Élections américaines : que peut-on espérer ?

Le monde attend avec impatience les résultats des élections législatives américaines de mi-mandat en se demandant ce que celles-ci pourraient apporter comme changement à la politique des Etats-Unis. Depuis deux ans, le Président élu a en effet détruit une grande partie des repères antérieurs qui structuraient de longue date les relations internationales entre la première puissance économique et militaire du monde et le reste de celui-ci : mise en doute d’alliances stratégiques, retrait de l’accord sur le climat, suspension de nombreux financements internationaux, taxes commerciales erratiques, rapprochement étonnant avec la Russie. Il a aussi lancé en solo, en dehors de toutes les règles diplomatiques, des interventions brutales, dont la dernière a déstabilisé au niveau planétaire, depuis huit mois et pour une durée inconnue, le secteur de l’énergie, la croissance économique et plusieurs équilibres géostratégiques, sans qu’aucun objectif annoncé n’ait été atteint, ni même compris.

Ce feu d’artifice de décisions désorientantes, ponctuées de revirements aussi soudains que peu compréhensibles, a pu toutefois être freiné, et parfois remis en question, par certaines institutions nationales qui ont démontré que la démocratie américaine continuait à vivre : la Cour Suprême pour les taxes, le Congrès pour les limites aux engagements guerriers et la Fédéral Reserve pour la politique monétaire par exemple.

Si les sondages pour les élections de la semaine prochaine pronostiquent une défaite du camp républicain plus ou moins conséquente, la situation au lendemain des élections reste incertaine et quatre scénarii sont envisageables.

Le plus inquiétant serait une défaite des candidats trumpistes refusée par le Président, y compris de manière violente, comme l’avait été celle de l’élection présidentielle de 2020. Il ouvrirait une ère de blocages politiques, d’affrontements possibles et d’inquiétude profonde sur le fonctionnement des institutions. Les dernières affirmations du Président seraient rassurantes sur le rejet de cette crainte, s’il n’y avait pas tant d’exemples de changements d’avis antérieurs.

Le plus improbable serait que les sondages unanimes étaient tous erronés par suite d’une remontada en fin de campagne des partisans du Président, fondée à la fois sur les affirmations contestables de ses succès et sur le dénigrement des mauvais exemples tel celui de la France. Le chef de l’exécutif se sentirait alors plus dispensé que jamais de toute retenue et libre de décisions au moins aussi instinctives et virevoltantes que les précédentes. La poursuite d’un tel comportement pendant les deux années à venir risque fort d’accroître encore le désordre actuellement observé à l’international, voire de conduire à des désastres irréparables. S’il se concrétisait, ce cas de figure serait donc au moins aussi préoccupant que le premier.

Le troisième serait celui d’un premier signal de changement et consisterait dans une courte victoire validée du camp démocrate dans une des deux Chambres du Congrès. Dans ce cas, des garde-fous constitutionnels et légaux plus nombreux pourraient être opposés aux initiatives du Président et être mis en œuvre par des pouvoirs législatif et judiciaire mieux armés à cette fin. Il est cependant probable que M.Trump s’efforcerait d’utiliser de toutes les manières possibles l’espace de liberté qui lui reste pour les deux dernières années de son mandat, que les troupes du pouvoir MAGA resteraient mobilisées contre ces tentatives de résistance à la politique présidentielle, et que les nouvelles équipes adverses n’aient pas encore redéfini tous leurs moyens et objectifs. Durant ces années 2027/28, les changements intervenus aux Etats-Unis risquent ainsi de provoquer de fortes tensons à l’intérieur du pays, mais d’être encore peu visibles au niveau international où pourraient encore apparaitre de nouveaux espaces de confusion.

Le dernier scénario serait celui le plus impactant et correspondrait à une victoire démocrate dans les deux composantes du Congrès. Le coup d’arrêt des initiatives incontrôlées du Président et de ses proches serait alors sans doute plus marqué et une remise en ordre pourrait même intervenir avant 2028 dans plusieurs domaines cruciaux comme celui de la politique budgétaire et fiscale, du respect du droit international, de la lutte contre le dérèglement climatique, de la relance de l’aide au développement. Encore faudrait-il que les démocrates, actuellement répartis entre plusieurs tendances fort distinctes, puissent parler d’une seule voix. Encore faudrait-il aussi qu’un partenaire comme l‘Union Européenne gagne dans le même temps en cohésion et en autorité pour reconstituer avec les Etats-Unis une alliance occidentale crédible et plus attentive aux attentes légitimes du monde en développement.

