Afrique : trois vœux (modérément ambitieux) pour 2026

En cette époque des vœux, osons en formuler trois qui devraient être bénéfiques pour toutes les nations du continent, sans aller à l’encontre des intérêts particuliers de certaines d’entre elles.

Le premier est le renforcement, ou la relance parfois, des communautés régionales à vocation économique. Elles ont déjà été à la base d’importants progrès pour les Etats, les entreprises et les citoyens qui en font partie : meilleure liberté de circulation des personnes et des biens, réalisation de grands projets collectifs, programmes de convergence des économies, ..Ces avantages acquis ne paraissent pas être remis en cause malgré les tensions récemment apparues au sein de certaines de ces structures. Cette consolidation communautaire n’est pas non plus contradictoire au principe de souveraineté qui anime un nombre croissant de nations et est justifié par les nombreux échecs des politiques d’aide publique au développement et de partenariats extérieurs. L’ambition serait de rendre cette souveraineté plus performante dans les domaines où une action commune autorise la mutualisation des efforts et une plus grande envergure des projets. Ainsi, la réalisation d’infrastructures utiles à plusieurs pays -routes, ports, infrastructures numériques,,…- profiterait aux entreprises comme aux populations. L’engagement d’une meilleure répartition des investissements productifs entre membres de la communauté apporterait une croissance plus rapide des entreprises concernées, une distribution mieux partagée des créations d’emplois et l’expansion des échanges intracommunautaires. La volonté affirmée d’une identité régionale pourrait conduire à des actions de solidarité profitables à tous, tels des investissements réduisant les handicaps des pays enclavés ou des mécanismes de compensation des coûts d’approche. La présence d’institutions régionales de financement faciliterait la concrétisation de tels programmes. Cette discipline collective donnerait enfin des capacités de négociation plus solides vis-à-vis de l’étranger et favoriserait les chantiers de moyen terme comme une monnaie commune ou le succès de la ZLECAF.

Le second est le bond en avant dans l’utilisation des énergies renouvelables, et surtout solaires. L’Afrique dispose ici d’un avantage comparatif sans doute unique au monde par la qualité et la généralité de son ensoleillement. Mais elle peut aussi bénéficier désormais de trois atouts additionnels : des financements croissants de nombre d’institutions internationales et régionales pour de tels investissements ; la forte baisse des prix de vente de ces équipements par la Chine, premier producteur mondial, qui les rend désormais bien compétitifs ; la parfaite divisibilité de cette énergie, adaptée aussi bien aux installations individuelles qu’aux grandes centrales. Le continent peut exploiter cette nouvelle donne pour rattraper son grand retard énergétique, qui pénalise, voire empêche, de nombreuses initiatives. Le mouvement est déjà bien engagé. De nombreuses nouvelles centrales solaires sont opérationnelles ou en construction dans des pays fort différents : de l’Afrique du Sud au Burkina Faso, de la Cote d’Ivoire à la Zambie par exemple. En Sierra-Léone, au Mali ou ailleurs, les ménages urbains ont investi eux-mêmes à tout va en panneaux solaires, sommaires ou de belle taille, pour échapper aux crises énergétiques qui se prolongent. L’Afrique peut faire en quelques années un bond dans au moins trois domaines, qui autoriseront d’autres avancées. Le premier est celui de la disponibilité accrue d’une énergie électrique moins coûteuse, accessible au plus grand nombre, base indispensable pour tous investissements économiques et tous progrès sociaux. Un autre est celui d’une révolution agricole par une irrigation plus facile et économique -forages et pompes solaires-, génératrice d’une meilleure productivité, de revenus supplémentaires pour les paysans et d’activités de transformation dans les campagnes. Le troisième est celui de l’introduction rapide de véhicules électriques, génératrice d’une mobilité urbaine propre, à laquelle certains s’essaient déjà.

Le troisième est celui d’actions concrètes et intensifiées au profit d’une jeunesse qui rassemble souvent plus de 50% de chaque population nationale. Celle-ci, de mieux en mieux informée de l’évolution du monde et de ce qu’il offre ailleurs à ses semblables, s’efforce de dompter son impatience, parfois sa colère, sans se résigner. Mais elle voit que les formations, chèrement payées par la famille, la conduisent rarement à des emplois décents, trop rares et décalés par rapport aux savoirs acquis. Face aux urgences de toutes sortes, il est certain que les Etats ne peuvent régler d’un coup tous les problèmes. Mais les parents et les jeunes sont capables de mesurer la réalité et l’utilité des efforts accomplis pour engager les solutions attendues. En la matière, plusieurs politiques, non exclusives, pourraient être adoptées. L’une consisterait en une adaptation urgente des programmes à des besoins essentiels du pays : formations scientifiques privilégiées dans l’enseignement général, formations pratiques pour des ouvriers qualifiés, des ingénieurs, des gestionnaires, des informaticiens dans l’enseignement professionnel. Une autre résiderait dans l’essor de partenariats tous azimuts avec les grandes entreprises locales pour le financement de formations qu’elles attendent et avec l’étranger pour la prise en charge de bourses et l’accueil d’étudiants. De même, des échanges temporaires d’enseignants apporteraient aux professeurs comme aux étudiants africains les connaissances les plus actualisées. Une quatrième pourrait être conduite à travers l’augmentation massive des soutiens aux petites entreprises formelles promues par des jeunes, notamment dans la transformation de produits agricoles locaux. Une dernière, essentielle, serait la facilitation de l’accès des jeunes filles aux enseignements et aux postes de travail. Plus les résultats de ces actions seront visibles, plus vite sera rendu l’espoir aux millions de jeunes qui jouent leur avenir et sont celui de leurs pays.

Puissent ces vœux, s’ils sont partagés, voir en 2026 des débuts consistants de réalisation !

Paul Derreumaux

Article publié le 13/01/2026

UEMOA : Trois défis pour les banques en 2026

Dans l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), les banques commerciales devraient avoir connu en 2025, comme depuis 2021, une croissance honorable et des profits élevés, même si les performances sont inégalement réparties entre pays. Ainsi renforcées, elles auront au moins trois défis à relever en 2026 : une conjoncture plus hésitante dans une concurrence durcie ; la nécessité d’investissements technologiques alourdis ; l’entrée dans une interopérabilité aux effets incertains.

