Pauvreté aggravée et diversité accrue : deux impacts majeurs du Covid19 en Afrique

Pauvreté aggravée et diversité accrue :

deux impacts majeurs du Covid19 en Afrique

 

Alors que le monde s’embarque avec inquiétude dans une nouvelle année, les principales institutions internationales se livrent à un exercice difficile qui est aussi un de leurs jeux favoris : celui des prévisions de croissance économique. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) ont ainsi actualisé début janvier leurs hypothèses d’évolution du Produit Intérieur Brut (PIB) des grandes régions du monde, tant pour les estimations de l’année 2020 que pour les prévisions de l’exercice 2021. Pour l’Afrique subsaharienne, les chiffres de chacune des deux périodes appellent plusieurs commentaires ou compléments.

Pour 2020, sans surprise, les dernières données retiennent pour cette zone une diminution du PIB d’au moins 3% (jusqu’à -3,7% selon la Banque Mondiale). C’est moins que le recul prévu de 4,9% pour le monde, de 4,2% pour la moyenne des pays de l’OCDE ou de 8,7% pour la France. En somme, l’Afrique subsaharienne ferait mieux que la plupart des grandes régions du monde, Chine mise à part où on attend une croissance du PIB sans doute supérieure à 2%. Ces chiffres sont toujours empreints de beaucoup d’incertitudes. Les principales prévisions pour 2020 établies au début de la pandémie étaient encore nettement plus mauvaises, peut-être par souci de frapper les esprits par leur catastrophisme, et ont été relevées à plusieurs reprises au fur et à mesure qu’étaient constatés les efforts des gouvernements et les capacités d’adaptation des acteurs économiques pour contrer cette crise inédite. De plus, la difficulté de comptabiliser le secteur informel, fort lourd en Afrique et peut-être moins touché par la pandémie, accroit aussi la difficulté de mesurer l’impact final du « choc Covid » sur l’économie de ces pays en 2020.

Si le ralentissement par rapport à 2019 a été général, comme partout dans le monde, la différentiation entre pays a été encore plus marquée dans cette année atypique. Le Nigéria a été victime de la structure de son économie et très pénalisé par l’effondrement des cours du pétrole durant le confinement généralisé du deuxième trimestre 2020, qui s’est ajouté aux effets de la crise sanitaire : son PIB devrait se replier d’environ 4%. En Afrique du Sud, le lourd tribut payé à la pandémie -près de 1,1 million de contaminations fin décembre dernier- a lourdement pesé sur les finances publiques tandis que ses activités minières et industrielles subissaient de plein fouet la baisse de l’activité mondiale. Le recul du PIB en 2020 y est estimé entre 5% et 7,5% selon les hypothèses retenues. A eux seuls, ces deux mastodontes ont joué un grand rôle dans la diminution globale du PIB en zone subsaharienne, mais celle-ci a touché près d’une quarantaine de nations. Quelque dix pays ont pourtant réussi à maintenir une progression de leur PIB, même si celle-ci a toujours été inférieure à 3% : c’est par exemple le cas de l’Egypte, du Kenya, de la Côte d’Ivoire, du Ghana. Dans les regroupements régionaux, l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) s’en sortirait bien avec un taux de croissance du PIB attendu positif à 0,7%, soutenu par les accroissements de l’ordre de 1% à 2% de cinq pays sur 8, les -2% du Mali étant la plus mauvaise note de cet ensemble. L’impact sanitaire local du Covid-19 souvent assez modéré -hormis en Egypte- a sans doute facilité les choses, mais ces « champions » de la croissance africaine en 2020 ont eu la chance de s’appuyer sur des appareils économiques assez diversifiés, non orientés de manière prédominante vers l’étranger, sur une population nombreuse qui a soutenu notamment des activités agricoles importantes dans la production nationale, avec des politiques publiques dynamiques en termes d’aides aux entreprises et aux ménages, ou d’investissements en infrastructures.