La prudence reste de mise dans tous les cas. Et, même avec la vision la plus optimiste, les dégâts causés en deux ans exigeront de grands efforts pour être réparés.

Paul Derreumaux

Article publié le 02/11/2026

Nouvelles projections démographiques : 2. Stabilité globale & mutations structurelles.

La baisse rapide et durable du taux de fécondité dans le monde pousse celui-ci vers un plafond de sa population avant la fin du XXIème siècle (1). Cette stabilité globale s’accompagne cependant de profondes modifications structurelles : elles se réalisent à des rythmes et des époques variables selon les régions du monde, générant des déséquilibres et inégalités inconnus.

La nouveauté la plus spectaculaire est le vieillissement de l’humanité. Il est la conséquence mécanique de deux mouvements simultanés : la diminution généralisée du nombre d’enfants par femme ; le recul, lui aussi universel, même si c’est souvent à une vitesse moindre, du taux de mortalité conduisant à l’allongement de la durée de vie. L’espérance de vie à la naissance a dépassé dans le monde 73 ans en 2024 – + 10 ans depuis 1985 – et est actuellement attendue en croissance jusqu’à plus de 77 ans après le milieu du siècle. Les décès annuels toucheraient à ce moment pour plus de 50% des personnes de plus de 80 ans tandis que, vers les années 2050, la population dépassant 65 ans serait globalement plus nombreuse que celle des moins de 12 ans.

Dans cette évolution majeure, la planète est partagée en trois blocs qui font face chacun à des contraintes spécifiques, Celui des pays les plus économiquement développés – Etats-Unis, Europe, Japon – dans lesquels les plus de 65 ans représentent dès maintenant entre 18% et 30% des habitants, et continuent d’augmenter. Cette montée en puissance des inactifs, devenue plus rapide que celle de la tranche d’âge des 25/65 ans, entraine l’explosion de certaines dépenses : paiement des retraites, charges de santé, coût de la dépendance, adaptation des logements,… Même si le phénomène est déjà ancien, certaines adaptations logiques, comme l’extension de la période d’activité et les modes de financement des systèmes sociaux, se réalisent souvent avec retard, voire avec de grandes difficultés, comme en France.  Le deuxième groupe est celui des grands émergents du XXème siècle : Asie de l’Est, Brésil, Turquie par exemple. Ici, la bascule des taux de fécondité a été plus récente mais plus brutale. Les plus de 65 ans dépassent déjà souvent 11% du total et croissent vite, alors que ces nations n’ont pas encore atteint les mêmes niveaux de richesse collective et individuelle que le groupe précédent, ce qui constitue un coût relatif plus lourd sur les Etats concernés comme sur leurs populations, et des risques élevés de détérioration des conditions de vie d’une large fraction des personnes âgées. La vitesse du changement est à son paroxysme en Chine : le plafond démographique de 1,4 milliard de personnes a été atteint dès 2021, les plus de 65 ans sont aujourd’hui plus de 15% du total et pourraient dépasser en 2050 30% d’une population ramenée à 1,3 milliard et en rapide recul. Le troisième comprend certains pays du Moyen Orient et, surtout, toute l’Afrique Subsaharienne (ASS). Ici, la lenteur de la baisse du taux de fécondité provoque deux originalités majeures : le maintien prolongé d’une population majoritairement très jeune – l’âge médian y passera de 19 ans en 2025 à seulement 23 ans en 2050 – ; une augmentation continue de la population jusqu’à la fin du siècle – 2,1 milliards d’habitants en 2050 et jusqu’à probablement 3,3 milliards en 2100- contrairement au reste du monde (2). Les défis liés au vieillissement ne devraient donc apparaitre que dans les dernières décennies du siècle, lorsqu’une espérance de vie allongée combinera ses effets au repli accentué de la fécondité. Mais un autre défi attend auparavant l’ASS : réaliser les investissements requis en éducation, formation et création d‘emplois qui permettraient d’exploiter la période du dividende démographique, peut-être brève, et accélérer la croissance économique capable de financer les coûts du vieillissement.    