Même si l’évolution projetée du PIB pour l’année nouvelle est en ligne avec le momentum qui la caractérise depuis plus d’une décennie, plusieurs facteurs pourraient l’infléchir. L’un, économique, est lié aux incertitudes internationales et, surtout, aux difficultés conjoncturelles de quelques pays de l’Union qui pénaliseraient des perspectives prometteuses à court terme, notamment minières dans plusieurs pays. L’autre, politique, s’observe dans une communauté régionale moins soudée, qui rend difficile la mise en œuvre par l’UEMOA de grands projets d’investissement publics, d’énergie ou d’infrastructure par exemple, propres à stimuler le développement. Le dernier est sécuritaire au vu de l’emprise élargie du terrorisme/banditisme incrusté dans la région, qui développe ses impacts négatifs sociétaux et économiques. Dans le même temps, le paysage bancaire régional pourrait accueillir en 2026 quelques nouvelles entités, surtout créées ex nihilo. Si ces schémas sont confirmés, la compétition serait encore modérément durcie dans un environnement moins assuré.La cession par la Société Générale de ses deux filiales ivoirienne et sénégalaise,et les restructurations majeures des groupes Orabank et, surtout, Ecobank, ne semblent au contraire pas immédiates, laissant à plus tard ces révisions en profondeur du système bancaire régional.

En revanche, celui-ci aurait besoin de consolidation dès 2026 dans plusieurs grands domaines technologiques : automatisation accrue de ses processus pour gagner en temps, efficacité et sécurité ; digitalisation des relations avec la clientèle pour des objectifs de productivité et d’attractivité ; exploitation des possibilités offertes par l’Intelligence Artificielle (IA) pour, par exemple, le choix des cibles commerciales et la sélection des emprunteurs. L’accélération de ces investissements est doublement indispensable : suivre dans la région l’élévation continue des standards internationaux de la profession sur ces différents plans, comme on l’observe dans d’autres pays africains ; rattraper le retard pris dans les moyens de paiement par rapport à de nouveaux acteurs -Emetteurs de Monnaie Electronique (EME) et toutes formes de fintech- qui doivent leurs succès à cette approche de la clientèle et à la force de leurs systèmes informatiques. Beaucoup des investissements entrant dans ce cadre sont fort couteux, complexes et parfois encore en cours de mise au point. Ils requièrent donc des ressources financières et humaines et des volumes d’activité plus accessibles aux groupes les plus puissants et aux implantations multiples, ce qui pourrait élargir les inégalités entre banques et entre pays.

Enfin, le système bancaire régional effectuera en 2026 un saut dans l’inconnu avec l’entrée en vigueur de l’interopérabilité, initiée depuis septembre dernier. Cette nouvelle plateforme informatique, impulsée et gérée par la Banque Centrale, permet à tous -particuliers comme entreprises- d’effectuer en permanence des paiements dans toute l’Union, de façon instantanée et sécurisée, par le canal de tout prestataire de paiement agréé. Conçue pour renforcer l’inclusion financière par ses coûts réglementés, elle vise aussi un meilleur contrôle des Autorités monétaires sur toutes ces opérations et l’interconnexion des divers circuits possibles alors que le foisonnement des intervenants actuels tend à fragmenter ceux-ci. Avant-gardiste, ce système peut générer des économies pour la clientèle et des gains de productivité pour la profession. Il met en concurrence directe toutes les composantes de celle-ci qui disposent chacune d’atouts variés : les banques, acteur majeur, auront un rôle obligatoire de sponsors des autres participants ; les sociétés de microfinance ont l’avantage de leur large clientèle ; les EME ont ceux de leurs immenses réseaux et de leur niveau technique. La complexité du nouveau système entrainera une période inévitable de tâtonnements et de montée en force de l’utilisation par le public. Elle pourrait durer une bonne partie de 2026, mais l’impact futur devrait être notable, sans que les gagnants et les perdants puissent être identifiés avec certitude.

Ces défis n’enlèveront pas les préoccupations déjà connues. Les banques auront ainsi à tenter d’apporter des réponses à la demande constante d’un financement plus important des économies.  Il leur faudra aussi s’attendre à un ajustement à bref délai des exigences réglementaires : la toute récente augmentation à 25 milliards FCFA du capital minimum des banques d’Afrique centrale francophone montre que la course aux fonds propres est loin d’être terminée….

Paul Derreumaux

Article publié le 05/01/2026

Afrique : l’intégration indispensable entre développement économique et lutte pour le climat peut s’appuyer sur les innovations financières  

Malgré un poids économique très inférieur à celui de sa population, l’Afrique subit de plein fouet le changement climatique. Pourtant, les évolutions récentes montrent qu’elle devient aussi un laboratoire de solutions énergétiques, agricoles et financières, porté par des institutions dynamiques, des innovations de rupture et une volonté politique croissante.

Un continent vulnérable mais multiple

L’Afrique contribue peu aux émissions mondiales de CO₂ mais en endure fortement les effets. Sur tout le continent, le développement économique reste un impératif vital, tandis que les situations nationales — ressources, fragilités, financements — diffèrent profondément. Une politique climatique efficace doit donc être intégrée aux stratégies de développement de chaque pays, en tenant compte de leurs atouts spécifiques.

Financements climatiques : des progrès réels, un secteur privé encore timide

Selon les données 2022 du Rapport sur la finance climat en Afrique, les financements ont surtout progressé grâce aux institutions publiques, notamment internationales. Le secteur privé reste limité (18% des flux), concentré sur quelques pays et dominé par des acteurs étrangers. Mais l’essor récent des banques subsahariennes, nées pour la plupart il y a moins de cinquante ans et désormais modernes et compétitives, ouvre des perspectives prometteuses pour les futurs financements climatiques.

