Algérie, Soudan…: même combat. Issues diverses ?

Algérie, Soudan … : même combat. Issues diverses ?

 

Les deux pays ont fait brusquement irruption dans l’actualité politique en 2019, bousculant toutes les hypothèses des analystes. En Algérie, une partie de la population occupe la rue tous les vendredis depuis la mi-février dans les grandes villes, et surtout à Alger, avec autant de calme que de détermination, et égrène ses nouvelles revendications politiques au fur et à mesure que les précédentes sont satisfaites. A Khartoum, d’imposantes manifestations se déroulent sans interruption depuis début avril et ont déjà mis à terre l’ancien Président sans se satisfaire de cette première victoire.

Même si chaque crise a ses explications spécifiques, la situation des deux pays frappe par de nombreuses similitudes, et d’abord par les raisons qui expliquent la soudaineté de ces évènements.  Elles sont d’abord politiques. Il s’agit dans chaque cas d’une société fortement figée, dirigée de très longue date par un régime autoritaire laissant très peu de liberté d’expression. Ce pouvoir est passé peu à peu entre les mains d’une caste très resserrée, composée de chefs militaires et de quelques oligarques, et de leurs familles respectives. Il était incarné par un Président immuable depuis des décennies – 20 ans en Algérie, 30 ans au Soudan – celui-ci étant, dans le cas de l’Algérie, un fantôme invalide. Ce système a favorisé l’installation d’une corruption de très grande ampleur, installée à tous les échelons de la société où pouvait être effectué un « prélèvement » sur la grande majorité de la communauté nationale pour la plupart des évènements de la vie quotidienne. Les explications sont aussi économiques. Le Soudan et l’Algérie sont deux grandes nations pétrolières. L’or noir leur a apporté des ressources considérables qui ont permis à l’Etat de pratiquer depuis le premier choc pétrolier de 1973 une politique active de redistribution. Celle-ci compensait à la fois le manque de liberté d’expression et un chômage élevé résultant d’une faible diversification économique « hors pétrole ». Avec la baisse d’environ 40% des cours en 2014 et malgré la reprise modérée de ceux-ci depuis 2018, avec également la hausse continue de la population, la rente pétrolière providentielle s’est nettement amenuisée. Dans le cas particulier du Soudan, deux éléments supplémentaires ont joué : l’indépendance du Sud-Soudan, abritant 70% des ressources pétrolières, en 2015 ; et l’engagement durable du pays dans plusieurs champs de batailles régionaux qui a lourdement pesé sur la situation des finances publiques.  Les possibilités de financement d’investissements productifs et de subventions aux ménages ou à certains produits se sont donc progressivement raréfiées, faisant monter les mécontentements.  Les causes sont enfin démographiques et sociales. Comme dans tous les pays africains, la jeunesse constitue ici plus de 50% de la population. Pour elle, la légitimité historique d’un pouvoir né de la guerre de libération en Algérie ou d’un ancien coup de force militaire au Soudan pèse peu désormais face à son incapacité à satisfaire les aspirations au travail et à une plus grande liberté qui sont aujourd’hui les principales préoccupations des jeunes de tous horizons.

A ces données structurelles s’est ajouté un élément déclenchant, qui a joué le rôle d’un « effet papillon » : l’annonce de la candidature du Président Bouteflika pour un cinquième présidentiel en Algérie, malgré l’incapacité physique pour celui-ci de diriger le pays depuis sa maladie de 2008 ; la décision d’importantes augmentations de prix de divers produits administrés au Soudan qui a généré fin 2018 des « révoltes du pain », déjà observées en 2015.

Plusieurs ressemblances frappantes peuvent aussi être relevées dans les modalités de démarrage et de déroulement de ces crises. Elles sont d’abord toutes deux nées de manière spontanée, sans coordination préalable de grands mouvements d’opposition, d’ailleurs inexistants dans ces régimes. En Algérie, les premières manifestations populaires sont nées dans des villes moyennes à la mi-février 2019 : alors qu’on pouvait penser que les Autorités ne laisseraient pas le mouvement s’étendre, celui-ci a gagné Alger et ne s’est plus arrêté depuis lors, grossissant en nombre et s’étendant chaque semaine à de nouvelles catégories de la population. Au Soudan, l’explosion populaire du 6 avril à Khartoum n’a pas été terrassée brutalement comme on pouvait s’y attendre, en raison de dissensions entre la police et d’une partie de l’armée, et s’est de même propagée à une bonne partie de la société civile urbaine. A chaque fois, les réseaux sociaux ont été un élément déterminant de la mobilisation des manifestants et, étrangement, ne semblent pas avoir été coupés par un pouvoir peut-être trop sûr de lui. La crise s’est aussi déroulée jusqu’ici d’une façon étonnamment pacifique. Les manifestants ont évité tout affrontement avec les forces de l’ordre et tout débordement émeutier, clamant leur pacifisme et affichant une remarquable maturité malgré leur absence fréquente d’engagement politique. Curieusement, et contrairement aux pratiques antérieures, les Autorités n’ont pas non plus cherché ou réussi à « casser » par la force ces manifestations, sans doute parce qu’elles n’ont pu imaginer leur ampleur et leur longévité dans le cas de l’Algérie, et par suite de positions divergentes des Responsables sécuritaires au Soudan. Enfin, le plus remarquable est que les contestataires ont obtenu dans chaque cas des succès rapides et, à chaque étape gagnée, ont posé avec le même calme de nouvelles exigences, affirmant haut et clair qu’ils voulaient un changement total de régime et non un mouvement de personnes. A Alger, ces victoires impressionnantes ont été la renonciation de M. Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel puis la démission de celui-ci, le report à juillet 2019 des élections générales, le départ volontaire ou forcé de personnages clés du clan du Président, le début d’une grande campagne d’épuration qui se poursuit toujours. A Khartoum, les manifestants ont obtenu en quelques semaines le départ et l’arrestation de M. El Béchir, la démission du Chef du Conseil Militaire qui lui avait succédé, le recul des militaires putschistes dans leur projet d’un gouvernement militaire pour un minimum de deux ans, et même récemment leur entrée en discussion avec les forces de la rue sur la constitution d’un gouvernement « mixte » armée/opposition civile.