L’urbanisation est pour sa part une mutation mondiale engagée de longue date. Ses fondements sont avant tout économiques- hausse de la productivité agricole, révolution industrielle, poussée des services- et sociaux-création facilitée des services collectifs, réduction de certains coûts unitaires, disponibilité des compétences. Avec cette poussée continue, près de 58% de l’humanité vit en 2025 dans des villes (3), contre seulement 47% en 2000, et les estimations parient sur une montée de ce taux moyen jusqu’à un niveau d’environ 70% dès les années   2050. Cette primauté urbaine est à ce jour quasiment universelle : plus de 70% en Amérique et en Europe et plus de 60% en Asie de l’Est en particulier. L’ASS occupe en ce domaine une place à part à trois niveaux. D’abord la population urbaine reste encore minoritaire avec à peine 45% du total en 2025, en raison notamment du poids élevé des activités agricoles dans les structures économiques et de leur productivité globalement faible. Ensuite, l’attractivité urbaine y est aussi nourrie dans certaines régions par des facteurs spécifiques comme l’insécurité et le dérèglement climatique qui touchent particulièrement les campagnes. Enfin, l’urbanisation y est avant tout marquée dans les capitales, et parfois quelques grandes villes,. Cette concentration, jointe à la hausse rapide des populations nationales, explique la croissance très forte de ces centres – souvent plus de 3,5%, et parfois jusqu’à plus de 5%, par an – et leur présence accrue à l’avenir dans la liste des grandes métropoles mondiales. En 2050, selon certaines études, l’ASS pourrait ainsi compter Lagos à la 6ème place, dépassée par Kinshasa à la 4ème, chacune d’elle regroupant plus de 30 millions d’habitants. La vitesse extrême de cette évolution la rend difficile à maîtriser pour la gestion des espaces urbains, la qualité des services fournis et la satisfaction de la grande majorité des habitants, tout en accentuant les risques de désertification de certaines zones rurales.

Ces déséquilibres nouveaux, ou accentués, entre régions du monde vont nécessairement entrainer des mécanismes d’ajustement, tant en matière de mouvements de populations que de possibles réorientations géostratégiques (A SUIVRE)

  1. Cf. Nouvelles projections démographiques Partie I (octobre 2026)
  2. Cf. L’Afrique, maître du destin démographique du monde (in Ombres et Lumières d’Afrique, Tome II)
  3. Avec des définitions fort variables

Paul Derreumaux

Article publié le 27/10/2026

Nouvelles projections démographiques : 1. Le rôle décisif du taux de fécondité


Les projections régulières de la population mondiale aux horizons 2050 et 2100 des grandes institutions spécialisées (ONU ; INED) avaient peu varié depuis une dizaine d’années : dans cette discipline scientifique en effet, l’évolution à venir est largement déterminée par l’effectif et la composition actuels des populations et par des tendances d’indicateurs structurels qui se modifient lentement. Toutefois, la baisse continue du taux (ou indicateur) synthétique de fécondité (1) atteint un seuil qui bouscule les tendances récentes de l’évolution de la population du globe.

Historiquement, ce taux a été longtemps supérieur à 6 en moyenne mondiale et a d’abord diminué dans les régions économiquement les plus avancées :  en Europe au début du XIXème siècle ; aux Etats-Unis après le baby-boom de la période 1946/60. Depuis lors, la baisse s’est accentuée à partir d’un pic de l’après-guerre de 5,3 en 1963 pour revenir à 2,2 en 2025. Deux nouveautés marquent cet abaissement de quelque 60% du taux en seulement six décennies.