Malgré ces rares performances, la conclusion essentielle de 2020 est la baisse générale du revenu par habitant dans tous les pays subsahariens. Selon les cas, celle-ci sera donc comprise entre 1% et 8%, compte tenu d’une augmentation de population qui reste généralement proche de 3%/an. Ce repli parfois très conséquent est d’autant plus dramatique que l’ensemble de la zone n’a plus dégagé depuis 2016 une progression du PIB supérieure à celle de sa population, à l’exception de quelques pays figurant en particulier parmi ceux qui ont eu les meilleures évolutions en 2020. Le taux de pauvreté absolue, déjà supérieur à 40% et dont le recul était déjà très lent, devrait donc encore faire un bond pendant l’année écoulée.  Certaines statistiques évoquent déjà plusieurs dizaines de millions de personnes concernées, mais la situation finale dépendra notamment des politiques compensatoires menées par les Etats, du rôle stabilisateur que jouera le secteur informel et de la rapidité d’une relance économique globale en 2021.

Sur ce plan, les perspectives sont pour l’instant moins bonnes que prévu. Dans leurs prévisions, Banque Mondiale et FMI ont annoncé respectivement pour 2021 en Afrique subsaharienne des hausses de 2,7% et 3,1% du PIB, qui le conduiraient en fin de période à un niveau inférieur à celui de fin 2019. Une évolution du même type vaut d’ailleurs pour la plupart des régions du monde et la prudence peut ici s’expliquer par les inconnues qui persistent pour l’année nouvelle dans la maîtrise de l’épidémie, mais surtout dans le rythme et les contours possibles de la reprise. Sur le continent, ces facteurs de risque sont d’ailleurs nombreux et parfois spécifiques. Au plan sanitaire, même si l’épidémie du Covid-19 reste moins envahissante qu’en Amérique ou en Europe, la faiblesse des équipements de santé, les manques de personnel soignant et de moyens financiers, les retards sans doute importants avec lesquels les vaccins seront délivrés vont continuer à faire peser une menace continue et la possibilité de nouvelles « vagues », en particulier dans les pays les plus pauvres. Au plan sécuritaire, le danger est toujours aussi présent dans certaines parties du Sahel, au Nigéria et quelques pays d’Afrique de l’Est, et l’éradication du terrorisme y apparait très difficile à court terme : ce fléau concerne donc plus de 200 millions de personnes et supprime dans de larges régions les possibilités de développement économique, de réduction de la pauvreté et de présence de l’Etat. Au plan politique, les élections en vue pour 2021 ne devraient pas contribuer au renouveau du personnel politique et certains pays laissent subsister de grandes incertitudes, tel le Mali en « transition ».

En matière économique, les évolutions seront sans doute mitigées. Le continent va d’abord bénéficier d’une reprise économique mondiale : même si sa force et sa généralité sont encore incertaines, elle devrait s’appuyer sur l’atténuation de l’impact du Covid19 dans les grands pays, grâce aux vaccins et à l’évitement des confinements, sur le retour à un fonctionnement normal de la plupart des secteurs (hors ceux des transports aériens et du tourisme international) et la montée en puissance de nouveaux métiers. Cette embellie va soutenir la demande des produits de base et le prix international de ceux-ci, qui composent une partie essentielle des exportations de l’Afrique : le coton, le cacao, l’or, plusieurs métaux suivent déjà cette tendance à des degrés divers. De même, les cours de l’or noir ont environ doublé en 10 mois et atteignent aujourd’hui les 60 USD : ce seuil devrait redonner du souffle aux pays exportateurs de pétrole, et notamment le Nigéria dont la perspective de croissance pourrait être relevée si cette hausse se confirme. Les secteurs qui ont bien traversé la crise de 2020, comme les télécommunications, les entreprises bancaires et financières et les sociétés minières, poursuivront sans doute leur marche en avant, poussée par le meilleur environnement et leur gestion exigeante et réglementée. Les rattrapages de réalisations d’investissements publics en infrastructures, aidés par une intensification des financements correspondants des Partenaires Techniques et Financiers (PTF), devraient aussi soutenir la croissance du PIB, alimenter l’activité de secteurs fortement créateurs d’emplois, comme les travaux publics, et améliorer l’environnement des entreprises. C’est sur la base de ces éléments que les analystes escomptent le retour d’une croissance du PIB en 2021 dans la quasi-totalité des pays subsahariens. Les pourcentages estimés sont cependant fort variables. Avec seulement 1,1%, la hausse médiocre du Nigéria freine fortement la croissance d’ensemble. Celle-ci est au contraire tirés par des zones comme l’UEMOA, entrainée elle-même par la Cote d’Ivoire mais aussi le Bénin ou le Niger, et l’East African Community (EAC), emmenée par le Kenya et la Tanzanie, où la croissance serait partout supérieure à 5% sur l’année. Le taux d’environ 3,3% attendu pour l’Afrique du Sud se situe dans la moyenne et contribue significativement à l’amélioration générale de la situation.

