII construit sa résidence d’été sur la colline de Châteauneuf-du-Pape, distante de moins de 20 kms, et y encourage l’extension des premiers vignobles. Le site rassemble en effet des atouts naturels exceptionnels sur ses quelque 3200 hectares : des parcelles vallonnées s’offrant à un soleil chaleureux, une eau abondante grâce au Rhône voisin et à une pluviométrie raisonnable, un mistral qui l’assainit, des sols généreux et variés, dont notamment les étonnants galets roulés.
Ces avantages ne donnent toutefois le meilleur d’eux-mêmes que grâce au savoir-faire, à la passion, à la ténacité et à la vision de générations de vignerons. Ainsi, dévastée en 1860 par la maladie du phylloxera, la région fut l’une des premières à militer pour une défense de la profession et à s’organiser pour sa protection et son amélioration. C’est ici qu’est fondée en 1894 la première coopérative agricole. Châteauneuf-du-Pape fut surtout en 1936 une des six premières Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) de France. Enfin, les producteurs combinent créativité et respect des normes : 18 cépages précis peuvent être utilisés dans les vignes, pour préserver l’appellation, mais les producteurs ont la faculté de les assembler comme ils le souhaitent, ce qui laisse un grand éventail de saveurs possibles et une constante ouverture à l’amélioration des qualités.
C’est bien dans cette ambition simultanée de respect de la tradition et d’ouverture à la modernité que s’inscrit le Clos de l’Oratoire des Papes, qui fêtait la semaine dernière son centième anniversaire. Léonce Amouroux, propriétaire des lieux en 1926, rebaptisait en effet à cette date le domaine hérité de son père Edouard, qui avait commencé modestement son exploitation en 1880 sur une parcelle abritant un petit oratoire dédié à Saint Marc, patron des vignerons. Il conçoit aussi l’étiquette de la nouvelle appellation, inchangée jusqu’à ce jour : faite à la main, munie de tous les symboles qui l’identifient, dominée par les tons rouges, elle est connue dans le monde entier. La famille va faire prospérer le vignoble, grâce à sa rigueur et son engagement, jusqu’en 2000. L’importante maison régionale de négoce Ogier, filiale du Groupe Advini, achète alors le domaine. C’est une société, mais elle se fait fort de rester au service des mêmes règles : la vénération de la terre, la poursuite absolue de la qualité du produit, l’esprit de famille. Le serment sera tenu. Sans modifier d’un iota la discipline passée, les nouveaux propriétaires accélèrent les investissements et les améliorations qui vont contribuer à exploiter toutes les potentialités de la dénomination et son adaptation aux environnements du 21ème siècle. Les installations d’assemblage des cépages et de vinification sont régulièrement agrandies et modernisées. L’acquisition d’un ancien Prieuré en bordure de Châteauneuf va apporter, grâce à des transformations constantes, de nouveaux espaces pour le travail des récoltes et le vieillissement des vins et, surtout, un site d’une qualité architecturale rare pour l’accueil des grands clients et distributeurs. Enfin, la production s’adapte à l’évolution des goûts : récolte entièrement bio ; création d’une cuvée de prestige, baptisée les Chorégies en hommage au festival d’opéra à Orange ; accroissement régulier de la place réservée aux vins blancs, de plus en plus appréciés. L’intelligence et l’intensité du travail d’équipes de qualité et totalement engagées permettent de gagner ces paris successifs.
La fête d’anniversaire est à l’image du vin célébré : élégante dans sa conception, raffinée dans son contenu, mais avant tout chaleureuse dans son ambiance. C’est une ode au travail et au respect de la terre. Une approche que la vigne impose à tous ceux, grands domaines ou modestes viticulteurs, qui veulent la mettre à l’honneur
Paul Derreumaux
Article publié le 16/06/2026