D’abord, le repli a touché progressivement toutes les zones du globe : Japon après 1945, Amérique latine et Chine dès les années 1970, Asie de l’Est surtout à partir de la fin de la décennie 1980, Afrique du Nord depuis la période 1960/70. L’Afrique Subsaharienne (ASS), tout en restant bien supérieure au niveau mondial avec un taux moyen de 4,2, a rejoint depuis plus d’une décennie le mouvement de baisse dans un nombre croissant de nations. Conséquence de cette tendance généralisée et de son intensité, ce taux est même devenu inférieur à 2,1, considéré comme la valeur minimale requise pour assurer le renouvellement des générations, dans plus de 100 pays regroupant près des 2/3 de la population de la planète. Dans certains cas, il atteint une valeur préoccupante comme le montrent les exemples suivants : 1,2 en Italie et 1,3 en Allemagne, 1,5 au Brésil et 1,2 au Mexique, 1,0 en Chine, et jusqu’à 0,75 en Corée du Sud en 2024, le plus bas au monde. Même les pays ayant davantage résisté à cette orientation, tels les Etats-Unis ou, à un degré moindre, la France, s’alignent peu à peu sur ces minima.

En second lieu, cette diminution continue semble irréversible à l’horizon de quelques générations, et devrait se poursuivre au fur et à mesure qu’elle s’étendra encore géographiquement. Les mesures adoptées dans les pays les plus touchés pour redresser la   situation et rechercher une reprise de la natalité n’ont en effet pas réussi ou n’ont conduit qu’à des succès limités et provisoires, malgré les efforts financiers, administratifs, légaux, logistiques accomplis à cette fin. C’est le cas de la Russie -retombée à 1,4-, de tous les pays occidentaux et, surtout, de la Chine depuis l’inversion de sa politique démographique fin 2015.   

Des facteurs nombreux et divers, parfois concomitants, sont avancés pour expliquer ce phénomène : économiques avec la modification des modes de vie liés au développement, la priorité croissante donnée  à la préservation du pouvoir d’achat ou les difficultés de logement ; sociétaux avec l’affaiblissement des valeurs familiales, l’évolution des droits des femmes, le décalage des premières naissances ou la montée de l’individualisme ; administratifs avec la  densification des services de planning familial ; politiques dans certains cas comme pour les mesures très contraignantes pour l’application  de la règle de l‘enfant unique en Chine pendant  35 ans ; psychologiques avec la peur du futur pour des raisons variables. La diversité des environnements nationaux incite cependant à retenir que la vigueur de la pente baissière est à chaque fois le résultat d’une alchimie complexe, dont l’importance des composantes varie dans le temps mais où les causes économico-sociales tiennent aujourd’hui un rôle accru.  

Cette baisse du taux de fécondité a été depuis 60 ans le déterminant principal du ralentissement de la croissance de la population mondiale : le rythme annuel de celle-ci est passé en effet d’un pic de +2,2% en 1964 à 0,9% en 2025, et continue à baisser. La perspective désormais vraisemblable du passage du taux moyen mondial de fécondité en dessous de 2,1 dans les prochaines décennies provoquera l’inflexion majeure d’une diminution de la population du globe. Même si la réduction, plus modeste, du taux de mortalité retarde cette bascule historique, celle-ci est désormais considérée comme de plus en plus proche par les démographes. Leur hypothèse centrale tablait initialement sur une population totale de quelque 11 milliards de personnes à la fin du siècle, et une poursuite ralentie de la hausse après cette date -avec une croissance jusqu’à 16 milliards d’individus pour certains optimistes. La projection jugée récemment la plus probable retenait un plafond de 10,3 milliards d’habitants vers 2085 et une légère décroissance ensuite, soit un repli de plus de 6% par rapport aux prévisions antérieures. Au vu des dernières données, cette mutation essentielle pourrait avoir lieu encore plus tôt et conduire à un pic légèrement supérieur à 10 milliards avant 2080 – la revue The Lancet annonçait déjà ce maximum pour 2064 et un total de 8,8 milliards seulement en 2100.  