Deux inconnues importantes peuvent cependant participer à faire basculer les évolutions dans un sens plus favorable ou plus préoccupant. La première est issue de l’accroissement de pauvreté généré par les nombreuses perturbations d’activité et pertes d’emplois nées en 2020 de la crise sanitaire mondiale. L’aggravation est encore difficile à chiffrer et le secteur informel a joué partout son rôle habituel d’amortisseur de crise. Pourtant, il est certain que les revenus de nombreux ménages ont baissé, spécialement pour ceux qui étaient déjà les moins favorisés (travailleurs non qualifiés) et ceux qui travaillaient dans les secteurs les plus touchés (transport, tourisme, hôtellerie, industries,..). Les aides compensatoires déjà financées par les Etats ont été souvent insuffisantes et d’ampleur inégale selon les pays, en fonction de leur vivacité à réagir, de leurs moyens financiers, et de la pertinence de la politique de riposte, et cette diversité risque de se poursuivre. A la baisse des revenus, qui pénalise la consommation, s’ajoutent depuis le début de l’année des hausses de prix notables sur un nombre croissant de produits, notamment importés, qui illustrent la tendance à faire payer les difficultés de 2020 par les consommateurs finals. Si cette inflation ne peut être maitrisée et touche des produits sensibles, elle pourrait provoquer de graves crises sociales là où les Autorités auront le moins bien joué leur mission de redistribution de richesses.

La seconde donnée touche les investissements privés dans les secteurs productifs, indispensables pour accélérer la croissance future et les transformations structurelles nécessaires à la modernisation et la compétitivité de chaque économie. Ceux-ci ne devraient pas retrouver dès 2021 leurs niveaux antérieurs. Dans beaucoup d’entreprises locales, les capacités d’autofinancement ont été réduites, voire asséchées, par les baisses d’activité, et la prudence des banques s’est accrue pour tenir compte de la hausse des risques de crédit provoquée par la crise « Covid-19. Beaucoup de groupes internationaux attendent aussi la relance dans leurs principaux sites d’implantation et une meilleure visibilité sur les perspectives d’Afrique subsaharienne avant d’y réaliser de nouveaux projets. La composante des investissements privés, en particulier dans l’industrie, risque donc d’être modeste en 2021, voire en 2022. Les Etats auront ainsi un rôle essentiel à court terme pour conduire des programmes d’investissements publics assez consistants pour assurer un relais substantiel, d’une part, et mener des politiques économiques bien lisibles et incitatrices pour le secteur privé, national comme étranger, afin de restaurer au plus vite sa confiance, d’autre part.

Face à ces contraintes, les Etats qui montreront la meilleure pertinence de leur vision à long terme et leur gouvernance la plus performante seront une nouvelle fois ceux qui apporteront à leurs citoyens les meilleures chances de progrès économique et social.

 

Paul Derreumaux

 

Article rédigé le 24/02/2021

Quels instruments pour préserver les bénéfices de l’intégration financière dans l’UEMOA?

Quels instruments pour préserver les bénéfices de l’intégration financière dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine ?

 

L’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) est sans doute l’exemple le plus original et le mieux abouti d’intégration régionale en Afrique. Elle est aussi un modèle qui inspire souvent d’autres initiatives de renforcement d’une coopération économique, comme l’East African Communaity (EAC) en zone anglophone. Même si les résultats actuels de l’UEMOA restent imparfaits, les avantages apportés par cette association plus que cinquantenaire sont en effet suffisamment nombreux, tant en économie qu’en politique, pour qu’un renforcement de cette union soit activement encouragé, par les Autorités des pays concernés comme par les principaux partenaires financiers de l’Afrique.