Énergie : des avancées structurantes et l’essor du solaire décentralisé

Face aux coûts élevés et aux difficultés des mégaprojets, de nouvelles dynamiques émergent : appui technique pour les partenariats PPP, accélération des projets d’énergies renouvelables, titrisations innovantes pour le financement de programmes et surtout expansion du solaire. L’off-grid révolutionne l’accès à l’électricité rurale, mais les importations d’équipements solaires concernent aussi désormais l’équipement des citadins. Des initiatives comme le programme d’ACUMEN pour 70 millions de personnes montrent la place croissante de solutions décentralisées.

Agriculture : vers une stratégie climat-développement

Le développement agricole et l’adaptation climatique convergent progressivement. La récente convention de 500 millions USD entre la Côte d’Ivoire et Standard Chartered illustre le potentiel des montages financiers durables. L’irrigation — encore sous-développée — offre un levier immédiat pour accroître productivité et résilience. Ces stratégies peuvent s’appuyer sur une palette d’outils financiers de plus en plus diversifiés: obligations vertes, refinancement de prêts bancaires pour des investisseurs privés, partenariats public-privé, coopération intra-africaine pour la reproduction d’initiatives réussies.

Des crises qui accélèrent l’innovation : l’exemple malien

La crise énergétique au Mali a déclenché un essor rapide du solaire individuel, des kits basiques aux installations complètes. Cette transition s’est faite quasi exclusivement par autofinancement, révélant le rôle essentiel possible mais encore sous-utilisé des banques. Avec des prêts adaptés et des garanties, le solaire pourrait devenir un produit bancaire structurant, en bénéficiant d’avantages qui sont apparus aujourd’hui pour le financement de l’habitat. Un développement de ce type ouvrirait la voie à d’autres secteurs qui émergent, telle la mobilité électrique.

Pour agir : réalisme, détermination, imagination

La transformation climatique et économique de l’Afrique repose sur trois principes :

•     Réalisme, pour définir clairement besoins et engagements ;

•     Détermination, grâce à une coordination forte de tous les acteurs ;

•     Imagination, celle qui naît du terrain et inspire des solutions inédites face à l’urgence climatique.

L’Afrique montre déjà que ces trois leviers peuvent ouvrir la voie à un développement durable et résilient.

Cette analyse synthétique fait suite à mon intervention au Symposium FERDI/BDF/AFD  sur le rôle du secteur financier dans la lutte contre le changement climatique en Afrique en date des 3-4-5 novembre dernier https://www.youtube.com/watch?v=akjM1B176HA&t

Paul Derreumaux

Article publié le 11/12/2025

Afrique subsaharienne : vive le solaire !

L’Afrique Subsaharienne (ASS) reste, de loin, la zone la moins avancée en termes de disponibilité d’énergie électrique.  Certes la situation est fort inégale selon les pays -le taux d’accès à l’électricité est ainsi en 2023 : 2 fois moins élevé en Sierra Leone qu’au Kenya et 4 fois meilleur en Afrique du Sud qu’au Niger. Mais il est en moyenne inférieur à 54% -et à 30% si on considère seulement les zones rurales où résident souvent encore plus de 50% des populations- contre plus de 90% dans le reste du monde. De plus, la poussée démographique exceptionnelle -multiplication par 5,3 de la population en ASS depuis 1960- réduit significativement à elle seule le résultat de tous les efforts accomplis et explique en partie la faible amélioration enregistrée depuis 2010.

Les dernières années montrent pourtant des réalisations encourageantes, avec le lancement ou l’aboutissement de nouvelles centrales de production dans de nombreux pays allant de l’Ouganda au Burkina Faso et du Ghana à l’Afrique du Sud. Elles mettent aussi en évidence une réorientation consécutive au développement des énergies propres issues de la croisade, devenue mondiale, menée contre le réchauffement climatique et les émissions de CO2 : le tout récent achèvement du barrage géant de La Renaissance en Ethiopie en est un exemple emblématique.

Sur ce plan, l’énergie solaire offre sans doute des perspectives particulièrement attractives pour toute l’ASS en raison de son triple avantage. Elle est particulièrement abondante sur l’ensemble des territoires, plus permanente que l’énergie éolienne, mieux répartie que l’énergie hydraulique. En second lieu, les principaux fournisseurs, et au premier rang la Chine, ont maintenant diminué fortement le coût unitaire de leurs produits -panneaux et batteries- en même temps que la qualité de ceux-ci montait en gamme. Enfin, l’énergie solaire est actuellement la plus morcelable : les offres peuvent aller des installations individuelles les plus modestes aux grandes centrales de production, visant à renforcer un réseau national. Ces atouts combinés avaient permis la création de réseaux off grids dans les campagnes : ils engendrent maintenant une foison de mini off grids urbains.

Une récente étude du think tank international Ember met en effet en valeur l’intensité et la généralité de la progression des importations de panneaux solaires en ASS.  Ceux en provenance de la seule Chine -environ 80% du total- ont augmenté de 60% sur les 12 derniers mois, et plus que doublé sur deux ans. 25 pays ont vu leurs importations dépasser un volume de 100 MW et 20 nations ont établi de nouveaux records. En moyenne, ces importations pourraient faire croitre la quantité d’électricité produite de 5%, et parfois de beaucoup plus -+61% pour la Sierra Leone selon cette étude-.. D’autres enseignements apparaissent de ce travail : l’augmentation de la part d’électricité d’origine solaire contribue à réduire sensiblement le prix moyen du kwh dans le pays et fait diminuer les dépenses d’importation de diesel

Un dernier point remarquable est que, surtout dans les pays les moins riches, nombreux en ASS, une part significative de cette demande a été fortement impulsée par la seule volonté des ménages et des petites entreprises urbaines, sans soutien initial de financements ou d’appuis extérieurs. Cette clientèle affronte en effet pour une bonne part la conjonction de divers inconvénients : prix élevés de l’électricité officielle, coupures de courant fréquentes, difficultés d’accès dans certaines zones. Les manques peuvent se transformer en crise plus profonde comme c’est le cas à Madagascar depuis plusieurs mois ou au Mali depuis fin 2023. Dans ce pays, selon Ember, les importations chinoises d’équipements solaires auraient presque quintuplé depuis 2023. Dans ces cas extrêmes, on peut considérer que cette recherche de solutions individuelles participe à la solution de la crise globale, en permettant à la société nationale de concentrer ses efforts au profit de la satisfaction des grands consommateurs dont les besoins sont incompatibles avec ces équipements individuels. La force et la permanence de cette demande spontanée justifieraient la mise en place d’un ensemble de mesures capables d’amplifier ces équipements énergétiques : financements ad hoc par les banques locales, renforcement des refinancements par les bailleurs institutionnels, mise en place de dispositions réglementaires favorables par les banques centrales, exonérations de taxes à l’import pour ces équipements, …

