Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) : La reprise est-elle possible ?

Bourse Régionale des Valeurs Mobilières : La reprise est-elle possible ?

 

Après plus de deux ans d’une forte hausse engagée en 2013, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan a connu en 2016 une année mitigée. Certes l’Indice Composite regroupant tous les titres cotés a bien résisté, en limitant son repli annuel à 3,9% mais le « BRVM 10 », indice des 10 principales valeurs, a baissé de 9,8% sur l’année. Ce recul s’est intensifié et généralisé sans interruption en 2017. Au 30 septembre dernier, ces deux indices globaux avaient respectivement perdu 19,0% et 18,2% de leur valeur sur les trois premiers trimestres de l’année en cours. Tous les secteurs ont été touchés. Les entreprises de la distribution, de l’industrie et de l’agriculture figurent parmi les plus affectées, avec des baisses approximatives de 50%, 30% et 20% sur les 9 mois de 2017, mais les valeurs financières, jusque-là très recherchées, ont aussi reculé de plus de 10% en 2017. La bonne tenue du titre Sonatel, qui représentait plus du tiers de la capitalisation du compartiment actions fin 2016, a permis d’éviter une chute encore plus importante.

Cette évolution fortement négative étonne puisque l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) est en 2016/17 une des rares régions subsahariennes où la croissance économique est restée solide alors qu’elle se contractait fortement ailleurs sur le continent. Trois raisons au moins expliquent ce repli. D’abord, la hausse marquée de la plupart des valeurs sur la période 2013/2015 justifie que beaucoup d’actionnaires, notamment institutionnels, aient souhaité prendre leurs bénéfices à partir de 2016. En second lieu, des prises de position, économiques comme politiques, hostiles au maintien du statu-quo du FCFA et de sa liaison fixe à l’Euro se sont faites de plus en plus nombreuses à partir de fin 2016 et ont sans doute incité les investisseurs extérieurs à alléger leurs actifs sur la bourse régionale francophone. Les tensions sociales répétées en Côte d’Ivoire, première puissance économique de l’Union, ont pu également renforcer cette frilosité des partenaires étrangers. Enfin, les progressions remarquables réalisées à partir de 2013 ( +87,5% en particulier pour l’indice composite) avaient conduit pour la plupart des titres à des valorisations exceptionnellement élevées par rapport à la valeur comptable et à la rentabilité des entreprises. Les multiples observés, souvent nettement supérieurs à ceux des autres places boursières africaines ou internationales, appelaient donc une correction inévitable. L’apparition des incertitudes évoquées ci-avant a lancé ce mouvement de réajustement et créé un facteur de baisse supplémentaire.

Avec ce net repli, la BRVM fait en 2017 figure d’exception par rapport aux principaux marchés boursiers du continent, qui en compte maintenant plus de 25. En 2016, la chute des marchés financiers avait en effet été généralisée même si elle était provoquée par des raisons variées. Chute brutale des prix du pétrole, forte baisse de la naira et crise économique au Nigéria. Difficultés conjoncturelles prolongées et incertitudes politiques croissantes en Afrique du Sud. Dévaluation brutale de la monnaie et permanence de fortes tensions politiques en Egypte. Problèmes monétaires, perturbations boursières et crise bancaire au Kenya. Dévaluation monétaire et nouvelle donne politique au Ghana. L’une des rares évolutions positives avait été celle de Casablanca, avec une progression de +30% sur l’année. Bien que négative, la BRVM avait donc atteint en 2016 une performance acceptable par rapport à la moyenne des bourses africaines soumises aux fortes turbulences de leur cadre macroéconomique. Cette année au contraire, les résultats des marchés financiers se sont bien redressés sur de nombreuses places, en liaison avec l’amélioration des conjonctures. En Egypte et au Kenya par exemple, les dévaluations réalisées et leurs mesures d’accompagnement ont assaini la situation et aidé au redémarrage de l’économie. L’ajustement monétaire, les limitations d’importation, les efforts de restructuration de quelques secteurs  ont stoppé la récession au Nigéria. L’ile Maurice a su consolider les points forts de son économie et rester un territoire attractif pour les investisseurs. Les indices boursiers traduisent cet environnement plus positif ( +32% à Lagos et +59% au Caire pour les progressions les plus impressionnantes en 2017 ) et, dans bien des cas, effacent l’essentiel des pertes observées les années précédentes, et surtout en 2016. A contrario et au vu de cette revue comparative, la contraction actuelle du marché financier ouest africain apparait jusqu’ici un phénomène essentiellement boursier : elle traduit surtout une forte correction après une hausse exceptionnelle des cours, plutôt qu’une dégradation des données économiques de la zone.