C’est sans doute dans le domaine financier, et particulièrement bancaire, que l’UEMOA est la plus en avance et que cette réussite a apporté jusqu’ici le plus de résultats positifs. Pourtant, le séisme provoqué par la crise financière internationale de 2008, puis l’ébranlement de l’Euro et la fragilisation des puissantes banques européennes inquiète. Et si le renforcement constaté de l’intégration financière de l’UEMOA facilitait les risques de crise ? Comment dans ce cas réduire au maximum les possibles contagions et éviter un danger « systémique » par une résolution rapide des difficultés apparues ?

Un rappel parait utile au préalable. L’Afrique francophone, de l’Ouest comme du Centre, a déjà connu une crise bancaire systémique dans les années 1980. Elle est née de l’accumulation simultanée d’une série de difficultés touchant une grande partie des établissements de l’époque : portefeuille sinistré et mauvaise gestion pour les banques d’Etat, difficultés majeures sur les activités exportatrices qui représentaient une part essentielle de leur chiffre d’affaires pour les banques françaises. L’origine a donc été tant bancaire qu’économique, mais la propagation à tout le système financier s’est faite alors même que celui-ci était alors peu intégré. De nombreuses conséquences ont résulté de ce cataclysme : au passif, d’importants dépôts bloqués et non remboursés à ce jour à leurs détenteurs et de graves insuffisances momentanées de financement des économies par des banques affaiblies et prudentes à l’excès ; à l’actif, l’apparition de banques africaines privées, totalement inconnues auparavant, la construction de réseaux régionaux, le retour à la bonne santé financière du secteur, une profonde transformation et modernisation de la régulation et un renforcement de la supervision devenue régionale. Sur ce dernier point, l’UEMOA est donc en nette avance sur l’Union Européenne puisque la présence d’une Banque Centrale unique munie des pouvoirs nécessaires pour un contrôle globalisé de tous les établissements de l’Union est une réalité depuis 25 ans. Ces diverses mutations ont aussi des effets positifs sur la bancarisation des populations, les possibilités de financement des entreprises, et donc la croissance économique de la zone.

Si l’intégration financière est ainsi devenue réalité et facteur incontestable de progrès dans l’UEMOA, les excès qui la caractérisent dans les pays du Nord semblent pour l’instant peu présents dans la zone. Protégées par une réglementation sévère sur les placements à l’étranger autant que par leur petite taille et leur faible expérience, les banques de l’Union n’ont jamais été infectées par les actifs toxiques qui ont semé la panique aux Etats-Unis et en Europe en fin des années 2000. Les flux interbancaires, dont le tarissement a récemment menacé le blocage du système bancaire en Europe, sont encore très limités dans l’Union, surtout entre groupes distincts, en raison de la méfiance des banques entre elles et de la bonne liquidité générale du système. Pourtant, d’autres risques potentiels, générés par l’évolution des systèmes bancaires et de leur environnement, se manifestent et parfois grandissent. Trois au moins méritent l’attention.

Le premier est celui de la qualité et du caractère approprié de la réglementation régissant l’activité bancaire, et présente donc un aspect micro-prudentiel. Le dispositif de régulation est en effet le meilleur garant du maintien de la bonne santé retrouvée et de la solidité des établissements de la zone. En la matière, les règles applicables dans l’Union ne paraissent pas avoir connu toutes les transformations souhaitables, même si plusieurs vagues de mise à niveau – et de durcissement – ont eu lieu notamment entre 1990 et 2000. La comparaison avec  d’autres systèmes subsahariens comparables met d’abord notamment en valeur divers décalages en termes de ratios. Celui du capital minimal, maintenant fixé à 5 milliards de FCFA, soit 7,5 millions d’Euros, nous place derrière la majorité des pays africains. Celui du ratio de solvabilité « largo sensu », essentiel au vu des principes de Bâle II, demeure à 8% alors qu’il atteint 12% dans les pays de l’EAC. Celui relatif à la concentration des crédits limite toujours à 75% des fonds propres les concours les plus importants sur un seul risque alors que ce pourcentage est classiquement contenu entre 25% et 35% d’Accra à Madagascar. Enfin, il n’existe aucun ratio proprement dit de liquidité alors qu’un pourcentage fonds propres/dépôts de 8% doit être strictement respecté au Kenya et constitue une contrainte fort lourde. L’évolution vers des normes plus proches de celles appliquées  au plan international est donc souhaitable.