Le solaire ne résout certes pas toutes les difficultés énergétiques de l’ASS : il laisse notamment de côté le problème crucial du chauffage des aliments. Sa facilité d’utilisation, ouverte à tous, et l’extension possible de ses usages permettent cependant de bouger les lignes, grâce à l’accélération des changements. Un possible chemin vertueux qu’il ne faut pas manquer…        

Paul Derreumaux

Article publié le 07/10/2025

BANQUES AFRICAINES : grandes manœuvres pour ETI

Pour ceux qui aiment à la fois le théâtre et les banques, les nouvelles qui ont concerné cet été la société ETI, holding du groupe ECOBANK (22ème banque africaine par ses fonds propres; 33 filiales sur le continent), évoqueront sans doute certains ressorts des tragédies grecques, pleines de rebondissements.

En juin 2025, la banque sudafricaine Nedbank (4ème du pays et 8ème de toute l’Afrique par ses fonds propres), actionnaire principal de ETI, annonçait des négociations avancées pour la cession des 21% du capital qu’elle détient dans le capital de cette société. Présentée par le vendeur comme un virage stratégique, avec un possible recentrage national de ses activités, cette vente n’est pourtant sans doute pas étrangère à trois données actuelles du réseau Ecobank qui rejaillissent sur sa structure de tête. C’est d’abord une longue bataille menée pour réduire et provisionner au niveau adéquat les créances en souffrance de certaines filiales, et notamment celle du Nigéria, qui a empêché depuis plusieurs années ETI de servir un dividende honorable à ses actionnaires. C’est en conséquence une chute durable du cours en bourse depuis sa cotation sur les places d’Abidjan, Accra et Lagos et des difficultés croissantes à le faire remonter malgré les redressements déjà opérés et les belles performances de certaines filiales : il a dû en résulter des provisions importantes à constituer pour les actionnaires cotés comme Nedbank. Ce sont enfin les importants besoins de financements complémentaires imposés à la fois par l’envolée des capitaux propres requis pour les banques nigérianes et par un endettement déjà élevé à honorer. Surprenante pour les observateurs extérieurs, cette décision était donc vraisemblablement attendue pour les familiers de ETI.

Ce premier acte entre personnages déjà en place se terminait par des supputations sur les repreneurs les mieux placés des actions en vente de Nedbank : son alter ego dans l’actionnariat actuel, la Qatar National Bank (QNB), ou un puissant groupe nordafricain, moyen-oriental, voire subsaharien ? L’acte 2, joué fin août 2025, révélait une surprise de taille avec l’annonce par le vendeur du choix de Bosquet Investments, holding installée à Maurice et pilotée par M. Alain Nkontchou, pour la reprise de ses parts au prix d’environ 100 millions de USD. M. Nkontchou, bien connu du milieu bancaire et financier africain, est lui-même actionnaire d’ETI qu’il a   présidée pendant 4 ans et jusqu’en 2024. Il est donc bien au fait des efforts menés par les équipes du groupe pour corriger les faiblesses actuelles de celui-ci et lui redonner les forces et l’attractivité nécessaires pour son développement et sa rentabilité. Pourtant, le deal engagé verra normalement s’accomplir au moins trois étapes complémentaires, qui constitueront les actes à venir de cet évènement, avant que l’issue de celui-ci soit parfaitement connue.

Comme déjà annoncé, la première sera celle de l’agrément des Autorités monétaires concernées : au moins celles d’Afrique de l’Ouest francophone, puisque ETI est dans leur périmètre de contrôle, et du Nigéria, site d’implantation de la principale filiale. En raison de l’importance du groupe et du rating de l’actionnaire sortant, l’analyse de la transaction devrait être très attentive. Son prix indiqué -20% du prix payé par Nedbank en 2014- peut s’expliquer par les provisions qu’a déjà dû constituer le vendeur. En revanche, peu d’informations ont été publiées sur Bosquet Investments, ses actionnaires, ses moyens financiers et ses éventuels partenaires : ces données seront scrutées par les Banques centrales.

A l’issue de cet acte décisif de l’agrément, le repreneur aura d’abord à rechercher parmi les principaux actionnaires historiques du tour de table, qui sont peu nombreux, les alliés qui l’aideront à installer une gouvernance stable. Celle-ci permettra de poursuivre, et si possible de renforcer, au sein du groupe, les actions majeures obligatoires – poursuite de l’amélioration de la qualité du portefeuille, accentuation de la digitalisation,  ..- pour retrouver une bonne rentabilité tout en faisant face à une concurrence de plus en plus grande. Ces alliés pourraient aussi se révéler inattendus

Enfin, l’acquéreur devra dévoiler la stratégie globale que ses partenaires et lui comptent déployer à moyen terme. En la matière, deux réflexions seront sans doute au menu des décideurs. Celui du périmètre géographique : le choix d’un grand réseau panafricain -le plus vaste du continent- paraissait intangible depuis la création d’ETI. La vente récente de la branche mozambicaine a levé un tabou et pourrait autoriser une concentration sur les filiales les plus puissantes et les plus profitables. Celui du poids relatif de l’implantation au Nigéria : le groupe s’efforce depuis longtemps d’y acquérir un rôle de premier plan. Le coût indispensable en capitaux propres à cette fin est cependant très élevé, ce qui pourrait faire préférer des options plus mesurées.

Les informations  à venir ne devraient donc pas être exempte de nouvelles surprises..     