Il reste que le repli est notable. A fin septembre 2017, les deux indices majeurs du marché ont perdu une bonne part des progrès accomplis depuis 2012 ; la hausse entre ces deux dates n’est plus que de 42% pour le BRVM Composite et surtout de 17% pour le BRVM 10. Suite aux baisses intervenues, les multiples de valorisation sont cependant redevenus attractifs par rapport à d’autres marchés comparables, et la bourse régionale d’Abidjan pourrait reprendre sa marche en avant si quelques conditions, très interdépendantes, sont remplies.

La première est l’amélioration continue de la liquidité par l’augmentation des transactions quotidiennes. La fixation début 2017 par le Conseil Régional de l’Epargne et de la Protection des Marchés Financiers (CREPMF) de planchers de nombre d’actions pour chaque titre en fonction du niveau de capitalisation de celui-ci va notamment dans ce sens. Sur l’année en cours, environ la moitié des sociétés cotées auront en conséquence augmenté massivement leur capital et/ou fractionné significativement la valeur unitaire de chaque titre. Le pari, non encore gagné, est à la fois de multiplier la base possible des opérations et d’amener au marché boursier une clientèle plus populaire. La BRVM examine aussi la possibilité de l’ouverture de nouveaux compartiments, réservés à des entreprises plus modestes. Elle étudie en outre avec la structure Africa-France et d’autres bourses africaines un projet de Fonds susceptible d’investir de façon importante sur quelques marchés financiers du continent. A court terme, la meilleure stimulation possible résiderait pourtant dans la dynamisation du rôle des investisseurs institutionnels et des sociétés de gestion d’actifs : leur masse financière parait seule capable d’effectuer rapidement les investissements nécessaires pour réduire la volatilité des cours et accroitre la liquidité des valeurs. Une seconde piste réside dans l’accroissement de la consistance du marché. En 2016/2017, la BRVM se sera enrichie de cinq nouvelles sociétés cotées, soit presque autant que dans les 18 ans qui ont précédé, et les émissions d’obligations d’Etat continuent avec la même régularité et la même ampleur. Des nouveautés sont apparues comme la cotation en continu et les émissions obligataires en « sukuks » de forme islamique. Pourtant, de nombreux progrès restent réalisables: le Togo et la Guinée-Bissau ne recensent encore aucune société cotée ; dans chaque pays, les principaux fleurons des entreprises locales restent toujours en dehors de la bourse ; les privatisations se font souvent à l’extérieur du marché financier ; les émissions obligataires des entreprises sont quasiment inexistantes, même de la part des sociétés déjà cotées. Les améliorations escomptées exigeront à la fois la transformation des mentalités de tous les acteurs, publics et privés, et de nouveaux efforts d’attractivité de la BRVM. Enfin, un autre pilier de la relance est celui d’une meilleure visibilité et crédibilité de la BRVM. Les nombreuses actions menées par ses Autorités pour l’établissement de partenariats régionaux et internationaux concourent depuis plusieurs années avec succès à cet objectif. La meilleure illustration en est sans doute l’intégration récente de la BRVM dans le Groupe des « Marchés frontières », qui est la reconnaissance des avancées accomplies.  Restent à poursuivre sans relâche les efforts d’innovation, un fonctionnement sans faille au quotidien, et surtout le renforcement de la liquidité et la multiplication des valeurs cotées évoquées ci-avant.

Ces mesures internes sont donc prioritaires. Pour qu’elles aient leur plein effet, il importe toutefois que les indicateurs économiques de l’espace régional restent au vert, et dans certains cas s’améliorent encore. Les grandes entreprises que vise la BRVM, auront alors des résultats en hausse et investiront davantage. Les données du premier semestre apportent un certain optimisme sur le premier point : pour les sociétés cotées les plus importantes, qui ont déjà publié leurs comptes, les bénéfices sont souvent significativement supérieurs à ceux du premier semestre 2016, ce qui pourrait soutenir les valorisations. Pour le second aspect, il faut donner à ces sociétés un environnement plus prometteur et sécurisé à moyen terme pour qu’elles intensifient leurs investissements et répondent aux défis posés dans la région. Il resterait alors à la BRVM, forte de ses nouvelles armes, de s’imposer comme un partenaire de premier plan pour le financement de cette croissance future.