Parallèlement, les méthodes de supervision gagneraient à quelques changements qui renforceraient les contrôles existants tout en instaurant des rapports plus étroits et constructifs avec les banques de la zone. Une surveillance plus serrée du respect des principaux aspects de la réglementation serait en effet facilement admise dès lors que les conclusions mettent aussi en valeur les progrès accomplis sur des bases faciles à apprécier comme celle de l’indicateur « CAMEL » dans l’EAC.  La présentation obligatoire des conclusions des rapports d’inspection au Conseil d’administration des banques, déjà pratiqué ailleurs, serait aussi un utile enrichissement.

Le second risque vient des banques elles-mêmes et de leur environnement. Les récentes crises politiques de Côte d’Ivoire et du Mali ont montré la possibilité concrète de dangers tels qu’une fermeture provisoire mais totale d’établissements, des tentatives de non-respect de la légalité par certaines Autorités ou des destructions d’agences dans des régions ou villes en guerre. La prévalence dans chaque pays de la zone de systèmes économiques peu diversifiés et dominés par des cultures de rente ou des productions minières exportées et très dépendantes de cours internationaux volatils fragilise aussi les établissements bancaires : leur financement s’effectue en outre de manière plus intégrée, ce qui renforce le danger de mouvements procycliques. Le maintien d’une forte présence de sociétés étatiques, les graves dysfonctionnements des juridictions locales génèrent souvent d’autres difficultés. L’augmentation de plus en plus vive des crédits à la clientèle provoque immanquablement une diminution potentielle de la qualité du portefeuille des banques,  qui tend à se vérifier dans un nombre croissant d’établissements. Des bulles financières peuvent apparaitre, comme celle de l’immobilier qui guette dans certains pays, menaçant la valeur des garanties et les remboursements des crédits. Enfin, les banques marocaines ou nigérianes, dont les réseaux multi-Etats de filiales représentent désormais plus de 50% du système bancaire de la zone, peuvent être amenées à prendre des décisions de gestion ou d’affectation des résultats  de ces filiales qui tiennent davantage compte de leurs propres pratiques et préoccupations que  de celles de leurs filiales.

Même si ces risques restent jusqu’ici modérés grâce à la conjoncture ou ont été gérés sans dommage excessif lors des crises politico-militaires rencontrées, quelques mesures préventives seraient opportunes. Les plus importantes devraient concerner la protection des dépôts, pour éviter le retour à la situation des années 1980 : en la matière, la mise en place d’une assurance couvrant tous les dépôts bancaires inférieurs à un plafond donné, financée par la profession, offrirait une sécurité très supérieure à celle donnée par les Etats, précédemment défaillants. Cette mesure, appliquée de plus en plus généralement à la suite de la dernière crise internationale, a reçu un début de concrétisation en mars 2014 dans l’Union  et serait aussi de nature à favoriser la bancarisation. La réalisation d’inspections conjointes par les banques centrales des pays des sociétés mères et des sociétés filiales jettera les bases d’un contrôle consolidé capable de cerner au mieux et de façon équitable les intérêts de toutes les parties. Enfin, il pourrait être envisagé l’introduction de ratios variables selon divers critères, telles les caractéristiques de la conjoncture, pour introduire une composante macro-prudentielle dans la réglementation. Ainsi, le ratio de solvabilité pourrait-il être modifié selon les spécificités du bilan des établissements ou la part du résultat affectée au dividende être limitée en cas de progression inquiétante des crédits en difficulté. La responsabilité publique qui incombe aux banques dans la gestion des dépôts du public peut justifier de telles contraintes dès lors que sont réunies deux conditions : la bonne qualité des informations sur lesquelles seront fondées les décisions, sur la base de « stress tests » pertinents par exemple, et la vitesse de réaction de la Banque Centrale autorisant l’annulation rapide de décisions contraignantes en cas de retournement positif de situation.