Paul Derreumaux

Article publié le 22/09/2025

CARNET DE VOYAGE A NEW YORK : Politique (d’abord), business et légendes

La politique a une nouvelle fois animé les médias la semaine dernière à New-York, comme dans le reste des Etats-Unis, après avoir été partiellement éclipsée quelques jours par deux faits divers : une loterie dont l’heureux vainqueur allait recevoir 1,7 milliard de USD ; les préparatifs du mariage de la chanteuse Taylor Swift avec une star du football américain.

Une fois n’est pas coutume, la France a occupé le devant de la scène le lundi 8. « Beyrou ousted », « la France, homme malade de l’Europe » : la BBC, qui a le plus traité le sujet – les chaines tricolores comme la langue française sont désormais rarement présentes dans le pays- n’a pas été tendre avec les politiques parisiens et leur inconséquence budgétaire et financière. Les télévisions américaines et leurs multiples commentateurs lui ont emboité le pas, sans doute pas fâchés pour la plupart de voir la France, si souvent donneuse de leçons, être frappée par cette démission forcée.

A peine le nouveau Premier Ministre français installé mardi dernier, les débats revenaient   surtout sur les décisions du Président Trump ou sa situation personnelle : déploiement de la garde nationale à Chicago, dossier Epstein, lutte contre les immigrants,..

Mais tout a basculé le 10 septembre avec l’assassinat en direct à la télévision de Charlie Kirk, 32 ans, « influenceur » vedette du camp républicain, proche de Trump et de Vance. M. Kirk, par ses discours tranchants, incarnait parfaitement les idées et les combats de la stratégie MAGA. Abattu en plein meeting, sa mort et la chasse à son assassin, dont l’arrestation a été annoncée le 12, ont été à la une depuis lors. Ce drame a eu lieu à la veille de la commémoration de la catastrophe du 11 septembre 200I. Il rappelle aussi d’autres heures tragiques de la vie politique américaine et, dans le climat déjà tendu qui prévaut, fait craindre par les analystes nationaux une confrontation de plus en plus rugueuse entre le Président et ses opposants.

Derrière cette prééminence politique, le débat économique s’anime. L’équation à résoudre par la Federale Reserve (FED) se complexifie. La lente montée du chômage et le repli engagé de l’activité de certains secteurs -construction par exemple- plaident pout la baisse des taux tant espérée, mais la poussée des prix liée aux taxes à l’import, qui avait été contenue pendant quelques mois, semble se concrétiser et oblige toujours à la prudence. Confiante dans une issue de ce dilemme favorable à ses attentes, la bourse demeure résolument optimiste

Rien ne semble par ailleurs détourner New York de sa façon de vivre. Elle s’observe au quotidien dans l’atmosphère toujours virevoltante de la ville, de ses encombrements, de ses mugissements de sirènes, de ses lumières, de ses spectacles, avec en point d’orgue le rush de la sortie des bureaux qui traduit le mieux cette frénésie.  Elle s’exprime aussi par la solidité de quelques légendes chères au cœur des Newyorkais. Le Waldorf Astoria en est une. Il était depuis 1931 l’un des hôtels préférés des grandes personnalités américaines et internationales. Vendu à un groupe chinois, ce fleuron du groupe Hilton avait été fermé pour travaux en 2017, en vue d’être reconverti en appartements ultra-luxueux. Une partie de l’immense building a finalement été confiée à Hilton pour que renaisse Le Waldorf en juillet dernier. Trois mois plus tard, son hall central, entièrement rénové, est déjà redevenu le soir the place to be, autour de la magnifique horloge dorée qui y trône depuis 1931. Certaines belles histoires, heureusement, ont longue vie…

Paul Derreumaux

Publié le 16/09/2025

CARNET DE VOYAGE A WASHINGTON :UN ÉTÉ INDIEN (PRESQUE) COMME LES AUTRES ?

Les premières impressions à l’arrivée à Washington sont toujours les mêmes : la foule impressionnante de voyageurs alignés avec discipline pour les formalités de police à l’aéroport de Dulles et la rapidité avec laquelle cette étape est franchie. Ce jour n’a pas échappé à la règle. Environ 1000 passagers de toutes couleurs de peau et de toutes origines, serrés dans une file serpentant dans un immense hall, avancent à petits pas, attentifs aux instructions de l’officier d’immigration. En une heure trente, tous seront passés sans encombre. La lourde machine administrative des Etats-Unis est toujours efficace.  

Sur l’autoroute, les attraits naturels de la capitale et de sa région sont bien au rendez-vous : un doux soleil de septembre dans un ciel bleu pâle et le vert foncé, qui s’apprête à virer vers le roux, des grandes forêts enserrant la capitale. Si rien n’a changé de ce côté, dans le flot habituel des voitures, la prédominance massive des véhicules étrangers, Toyota et autres marques asiatiques très largement en tête, illustre pourquoi la maîtrise des importations de biens est devenue ici un enjeu majeur, budgétaire comme économique.

C’est ce que rappellent les actualités télévisées, centrées sur les initiatives et les déclarations du Président, et sur les réactions des opposants à sa politique. Mais les nouveaux sujets ne manquent pas : actions anti-commerce de drogue vis-à-vis du Vénézuela ; interventions de la garde nationale à Chicago après Washington et Los Angeles ; protestations enflammées des populations contre le projet d’arrêt de distribution de vaccins pour les écoliers en Floride ; et bien sûr commentaires sur la démonstration de force de la Chine lors du sommet et du grand défilé militaire qu’elle vient d‘organiser.

 Cette effervescence politique qui inonde les médias ne perturbe guère pour l’instant l’atmosphère feutrée de la ville ni son activité. Au Mayflower et dans les autres grands hôtels, les séminaires s’enchainent as usual ; à la sortie des bureaux, on se presse dans les restaurants courus comme l’historique Old Ebbitt Grill au centre ou l’élégant Fiola Mare à Georgetown ; les musées du Smithsonian déploient toujours leurs trésors de connaissances et d’art ; les prix du quotidien paraissent avoir peu évolué. Seuls quelques indices peuvent être reliés aux changements intervenus depuis janvier dernier. Dans les activités de services, la main d’œuvre étrangère est toujours présente, mais semble moins nombreuse. Près de la Maison Blanche, une des destinations préférées des touristes, la plupart des parcs sont désormais interdits d’accès. Dans le Square Lafayette, la zone ouverte aux visiteurs est restreinte, mais des orateurs, très peu nombreux, continuent à y clamer des appels à Jésus ou des protestations les plus diverses. Tous sont cependant parfois priés, en douceur mais résolument, de quitter les lieux : chacun se replie alors lentement à l’extérieur avec son appareil photo ou sa banderole.  