Ce retournement de l’évolution de la population mondiale s’accompagnerait alors de mutations accélérées dans divers domaines majeurs (A SUIVRE)

(1) Indicateur ou taux synthétique (ou conjoncturel) de fécondité pour une année, soit le nombre moyen d’enfants qu’aurait une femme tout au long de sa vie si le taux général de fécondité observé durant l’année en question demeurait inchangé. L’indicateur général de fécondité est pour sa part le rapport entre le nombre de naissances vivantes d’une année et le nombre de femmes en âge de procréer.

Paul Derreumaux

Article publié le 13/10/2026

CARNET DE VOYAGE EN TOSCANE : Une harmonie qui résiste au temps.

Quelques grandes villes suffiraient pour assurer la renommée de la Toscane : Florence, la magnificence de ses monuments et de ses œuvres d’art, illustrant le monde de la Renaissance et la puissance des Médicis ; Pise, son étrange tour et ses palais se reflétant dans l’Arno ; Lucques, ses remparts et le souvenir de Puccini. Mais l’âme de la Toscane se révèle encore plus dans le charme unique de ses campagnes qui paraissent inchangées depuis près de 6 siècles.

Avant tout s’imposent les paysages par la douceur de leur relief et leurs couleurs. En s’éloignant de Florence vers le Sud-Est, c’est à l’abord du Val d’Elsa que les forêts plus clairsemées laissent apparaitre une succession ininterrompue de modestes collines verdoyantes. En poursuivant au Sud vers le Val d’Orcia, on atteint les harmonies les plus inoubliables : vallons étalés à l’infini parsemés de petits bourgs, et de fermes ou villas imposantes ; entrelacement des rangées impeccables de vignes et d’oliviers  ; omniprésence des cyprès, droits comme des I, sentinelles des propriétés, des routes ou du sommet des collines ; large palette de couleurs chaudes, du vert pâle des prairies au brun deslabours en passant par  le vert sombre des cyprès et les ocres jaune et rouge sur les murs des maisons.

A cette sérénité de la nature répond la force tranquille des villes et des villages qui s’y insèrent avec leur longue histoire. Toujours haut perchés, bardés de remparts, ils témoignent du souci d’indépendance des communautés villageoises qui jouèrent sur les rivalités entre le Saint Empire Romain Germanique et la Papauté ou ont résisté aux princes de Florence ou aux envahisseurs étrangers. Tous ces sites laissent paisiblement une masse croissante de touristes découvrir les traces de leur splendeur passée, dont sont inspirés des récits de Pétrarque ou Dante, ou qu’a décrits Chateaubriand. Certains sont restés peu connus, mais d’autres sont devenus célèbres. Sienne, avec son Palazzo Pubblico, symbole des luttes municipales, planté devant la Piazza del Campo, où s’affrontent chaque année dix cavaliers dans la course mondialement célèbre du Palio. Pienza, où le Pape Pie II transforme au 15ème siècle son village natal en une Cité de la Paix, modèle de simplicité et de pérennité. A quelques kilomètres, Montalcino, réputé pour son vin rouge, le Brunello, rival du Chianti plus connu.              

Cette agriculture rentable et la forte attraction touristique font de la Toscane une région actuellement plutôt privilégiée en Italie pour le revenu par habitant, le taux de pauvreté, le niveau d’emploi. Le pays tout entier est en effet frappé par la morosité économique depuis quelques années :  hausse du Produit Intérieur Brut (PIB) de moins d’1%, second endettement public le plus élevé de l’Union Européenne à 137% du PIB, faiblesse des investissements de modernisation. L’équipe politique en place depuis 4 ans – durée la plus longue depuis 1946-compte certes quelques succès à son actif : une division par 2 du déficit budgétaire réduit à moins de 4% ; la mise en œuvre jusqu’à fin 2026 d’un Plan National de Reprise et de Résilience (PNRR) de 240 millions d’EUR financé par l’Union Européenne (UE) et centré sur un développement des énergies renouvelables et des infrastructures de transport. Mais les difficultés restent nombreuses : impacts du PNRR encore incertains, paupérisation accrue due aux baisses de subventions publiques, forte réduction du taux de fécondité ramené à moins de 1,2 et devenu le plus bas de l’UE.