Un troisième risque provient de l’endettement en croissance rapide des Etats. A partir de 1996, le recours à la Banque Centrale pour le financement des déficits budgétaires a été stoppé pour les Etats. Ceux-ci se sont alors tournés de plus en plus massivement vers le nouveau marché financier régional pour financer leurs besoins à court comme à moyen terme. La bourse régionale, expérience unique au monde, s’est en effet vite révélée en manque d’opportunités d’investissements, par suite de la rareté des privatisations par ce canal et de la frilosité des entreprises par rapport à cet instrument, face à une offre abondante de capitaux provenant initialement des banques et investisseurs institutionnels. Les emprunts d’Etat, bien rémunérés et défiscalisés, ont donc  aisément trouvé des preneurs et ils constituent maintenant une forte majorité du portefeuille obligataire sur le marché et un pourcentage important des placements en trésorerie de la plupart des banques. Ces appels au marché se généralisent – seul le Niger reste à l’écart pour l’instant – et leurs montants respectifs comme leur nombre s’amplifient régulièrement avec les besoins croissants des pouvoirs publics.

Cette évolution génère plusieurs dangers potentiels. Elle pourrait rapidement assécher le marché alors que celui-ci était initialement destiné au financement à long terme des entreprises. Elle s’effectue par ailleurs en dehors d’une coordination optimale de ces émissions qui permettrait de rationaliser le marché. Enfin, les critères selon lesquels sont autorisés ces emprunts à moyen terme normalement destinés à des investissements bancables ne sont pas définis avec la même rigueur et la même uniformité que celle qui prévalait lors de la mobilisation de capitaux dans le cadre de l’article 16 du traité de l’Union.  Avec les difficultés potentielles, économique et politique, que pourraient connaitre certains Etats, une affectation à des fins autres que celles d’investissements n’est donc pas exclue tout comme un risque de défaut, même temporaire, qui fragiliserait tout l’édifice bousier régional désormais en expansion. Pour remédier à ces risques, une gradation des mesures est envisageable. La plus facile et immédiate est celle d’une coordination et d’une programmation régionales des émissions de titres publics, pour faciliter l’absorption de ceux-ci par le marché et éviter de mettre en difficulté les émissions privées qu’il est souhaité développer : la Banque Centrale a déjà entrepris ce travail avec la création de l’Agence-Titres UMOA en 2013. La fixation de critères régionaux uniformes pour ces appels au marché financier permettrait aussi de fixer des limites acceptables par tous et aptes à mieux sécuriser le marché. Enfin, l’adoption de nouvelles règles relatives à cette composante des actifs bancaires, en termes de possibilités de refinancement par la Banque Centrale ou de plafonds en pourcentage du bilan par exemple, constitueraient aussi d’utiles garde-fous.

Les quelques risques recensés, qui ne sont pas exhaustifs, doivent être relativisés. Ils apparaissent effectivement modestes à court terme et très inférieurs  aux avantages que la société et l’économie régionales retirent des progrès de l’intégration. L’expérience vécue par l’Union dans les années 1980 tout autant que les grandes vicissitudes récentes de l’Europe incitent toutefois à la prudence. Le renforcement de tous les acteurs économiques et financiers et l’adoption par eux de comportements vertueux, imposés si  nécessaire par des règles contraignantes mais justifiées, économiseront beaucoup de difficultés et seront de précieux atouts pour réaliser les performances qui sont attendues de l’UEMOA.

Paul Derreumaux

Dette publique en Afrique Subsaharienne

Dette publique en Afrique Subsaharienne : attention danger ?