La sensation dominante est bien ici celle d’une continuité patiente avant de voir si les évolutions négatives que certains annoncent – inflation, panne de la croissance- se concrétiseront. Dans cette grande ville proche des centres de décision, la sérénité semble de mise pour l’instant. Et les esprits sont loin de la France, de son pessimisme et du sort préoccupant de son premier ministre, sujet dont on parlera sans doute ici seulement le lundi 8.  

Paul Derreumaux

Publié le 08/09/2025

CARNET DE VOYAGES : A Bruxelles, comment résister à la morosité…

La capitale belge n’échappe pas, en cet été 2025, aux inquiétudes que l’actualité internationale déverse sur le monde. Les décisions virevoltantes du Président Trump pour les taxes douanières US ou ses initiatives diplomatiques sont détaillées quotidiennement dans tous les médias. Aux urgences de la guerre en Ukraine et de l’horreur à Gaza – datant de 2024 mais toujours actuelles- se sont ajoutées, entre autres, les incertitudes en Iran et en Syrie. Même le climat s’est mis de la partie : l’incendie géant qui ravage en France les forêts de l’Aude est à la une, et on annonce le retour d’une phase de canicule. La Belgique affronte aussi ses propres difficultés : comme ailleurs, le gouvernement cherche ardemment des recettes supplémentaires dans une conjoncture anémiée et les projets d’une taxation des plus-values sur les actifs financiers ou d’un accroissement des impôts communaux animent les débats. Une présence apparemment en repli cet été de la clientèle étrangère dans les hôtels préoccupe également les métiers du tourisme.

Malgré tout, les Bruxellois gardent les qualités qui caractérisent le pays. Leur « coolitude », mélange unique de tempérament facile, de patience, mais aussi de débrouillardise audacieuse comme de capacité de résistance, est bien une de leurs forces. Les contextes difficiles et la météo capricieuse de l’été ne les détournent pas un instant de leurs passions nationales. En sport, des pages entières sont consacrées à des articles partisans sur le mercato des joueurs des grands clubs belges de football. Les nombreux fans d’histoires royales sont ravis : dans le journal Le Soir, la première bande dessinée sur l’histoire des rois belges rappelle ces jours-ci les positions controversées du souverain Léopold III face aux nazis en 1940 et une enquête décrit par le menu les coulisses de la monarchie britannique. La ville s’anime comme chaque année d’un bouillonnement artistique -même un cinéma en plein air est programmé cette année- qui tranche avec le désert culturel qui semble envahir la capitale française à la même saison.

Dans ces détentes estivales, le festival « Bruxellons » a maintenant une place de choix. Il met à l’affiche en 2025 la comédie musicale Rebecca. Celle-ci est tirée du livre célèbre de Daphné du Laurier, transposé en 1940 par Hitchcock dans un film qui sera honoré aux Oscars et lancera la carrière de Joan Fontaine. Servi par une mise en scène millimétrée, appuyé sur une excellente troupe d’acteurs, de chanteurs et de musiciens, le spectacle est à la hauteur des attentes. A son terme, le public ravi quitte le château de Karreveld et se disperse dans une nuit sans étoile -pollution oblige-, mais sous un ciel égayé par la (presque) pleine lune.

Demain, la population cosmopolite de Bruxelles reprendra ses activités avec entrain et une bonne humeur ambiante. A chaque jour suffit sa peine…

Paul Derreumaux

Article publié le 29/08/2025

SUB-SAHARAN AFRICA: THE « BLUES » OF REGIONAL UNIONS (Part 2)

Alongside the EAC and the CEMAC (see Part 1), the Economic Community of West African States (ECOWAS) is one of the best-known regional unions in sub-Saharan Africa. Created in 1975, it brought together15 member states in 2024 with a total of some 440 million inhabitants – including 170 million for Nigeria alone – and a total Gross Domestic Product of around 500 billion current USD. Three economic heavyweights belong to the Community: Nigeria, Côte d’Ivoire and Ghana, respectively the 4th, 9th and 10th largest African economies by GDP in 2024. In this respect, ECOWAS also includes several countries with already diversified productive structures, even if the extractive industries, traditionally decisive in Nigeria, have an increasingly significant weight throughout the region. One of the keys to this positive development lies in the actions gradually implemented and largely successful to consolidate the Union : free movement of people, establishment of a Common External Tariff (CET) for imports ; promotion of regional transport and electricity infrastructure and active role in financing them by the Community Bank for Investment and Development (EBID), creation of the Union’s Parlaiment and several specialized agencies,…

This ambition to strengthen the zone has led ECOWAS to add an additional protocol to the original treaty aimed at supporting regional stability, and even to set up an interposition force to help resolve national crises. These political initiatives contributed in particular to ending the civil wars in Liberia and Sierra Leone in the years 1990/2003.  On the other hand, the economic and financial sanctions taken by ECOWAS against the four members affected by coups between 2020 and 2023, with the aim of returning to constitutional order within a limited timeframe, have failed. While the situation seems to have calmed down with Guinea, unsuccessful negotiations with Burkina Faso, Mali and Niger led these three countries to leave ECOWAS, a decision validated by the latter in early 2025. This serious crisis has cut the Regional Union by more than 50% of its surface area and by about 15% of its population and its overall GDP, and risks having weakened its cohesion and ambitions. Thus, a growing uncertainty seems to weigh on the major question of a common currency’ creation. Decisive for members who currently have their own currency to escape the trap of the frequent deterioration of it, such as Nigeria, this project was announced in 2019 as being almost materialized. Subsequently put on hold, due to Covid, its postponements deprive the CEDEO of a driving force.  

