Mali: élections présidentielles 2013

Mali : l’attente fébrile

 

J-2 à Bamako et dans tout le Mali. L’incertitude sur la tenue des prochaines élections présidentielles au 28 juillet 2013 s’atténue avec l’approche de la date fixée. Malgré une placidité naturelle face à l’adversité, fortement aiguisée depuis un an, les Maliens attendent l’évènement avec impatience. Le pari d’une élection dans ce délai  est maintenant en passe d’être gagné. Pour une très large majorité de la population, il faut effectivement passer ce cap et les états-majors politiques s’affairent en conséquence. Pour franchir avec succès cette étape, mais aussi pour replacer le pays sur une bonne trajectoire, trois conditions devront être réunies.

La première – sans doute la plus facile- est un puissant appui financier et politique de la France et le maintien d’une forte présence de celle-ci, à toutes les phases du processus comme à l’issue de celui-ci. L’intervention militaire française de janvier 2013 a créé un climat d’entente  Mali/France jamais rencontré auparavant. Tous les Maliens savent qu’ils doivent à la France d’avoir échappé à l’indicible et nombreux sont ceux qui attendent d’elle qu’elle les aide à sortir de l’impasse où ils sont enfoncés depuis mars 2012. En France, le Président Hollande a de multiples intérêts – sécuritaires et diplomatiques comme de politique intérieure – à désormais « gagner la paix », comme il a gagné la guerre dans le Nord-Mali : la détermination de la France est donc et restera normalement forte. Cette intervention est totalement indispensable. La présence militaire française, même atténuée, est d’abord le meilleur rempart contre la menace terroriste, affaiblie mais pas extirpée du pays ni des régions voisines, jusqu’à ce que les contingents onusiens sachent prendre le relais. L’influence rapprochée de la France est aussi un aiguillon essentiel pour revenir très vite à des institutions élues et appuyer la bonne installation de celles-ci, et le meilleur rempart  pour obliger les forces hostiles à une régularisation de la situation à rester en profil bas. Un actif soutien financier des Autorités françaises est en outre capital pour soutenir une reprise économique très attendue. La position de la France sera enfin déterminante pour la question de Kidal : la solution trouvée devra être appliquée sur le terrain d’une manière acceptable pour le peuple malien, en évitant de nouveaux affrontements qui remettraient en cause les résultats engrangés depuis janvier 2013 sur le chemin de la paix.

La seconde est la réalité et l’efficacité de la généreuse aide internationale annoncée. La réunion du 15 mai dernier  a largement dépassé les attentes et 3,2 milliards d’Euros devraient être mis à la disposition du pays à bref délai. Cet empressement de multiples donateurs souligne l’enjeu que représente pour eux la remise en ordre politique et le redémarrage économique du Mali. Des expériences antérieures de tels soutiens
massifs  incitent cependant à la prudence. La mobilisation effective des financements et leur décaissement dans un calendrier très serré sont nécessaires face à l’urgence que revêtent beaucoup des chapitres concernés par cette aide : or cette exigence peut être difficilement compatible avec les procédures de certains bailleurs. Surtout, ces montants considérables sont à affecter avec pertinence aux projets ayant l’impact le plus fort et le plus immédiat sur les objectifs visés : le paiement d’importants impayés de la dette intérieure, le reconstruction des installations détruites au Nord, la relance des investissements publics stoppés depuis un an, la remise en place de services administratifs fonctionnels  et nettement améliorés sur tout le territoire, le lancement de projets de développement axés sur l’agriculture vivrière et impliquant au maximum les populations locales,  sont des priorités évidentes en la matière. L’utilité concrète des dossiers à traiter aura  donc à  passer avant les egos et les préférences habituelles des donateurs dans les critères de sélection. Enfin, la qualité de la gestion de cette aide sera également essentielle : la compétence technique et la connaissance du terrain devraient seules guider le choix des équipes de coordination, même si cela s’effectue aux dépens d’organisations prétendant naturellement à un rôle de leader. Faute de ces règles strictes, l’abondance se confondra vite avec le gaspillage et les effets escomptés seront très décevants.

Enfin, la solidité morale et technique de la prochaine équipe au pouvoir sera la principaleet la plus difficile – condition. Les défis à relever sont immenses : recomposition d’une armée professionnelle, unie et républicaine; réconciliation nationale, qui passe notamment par un réel « coup de pouce » au bénéfice des populations du Nord  et par une décentralisation réussie; arrêt de la déstructuration de l’Etat, qui empire depuis des années, et reconstruction d’une Administration forte, juste et efficace, indispensable pour le développement économique ; fin de l’impunité pour  tous les corrompus et corrupteurs ; mise en œuvre d’un programme cohérent et ambitieux de croissance économique touchant tous les secteurs et appuyé sur une vision à long terme du pays. Choyé pour l’instant par la communauté internationale, le Mali possède un potentiel de richesses naturelles, agricoles et minières notamment, suffisant pour réussir tous ces challenges. Les entreprises privées en activité au Mali, grandes ou petites, maliennes ou étrangères, sont impatientes de se remettre pleinement au travail. Mais les mauvais démons du laxisme et du clientélisme guettent pour empêcher d’exploiter ces atouts. L’aide budgétaire, qui pourrait composer près de 40% de la masse financière programmée, donnera une grande liberté à l’Etat : devant des priorités normalement faciles à définir, les futurs Responsables du pays sauront-ils résister mieux que leurs prédécesseurs aux tentations de dévoiement de ces ressources? Il leur faudra à la fois apporter des incitations aux bonnes initiatives et punir les manquements, maintenir un rythme de réformes jamais supporté auparavant, récompenser le mérite mais aussi sanctionner les fautes : c’est une nouvelle culture qui s’impose et il faudra être capable d’en assumer l’ancrage dans les mentalités.

Ces grandes incertitudes sont bien perçues par la population. Elles expliquent que beaucoup, malgré leur désir d’en finir avec le provisoire, sont en même temps dubitatifs sur l’importance des améliorations qui accompagneront les résultats sortant des urnes. Le combat à mener leur semble surhumain et ils doutent de la volonté sincère ou de la capacité réelle des candidats les mieux placés à accomplir les changements espérés. Pourtant, un échec serait dramatique et réduirait à néant, ou presque, les progrès constatés sur les cinq derniers mois. Tous les acteurs de bonne volonté ont donc à s’unir pour faire mentir les Cassandre. L’Histoire du Mali nous enseigne les glorieuses épopées que le pays a su façonner : puisse le futur Président concevoir sa mission pour être un bon héritier de ce lointain passé.

Paul Derreumaux