Pour sa part, la Toscane affronte particulièrement trois contraintes. La première est celle de cette crise démographique qui la pénalise face à des besoins importants en main d’œuvre, permanente et saisonnière, pour ses secteurs phares de l’agriculture et du tourisme. En la matière, le pragmatisme politique a favorisé des réactions rapides et efficaces. Dans les plantations, les hôtels ou les restaurants, les personnels originaires d’autres régions d’Italie ou de l’étranger ont augmenté. Les mesures d’accompagnement souvent prises pour l’hébergement et le transport des arrivants ont facilité l’intégration, mais les positions vis-à-vis des migrants semblent se durcir. L’accélération du changement climatique est aussi perturbante : la région a subi cet été plusieurs épisodes de canicule, qui se sont terminés par de violents orages et des inondations. Les mesures d’atténuation et d’adaptation requises seront cruciales pour l’agriculture comme pour le tourisme et pourraient imposer des moyens additionnels au PNRR. De même, l’ancienneté de certaines infrastructures autant que le vieillissement de la population, bien visibles dans les villages, exigent la réalisation à bref délai de rénovations ou de nouveaux investissements, afin que l’attractivité des sites se maintienne intacte pour les visiteurs comme pour les habitants.

De nouveaux défis attendent donc la région. Gageons que le dynamisme historique et l’esprit de résistance qui la caractérisent pourront faciliter l’adoption de solutions adéquates par ses acteurs politiques et économiques, dans la préservation de l’identité toscane.

Paul Derreumaux

Article publié le 30/09/2026

ÉTHIOPIE : comment évoluer en préservant ses valeurs.

Bloc imposant implanté au milieu de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie est doublement remarquable.

Par son poids dans les nations subsahariennes d’abord. 9ème en superficie avec ses 1,1 million de km2. 4ème puissance économique, et première dans la région orientale, avec un Produit Intérieur Brut (PIB) de quelque 130 milliards d’USD en 2025. Deuxième nation la plus peuplée à la même date avec ses 139 millions d’habitants, et une grande diaspora dont les envois annuels de devises avoisinent 7% du PIB.  

Par la richesse de son histoire, ensuite, que peuvent résumer quatre principaux aspects : une civilisation plus que millénaire ; des régimes politiques fort variés – la longue dynastie salomonide du 13ème siècle à 1974, un régime militaire jusqu’en 1991, un pouvoir socialiste depuis lors – ; de nombreux conflits, souvent gagnés, contre des ennemis voisins ou européens, mais aussi des guerres civiles ; des réformes régulièrement engagées par les dirigeants pour faire progresser le pays. Ces données expliquent quatre spécificités majeures actuelles : la forte résistance aux influences extérieures ; la prédominance du secteur public dans l’économie ; un intérêt pour être associé aux transformations du monde ; la capacité d’évoluer sans se renier. Terre de contrastes, l’Ethiopie est tout à la fois la seule nation à garder l’amharique comme langue officielle et un calendrier de 13 mois, et celle dont une société publique, Ethiopian Air Lines, est la compagnie aérienne la plus performante d’Afrique depuis des décennies. Elle est un des rares pays du continent à avoir échappé à la colonisation, mais aussi un fondateur de l‘Organisation des Nations Unies et l’hôte du siège de l’Union Africaine.  

En économie, les statistiques montrent une croissance record, comprise entre 7% et 10%/an, entre 2005 et 2019. Celle-ci s’est appuyée sur deux piliers porteurs de développement et de modernisation : des investissements publics de grande envergure dans les infrastructures de transport et énergétiques ; l’expansion à marche forcée du secteur secondaire – construction et industries de biens de consommation en particulier- menée surtout par des entreprises publiques et facilitée par la création par l’Etat de grands parcs industriels. Le poids du secteur secondaire a bondi de 10 à 21%, réduisant la part ultradominante du secteur primaire -café, fleurs- dans les exportations de biens au profit d’entreprises industrielles performantes, et créant de nombreux emplois urbains.