Dans les années 1980/2000, beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne ont subi douloureusement les effets des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale. Ceux-ci visaient à combattre un triple déséquilibre structurel : celui des finances publiques, celui de la balance commerciale et celui d’un endettement extérieur insupportable. La cure d’austérité multiforme issue des PAS n’a pas été suffisante pour ramener le ratio de la dette à un niveau acceptable. Les divers créanciers des pays en développement ont donc, accepté, bon gré mal gré, des remises de dettes et supporter ainsi une partie du coût des réformes imposées aux économies africaines. Les institutions publiques bilatérales d’appui au développement, puis les prêteurs privés ont été les premiers à accepter ces restructurations négociées pays par pays à travers des structures portant respectivement les noms respectables de Club de Paris et de Club de Londres. Les grandes institutions multilatérales, regroupées autour de la Banque Mondiale, ont été beaucoup plus réticentes à consentir ce processus d’effacement partiel de leurs créances, qui mettait en cause le dogme de l’intangibilité de celles-ci. La gravité de la situation les a contraintes à cet effort, concrétisé par l’Initiative dite des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) dont ont bénéficié une bonne trentaine de pays d’Afrique Subsaharienne. Rétrospectivement, ces coûteux ajustements paraissaient justifiés de part et d’autre : pour payer le prix, selon les cas, de leurs erreurs d’analyse ou de leur avidité, du côté des prêteurs ; en raison de la gabegie ou de politiques économiques inefficaces, du côté des emprunteurs. C’est finalement chez ceux-ci que ces efforts ont laissé les traces les plus visibles : au passif, des effets sociaux au goût amer encore vivace au sein des populations, en particulier les plus défavorisées; à l’actif, une nette amélioration des équilibres macroéconomiques et une réduction drastique de la dette extérieure.

Il est aujourd’hui généralement admis que cette meilleure santé globale des finances publiques et la plus grande orthodoxie des  politiques économiques suivies ont joué un rôle clé dans la trajectoire de croissance retrouvée de l’Afrique subsaharienne depuis les années 2000. La diminution des charges des Etats à la suite de la meilleure maîtrise des dépenses de fonctionnement et de l’effacement partiel de la dette a facilité, dans la plupart des pays, le paiement à bonne date des salaires de la fonction publique, l’appréciation positive des grandes entreprises étrangères sur l’environnement des affaires de leurs implantations africaines et la reprise des investissements des Etats. La conjugaison de ces divers éléments a été appuyée par les données favorables et les transformations structurelles qui ont soutenu la croissance de quelques secteurs : mines, télécommunications, banques,..

Deux principaux facteurs ont favorisé un nouvel accroissement significatif de l’endettement.

Pour le financement national ou régional, le recours des Etats aux financements privés locaux s’est intensifié sous l’effet conjoint d’une montée en puissance de l’épargne nationale, d’un renforcement des marchés financiers et d’une modification des règles de financement des déficits publics. Dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) par exemple, le financement monétaire des Trésors Publics par la Banque Centrale, en application de l’article 16 du Traité de l’Union, qui l’autorisait tout en le contrôlant strictement, est écarté depuis 2001. Il est remplacé aujourd’hui par l’émission publique de titres financiers à court ou moyen terme. Il en découle une plus grande flexibilité des possibilités d’endettement, dans laquelle les Etats se sont engouffrés, et le poids des titres publics sur les marchés monétaire et financier a considérablement augmenté, suivant la voie tracée dans les pays d’Afrique anglophone. La création en 1998 dans l’UEMOA de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) a fourni un cadre approprié à cette expansion. Après des débuts difficiles, la BRVM a démontré la profondeur des gisements d’épargne dans la zone. Les Etats sont vite devenus les principaux émetteurs et leur part dans le compartiment obligataire est aujourd’hui très largement majoritaire, générant ainsi des risques d’assèchement du marché à des fins autres que celles pour lesquelles il avait été créé.

L’endettement extérieur, quant à lui, reprend progressivement un poids relatif croissant. L’effort considérable requis en matière d’infrastructures et d’équipements divers amène les Etats à rechercher toujours davantage de financements étrangers, qui sont d’autant plus facilement obtenus que l’Afrique fait moins peur et apparait même comme l’une des grandes terres d’avenir. L’appétit économique, la volonté d’influence et les moyens accrus des grands pays émergents apportent aux emprunteurs de nouvelles possibilités. Celles-ci sont jugées d’autant plus séduisantes que les aides à taux concessionnels des principales institutions d’appui au développement sont quantitativement limitées et accordées sous des conditions suspensives parfois excessivement exigeantes. Dans la période récente, le niveau exceptionnellement bas des taux d’intérêt de référence a également conduit les pays africains à se tourner vers le marché financier international et les prêteurs privés à rechercher sur le continent des emplois rémunérateurs. Plus de 10 pays africains sont ainsi venus sur le marché des Eurobonds jusqu’en 2013 et le mouvement continue puisque la Côte d’Ivoire place actuellement une émission de 500 millions de dollars US. Modestes à l’échelle mondiale, ces opérations ne sont pas négligeables pour la taille des économies concernées et peuvent comporter des risques de taux et de change notables pour des économies encore fragiles : la hausse des taux engagée aux Etats-Unis, et qui pourrait se poursuivre, témoigne de leur réalité. La gourmandise des prêteurs risque aussi de biaiser l’objectivité de leur analyse et d’encourager le financement par emprunt d’investissements d’utilité contestable.