It is the particular impact of its community projects that is a characteristic of the West African Monetary Union (WAMU, founded in 1962 by seven French-speaking countries), which became the West African Economic and Monetary Union (WAEMU) in 1994. Actions were initially concentrated in the financial field : from the outset, a common central bank, governing a single currency at a fixed parity with the French franc; the creation in 1973 of the West African Development Bank (BOAD), which over the decades has become an essential institution for financing investments in the Union, especially for the States; a banking commission supervising all banks in the Union from 1989 onwards; foreign assets managed on a unitary basis; tight control of money issuance and inflation. To better react to the challenges posed by the devaluation of the CFA franc in 1994, the projects have been extended to other facets of the economy: the launch of the regional financial market in 1996, the creation of the Regional Stock Exchange in 1998, the implementation of the common external tariff in 2000, and the increased convergence of common policies and rules designed by the Commission of the Union and ratified by the members. … This framework has made WAEMU – extended in 1997 to Guinea Bissau – an increasingly unified and comprehensive economic and financial area, stimulating for all actors, both private and public. This context has undoubtedly favoured the rise in the average annual rate of regional GDP growth since 2012, even after the period of Afro-optimism and despite recent crises : this level of more than 5% and steadily improving over the past 13 years – it is currently expected to exceed 7% in 2025 – makes the Union one of the rare sub-Saharan exceptions.

However, the recent panorama highlights growing concerns in the area, as shown by a few examples. On the one hand, the necessary transformations, diversifications and modernizations of economic system+s and social infrastructures have been concentrated mainly in a few countries, widening inequalities between members. At the end of 2019, the Union also missed the opportunity to use its experience to carry out a new major project by quickly switching to another common currency, solid and better adapted, which would silence the old criticisms against the FCFA. At the political level, the WAEMU also suffers greatly, at least in its northern states, from the effects of jihadist terrorism. Finally, although an exemplary democratic transition took place in 2024 in Senegal, the cohesion of the area is subject to new risks : the slightest possible attraction on the three Sahelian members, now out of ECOWAS and united in the new Alliance of Sahel States; the proximity of a presidential election with an uncertain shape in Côte d’Ivoire.  

These four examples illustrate the generality of regional integration approaches in sub-Saharan Africa and their role as a driving force for their member states in many aspects of their economic development. Despite their contributions, these groups have faced at least three converging obstacles in recent years. The first is the increasingly frequent priority given by States to the resolution of national problems and their internal treatment. Linked to the rise of impatience and frustration in the front of too slow improvements, this sovereignism places more limited trust in traditional regional alliances and their requirements. A second is the difficulty of existing unions to quickly identify and implement a new generation of major programs designed to transform the daily lives and prospects of businesses and individuals in an almost irreversible way, like those that had previously built freer and better protected regional spaces. A third is the scarcity of funding from major donors granted directly to the best-structured regional communities, which would have made it possible to carry out large-scale collective investments able to consolidate feelings of solidarity.

It is likely that these obstacles will remain decisive for a few years because of all the urgent issues arising in sub-Saharan countries, the reactions resulting from dissatisfaction accumulated in the past and the complexity of modifying the functioning of heavy institutions as well as the orientations of national governance. It is to be hoped, however, that the advantages of close and multifaced cooperation between nations carrying on  similar struggles for their economic and social progress will reappear more and more essential. To achieve maximum efficiency while taking into account the weaknesses of the past, this joint work would benefit from respecting a few rules, such as the following three examples. Firstly, to continuously deepen the harmony of relationships and objectives between the member countries of a Union, if possible without discard what already exists, but by complying with the constraints imposed by this consensual approach. Secondly, to focus joint actions on programmes of indisputable priority for all the actors of member countries and of a quick and massive impact for the benefit of the greatest number, in order to obtain a graet mobilisation of energies. Finally, to succeed in convincing all donors, public and private, foreign and regional, to join these first decisive projects as partners, to test the effectiveness of the approach. Then, this regional sovereignty will show its usefulness and will make it possible to develop the strength of national sovereignty.   

Paul Derreumaux

Article publié le 01/08/2025

AFRIQUE SUBSAHARIENNE :LE « BLUES » DES UNIONS REGIONALES (Part.2)

Aux côtés de l’EAC et de la CEMAC (cf. Partie 1), la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, ou ECOWAS en anglais), est une des unions régionales les plus connues en Afrique subsaharienne. Née en 1975, elle rassemblait en 2024 15 Etats membres cumulant quelque 440 millions d’habitants -dont 170 millions pour le seul Nigéria- et un Produit Intérieur Brut total de l’ordre de 500 milliards de USD courants. Trois poids lourds économiques appartiennent en effet à la Communauté : Nigéria, Côte d’Ivoire et Ghana, respectivement 4ème, 9ème et 10ème plus importantes nations africaines pour ce critère du PIB en 2024. Sur ce plan, la CEDEAO compte aussi plusieurs pays aux structures productives déjà diversifiées, même si les industries extractives, traditionnellement déterminantes au Nigéria, prennent de plus en plus de poids dans l’ensemble de la zone. L’une des clés de cette évolution positive réside dans les actions progressivement menées et réussies pour consolider l’Union : libre circulation des personnes, mise en place d’un Tarif Extérieur Commun (TEC) pour les importations ; promotion d’infrastructures régionales de transport et d’électricité et rôle actif pour leur financement de la Banque d’Investissement et de Développement de la Communauté (BIDC), création d’un parlement de l’Union et de plusieurs agences spécialisées,…

Cette ambition de renforcement de la zone a conduit la CEDEAO à ajouter au traité originel un protocole additionnel visant à soutenir la stabilité régionale, et même à mettre en place une force d’interposition capable d’aider à résoudre des crises nationales. Ces initiatives à caractère politique ont contribué notamment à mettre fin aux guerres civiles au Libéra et en Sierra -Léone dans les années 1990/2003.  En revanche, les sanctions économiques et financières prises par la CEDEAO à l’encontre des quatre membres touchés par des coups d’Etat entre 2020 et 2023, dans l’objectif d’un retour à un ordre constitutionnel dans des délais limités, ont échoué. Si la situation semble s’être apaisée avec la Guinée, les négociations infructueuses avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont amené ces trois pays à quitter la CEDAO, décision validée par cette dernière début 2025. Cette grave crise a amputé l’Union régionale de plus de 50% de son étendue et d’environ 15% de sa population et de son PIB Global, et risque d’avoir affaibli sa cohésion et ses ambitions. Ainsi, une incertitude croissante semble peser sur la question majeure de la création d’une monnaie commune. Déterminant pour que les membres ayant à ce jour leur propre devise échappent au piège de la détérioration fréquente de celle-ci, tels surtout le Nigéria, ce projet était annoncé en 2019 en voie de proche concrétisation. Mis ensuite en attente, Covid oblige, ses reports privent la CEDEO d’une énergie mobilisatrice.   