La situation insurrectionnelle dans laquelle se trouvent les deux pays ne pourra se prolonger encore longtemps. Les économies algérienne et soudanaise, déjà soumises de longue date à de fortes turbulences par suite de mauvaise gestion, handicapées par des prix du pétrole sans doute durablement abaissés, ont besoin d’un retour au calme -et au travail- et d’une clarification politique. La sortie de crise est pourtant difficile et l’état actuel d’équilibre particulièrement instable peut basculer dans plusieurs directions. La première, optimale, est l’installation d’un régime démocratique bénéficiant d’un large consensus national, privilégiant le retour du pays à une stratégie pérenne de développement économique et social plutôt qu’une chasse aux sorcières contre ceux qui ont conduit la nation à une telle situation. La grande diversité des composantes contestataires, la résistance des anciens pouvoirs, qui ira sans doute croissant, le souci légitime de justice de ceux qui ont si longtemps été laissés pour compte rendent cette option difficile à appliquer. D’autres scénarii sont hélas possibles comme le montrent plusieurs exemples. Celui, extrême, de la Syrie, où la tentative de renverser le régime a conduit à une guerre civile qui a fait en huit ans plus de 500000 morts, sans encore conduire à une solution acceptée par tous. Celui du Vénézuela, plongé dans une tourmente politique et économique depuis fin 2015, attisée par de nombreuses interférences étrangères, et qui peut dégénérer à tout moment en lutte fratricide. Celui du Zimbabwe, où l’immense espoir créé par le départ forcé de M. Mugabe, n’a pas conduit à un véritable changement d’équipe, ce qui maintient le pays dans une état proche de celui de la période précédente. Ceux, variés, des pays du « Printemps Arabe » allant d’une Tunisie plutôt exemplaire dans son évolution politique mais encore hésitante dans son redémarrage économique, à une Egypte qui redevient une grande puissance économique au prix de répressions douloureuses et parfois sanglantes et de l’acceptation d’un régime autoritaire et peu démocratique.

Quel que soit le chemin qui sera pris -ou subi- par les peuples algérien et soudanais, plusieurs leçons pourraient utilement être retirées de ces deux crises par les nombreux pays subsahariens en situation fragile. D’abord, un tel mouvement insurrectionnel risque surtout d’intervenir s’il n’existe aucun espace de liberté où peut s’exprimer la colère populaire. Les régimes autoritaires, sans droit d’expression ou d’opposition politique, sont donc plus menacés que les régimes plus « démocratiques » où ces possibilités laissent ouverte l’espoir d’un changement pacifique, même si celui-ci est souvent illusoire en raison de la corruption ou des manipulations des votes. Le Congo parait ainsi plus menacé par de tels évènements que le Mali. En second lieu, l’existence d’un « élément déclencheur » est toujours observée. Il est par nature imprévu, mais important et mobilisateur. La tuerie du « Vendredi Noir » au Mali en mars 1991 conduisit ainsi immédiatement à la chute du pouvoir du Général Moussa Traore. De plus, les positions des grands Etats et des institutions étatiques régionales ou continentales   compliquent la donne en multipliant les ingérences dans la situation et en prenant rarement partie pour un seul camp, comme le montre le cas du Vénézuela. Ainsi au Soudan, les sanctions économiques longtemps appliquées par les Etats-Unis ont précipité le dépérissement du régime du Soudan, mais le délai de trois mois, donné par l’Union Africaine aux militaires, pourrait favoriser ceux-ci. Une prolongation de la crise semble aussi plus favorable au pouvoir en place en raison de la lassitude possible des manifestants, de l’essoufflement de leurs moyens d’action et du désintérêt progressif des grands médias et donc d’une opinion internationale toujours soumise à une avalanche d’informations nouvelles. Enfin, les pays comme l’Algérie et le Soudan restent toujours soumis à une forte menace du terrorisme islamique : les situations insurrectionnelles qu’ils connaissent sont un terreau fertile pour ce fléau. Des mouvements extrémistes déjà bien organisés, voire puissants dans le passé comme en Algérie, pourraient y prospérer plus facilement que des partis d’opposition laïques qui ont tout à construire. Ils constitueraient alors un danger majeur pour le pays et une partie de l’Afrique subsaharienne.

Même si, heureusement, le pire n’est jamais sûr, la liste des issues possibles montre bien que l’Algérie et le Soudan ont des probabilités significatives de devoir affronter, sans doute loin des projecteurs internationaux, une période de transition longue et difficile. Les nombreux pays dont les situations politiques et/économiques sont délicates ont donc le plus grand intérêt à éviter ces soubresauts violents. Il leur faut pour cela accélérer les réformes, notamment pour une meilleure gouvernance et une stratégie économique plus éclairée, qui les éloigneront d’une telle zone de risques. En pouvant se passer d’une phase de remise en ordre, ils feraient une grande économie de temps et d’énergie, qu’ils pourront utilement consacrer à d’autres objectifs.

Paul Derreumaux

Article publié le 10/05/2019