Paul Derreumaux

Article publié le 18/10/2017

La résilience de la BRVM illustre celle de l’UEMOA

La résilience de la BRVM illustre celle de l’UEMOA

 

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan s’est distinguée en 2015 avec une progression globale de sa capitalisation de l’ordre de 14%. Elle a non seulement eu les meilleures performances par rapport aux marchés financiers africains mais a aussi fait mieux que la plupart des bourses mondiales qui, après un début d’année euphorique, ont connu une fin d’année difficile. Cette évolution est d’autant plus remarquable qu’elle fait suite à des progressions soutenues et ininterrompues observées depuis 2012 : en 4 ans, l’indice « BRVM composite » aura plus que doublé. Alors que l’année 2016 démarre avec une forte chute des principales bourses, que peut-on attendre pour l’Afrique de l’Ouest ?

L’une des premières chances de la BRVM est qu’elle ne compte dans ses 39 sociétés cotées aucune société pétrolière ou minière, contrairement à ses principales concurrentes du Nigéria ou du Ghana. Elle a donc évité les forts impacts négatifs de la chute des prix du pétrole sur les valeurs de ces secteurs. Au contraire, ses compagnies « phares » sont des sociétés de télécommunications et des banques, de plusieurs pays de l’Union, qui pèsent ensemble près des 2/3 de la capitalisation du marché régional. Ces activités demeurent des moteurs essentiels de la croissance en Afrique : la progression continue et la bonne santé financière des entreprises concernées soutiennent donc leurs cours et permettent de bonnes distributions de dividendes, ce qui contribue à la poussée générale des indices. La détérioration sensible en 2015 des valorisations des entreprises agricoles –hévéa et palme-, seules influencées par les cours internationaux, justifie a contrario cette analyse

Une analyse plus fine montre cependant que, à la différence des exercices précédents, la hausse de l’année 2015 a davantage été portée par d’autres secteurs et par des sociétés parfois de moindre envergure. L’indice le plus large de la BRVM a cru en effet deux fois plus vite que celui de ses « Top 10 » : 18% contre 9%. Avec une hausse sectorielle de plus de 90%, les activités commerciales ont enregistré de loin les plus belles évolutions : certaines entreprises de vente de petits et gros équipements, implantées de longue date, tout comme des sociétés de distribution pétrolière ont notamment largement attiré les investisseurs. L’industrie a également été  attrayante et une entreprise textile a été de façon surprenante la favorite de la cote avec une progression annuelle d’environ 250%. La quasi-totalité de ces sociétés est ivoirienne : leurs performances bénéficient donc à la fois d’un effet de rattrapage après les années de crise qui ont particulièrement frappé ces secteurs et de la forte croissance de ce pays en 2015.

Depuis début 2016, la BRVM n’a pas totalement résisté au mouvement général de baisse qui a saisi tous les marchés. Le recul y reste cependant pour l’instant plutôt plus contenu qu’ailleurs. Les indices se sont en effet repliés à Abidjan de 5% depuis le 1er janvier dernier contre plus de 10% en France, 16% à Lagos, 8% à Nairobi. Accra, Casablanca et Maurice  ont toutefois par exemple fait mieux. Beaucoup de titres ont été à la base de cette baisse mais quelques grandes valeurs ont été spécialement touchées. La chute boursière des pays émergents a pu en effet amener certains investisseurs étrangers à se désengager de ces investissements jugés présentement trop exotiques. Les valeurs préférées de 2015, orientées vers les secteurs de l’équipement et de la consommation, continuent en revanche à être relativement préservées.

Ces quelques données sont porteuses de leçons plus générales. En Afrique, comme ailleurs, les marchés financiers reflètent au moins partiellement la structure des économies locales. En étant peu exposée aux risques actuels des secteurs pétroliers et miniers, en s’appuyant sur la Cote d’Ivoire dont le taux de croissance élevé et les bonnes perspectives à moyen terme peuvent entrainer les pays voisins, l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) dispose pour l’instant d’atouts solides et apparait comme une des régions prometteuses du continent. Il reste à la BRVM à en profiter au mieux en accroissant au plus vite le nombre de ses valeurs, en stimulant la densité des transactions et en élargissant au maximum son public d’investisseurs.

Paul Derreumaux