C’est l’importance particulière de ces projets communautaires mis en œuvre qui constitue une caractéristique de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA, fondée en 1962 par sept pays francophones), devenue Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) en 1994. Les actions ont en effet été d’abord concentrées sur le domaine financier : dès l’origine, une banque centrale commune, régissant une monnaie unique à parité fixe avec le Franc français ; la création en 1973 de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) devenue au fil des décennies une institution essentielle de financement des investissements dans l’Union, surtout pour les Etats; une commission bancaire contrôlant toutes les banques de l’Union à partir de 1989 ; des avoirs extérieurs gérés de façon unitaire ; un contrôle étroit de l’émission monétaire et de l’inflation. Pour mieux répondre aux défis posés par la dévaluation du FCFA de 1994, les chantiers se sont étendus à d’autres facettes de l’économie : lancement du marché financier régional en 1996, création de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières en 1998, mise en place du tarif extérieur commun en 2000, convergence accrue de politiques et règles communes conçues par la Commission de l’Union et ratifiées par les membres,… Ce cadre a fait de l’UEMOA- étendue en 1997 à la Guinée Bissau- un espace économique et financier de plus en plus unifié et complet, stimulant pour tous les acteurs, privés comme publics. Ce contexte a sans nul doute favorisé la hausse du taux moyen annuel de croissance du PIB régional depuis 2012, même après la période d’afro-optimisme et malgré les crises récentes : ce niveau supérieur à 5% et en progrès régulier sur les 13 ans écoulés – il dépasserait actuellement 7% en 2025- fait de l’Union une des rares exceptions subsahariennes.

Le panorama récent met cependant en lumière des préoccupations grandissantes dans la zone., comme le montrent quelques exemples. D’un côté, les transformations, diversifications et modernisations indispensables des appareils économiques et des infrastructures sociales se sont surtout concentrées sur quelques pays, élargissant les inégalités entre membres. L’Union a manqué aussi à fin 2019 l’opportunité d’utiliser son expérience pour mener un nouveau chantier majeur en basculant rapidement vers une autre monnaie commune, solide et mieux adaptée, qui ferait taire les vieilles critiques au FCFA. Au plan politique, l’UEMOA souffre aussi fortement, au moins dans ses Etats septentrionaux, des effets du terrorisme djihadiste. Enfin, bien qu’une transition démocratique exemplaire se soit déroulée en 2024 au Sénégal, la cohésion de la zone est soumise à de nouveaux risques : moindre attraction possible sur les trois membres sahéliens, désormais sortis de la CEDEAO et unis dans la nouvelle Alliance des Etats du Sahel ; proximité d’une élection présidentielle au contour incertain en Côte d’Ivoire.   

                                                

Ces quatre exemples illustrent bien la généralité des démarches d’intégration régionale en Afrique subsaharienne et leur rôle moteur pour leurs Etats membres dans de nombreux aspects de leur développement économique. Malgré leurs contributions, ces regroupements affrontent ces dernières années au moins trois obstacles convergents. Le premier est la priorité de plus en plus fréquente accordée par les Etats à la résolution des problèmes nationaux et à leur traitement de manière interne. Lié à la montée des impatiences et frustrations face à des améliorations trop lentes, ce souverainisme accorde une confiance plus limitée aux alliances régionales traditionnelles et à leurs exigences. Un deuxième est la difficulté des unions existantes à identifier et mettre en œuvre rapidement une nouvelle génération de grands programmes capables de transformer le quotidien et les perspectives des entreprises et des individus de façon quasi-irréversible, comme ceux qui avaient construit auparavant des espaces régionaux plus libres et mieux protégés. Un troisième résulte de la rareté des concours des grands bailleurs de fonds accordés directement aux communautés régionales les mieux structurées, qui auraient permis la réalisation collective d’investissements de grande envergure propres à consolider les sentiments de solidarité.

Il est probable que ces freins resteront déterminants pendant quelques années en raison des multiples urgences qui s’imposent dans tous les pays subsahariens, des réactions résultant d’insatisfactions accumulées dans le passé et de la complexité à modifier le fonctionnement de lourdes institutions tout autant que les orientations de gouvernance nationale. Il est toutefois à espérer que les avantages d’une coopération étroite et multiforme entre nations menant des combats analogues pour leur progrès économique et social réapparaitront de plus en plus indispensables. Pour atteindre une efficacité maximale en tenant compte des faiblesses du passé, ce travail en commun gagnerait à respecter quelques règles, tels les trois exemples suivants. D’abord approfondir de manière continue l’harmonie des relations et des objectifs entre pays membres d’une Union, si possible sans faire table rase de l’existant, mais en se conformant aux contraintes qu’impose cette approche consensuelle. Ensuite, arc-bouter les actions communes sur des programmes d’une priorité incontestables pour tous les acteurs des pays membres et d’un impact rapide et massif au profit du plus grand nombre, en vue d’obtenir une mobilisation maximale des énergies. Enfin, réussir à convaincre tous les bailleurs de fonds, publics et privés, étrangers-et régionaux, de s’associer à ces premiers chantiers décisifs en tant que partenaires, pour éprouver l’efficacité de l’approche. Alors, ce souverainisme régional montrera toute son utilité et permettra d’amplifier la force du souverainisme national.    

Paul Derreumaux

Article publié le 01/08/2025