Enfin, la pratique tant évoquée du Partenariat Public Privé (PPP) peut avoir des effets pernicieux. Censés reporter sur le secteur privé – étranger voire national – le financement de chantiers rentables, les projets conduits en PPP incluent souvent des clauses de garantie, financière ou non financière, qui introduisent des coûts futurs potentiels à la charge des Etats si les investissements ne se déroulent pas selon les prévisions arrêtées. Les assurances de trafic minimum données pour des infrastructures de transport ou de production exportée pour des opérations minières menées en joint-venture illustrent ces risques. Le danger est alors d’autant plus grand que les montants correspondants ne sont pas inclus dans la dette publique recensée et que celle-ci peut alors être systématiquement sous-estimée.

Ces problèmes potentiels ne signifient pas que le nouvel accroissement de l’endettement public doit être banni. L’accélération de la croissance économique est une priorité vitale et la marge de manoeuvre disponible pour la mobilisation de ressources grâce à la hausse du niveau d’endettement est donc particulièrement opportune. La marge de variation reste en outre confortable puisque le ratio Dette extérieure/Produit Intérieur Brut est généralement inférieur à 50%. En revanche, le souvenir d’un passé récent, tout autant que les difficultés actuellement rencontrées par plusieurs pays européens, doivent inciter les Etats africains comme leurs partenaires privilégiés à gérer avec attention cet effet de levier. Du côté des partenaires, les efforts doivent être intensifiés pour accroitre le volume des concours concessionnels et éviter l’accumulation abusive de conditions préalables décourageant les emprunteurs. L’enjeu considérable que représente le développement rapide de l’Afrique mérite cet adoucissement.

Du côté des Etats africains, il faut d’abord s’assurer du bien fondé de tous les investissements programmés et de la pertinence des procédures suivies et des intervenants choisis. Même les projets les plus incontestablement urgents, comme ceux qui visent le renforcement des capacités énergétiques, peuvent souvent être exécutés de diverses manières, à des coûts différents  et avec des intervenants de qualité variable. La réalisation d’un appel d’offres ne constitue d’ailleurs pas la panacée, comme le montrent les avatars rencontrés dans la réalisation du barrage de Kandadji au Niger ou dans certains travaux d’infrastructures ailleurs. Pour éviter au maximum les risques évoqués, les Autorités nationales ont donc avantage à  rester fidèles à quelques principes. Le premier est de construire une vision cohérente à long terme de l’avenir de leur pays, accompagnée d’un programme d’investissement ambitieux mais réaliste pour atteindre les objectifs fixés, et de tenir rigoureusement le cap ainsi défini sans succomber aux sirènes de certains investisseurs surtout soucieux de leurs intérêts particuliers. La capacité d’une mobilisation plus rapide et plus efficiente par les Départements ministériels des ressources obtenues serait aussi une contribution notable à l’utilisation optimale de celles-ci. La qualité de l’adéquation entre la nature des ressources drainées, d’une part, et l’objet et la rentabilité des investissements prévus, d’autre part, est une autre contrainte indispensable. Enfin, un élargissement de l’assiette des impôts et taxes et de meilleures performances dans leur recouvrement est une dernière piste pour desserrer les contraintes d’un endettement excessif.

A peine 25 ans après la fin des PAS, l’Afrique subsaharienne ne peut se permettre de retomber dans le piège d’une dette publique qui l’étranglerait à nouveau. Les challenges d’une croissance rapide, d’un développement inclusif et d’une création massive d’emplois sont en effet des incitations fortes à investir, y compris par l’endettement, mais aussi des contraintes si pressantes qu’elles interdisent à tous les Responsables le droit  à l’erreur.  

Paul Derreumaux