Cette mécanique positive de progrès et de réformes s’est grippée de 2020 à 2024 en raison des impacts de la pandémie du Covid sur les exportations et la croissance, puis des tensions armées à l’intérieur du pays, et notamment avec la région du Tigré. Depuis 2024, deux nouveaux changements décisifs sont engagés. Le secteur secondaire s’est enrichi d’un pôle minier en rapide expansion- or déjà en production, mais aussi métaux rares-, qui porte son poids à près de 30% du PIB. Surtout, la réforme monétaire conduite alors en partenariat avec le Fonds Monétaire International (FMI) a bouleversé la vie économique et les relations financières avec l’extérieur. L’abandon d‘un cours fixe pour le birr a immédiatement divisé par 2 la valeur de la monnaie nationale avant une glissade continue de celle-ci d’environ 60% de sa valeur jusqu’en 2026. Cette décision a entrainé une très forte inflation, mais a aussi dopé les exportations et les revenus qui y sont liés, et favorisé l’augmentation des productions destinés à la consommation locale. Le programme de 3,5 milliards de USD financé par le FMI et les flux plus diversifiés de capitaux extérieurs attirés par le nouvel environnement ont dynamisé les investissements. L’ouverture aux investisseurs étrangers des secteurs des banques et des télécommunications- suscite déjà beaucoup d’intérêts. Le PIB a repris une hausse minimale de 7%/an et le revenu/tête se remet à progresser : le grand virage de politique économique a des chances d’être gagné.

Deux atouts devraient aider ce momentum. Le plus important est l’évolution du potentiel énergétique. L’électricité produite provient déjà à 100% d’énergie renouvelable, dont plus de 90% de source hydraulique, mais est insuffisante. L’achèvement sur le Nil en 2025 du barrage géant de La Renaissance et la construction annoncée de plusieurs centrales solaires financées par la Chine vont réduire le recours massif à la biomasse traditionnelle, améliorer l’accès effectif à l’électricité et faciliter la croissance des entreprises. Un autre avantage pourrait être lié à l’atteinte prochaine du dividende démographique : le nombre d’enfants par femme, supérieur à 6 en 1990, décroit rapidement et est aujourd’hui de 3,7 – et 2,3 en milieu urbain. La poussée de la population active pourrait amplifier la croissance économique.

Ces divers moteurs d’un développement rapide ne doivent pas occulter les difficultés qui persistent. Ainsi les effets du dérèglement climatique frappent durement l’Éthiopie depuis plusieurs décennies : même si les drames de 1984/85 ne se sont pas reproduits, les investissements requis pour protéger et transformer le secteur agricole et la vie rurale, accélérer la décarbonation des industries et adapter les villes vont peser sur la croissance à court terme. Surtout, des tensions politiques multiples restent vivaces et pourraient perturber les performances économiques : luttes ethniques au Tigré et dans l’Orama ; tensions avec l’Égypte suite au Barrage de la Renaissance ; contestations par la Somalie de l’accord passé avec le Somaliland pour un accès à la mer qui manque cruellement depuis la scission de l’Érythrée.

Réussir en même temps à maîtriser les handicaps qui persistent, à poursuivre des mutations économiques performantes et à préserver l’essentiel de l’âme nationale constituent pour le pays un triple défi. C’est sans doute à ce prix que l’Éthiopie confirmera son émergence économique et s’y maintiendra durablement. 

Paul Derreumaux

Article publié le 16/09/2026

BANQUES SUBSAHARIENNES : le poids des contraintes prudentielles (part 2)

En Afrique comme ailleurs, les banques cherchent à optimiser à la fois la rémunération de leurs actionnaires, la croissance de leurs activités et leur efficacité concurrentielle, en privilégiant l’une ou l’autre de ces variables selon les circonstances ou les stratégies suivies (1). L’atteinte de ces objectifs est aussi liée aux contraintes réglementaires que les Autorités monétaires imposent pour renforcer la solidité des établissements qu’ils contrôlent.

Le gonflement considérable des flux financiers dans le monde, le rôle essentiel qu’y tiennent les systèmes bancaires et les difficultés observées au sein de ceux-ci ont entrainé l’application de règles communes au niveau mondial et leur durcissement constant (2). Un temps restée à l’écart du resserrement de ces réformes prudentielles, l’Afrique subsaharienne a rejoint le mouvement général à la suite de la grave crise bancaire des années 1970/80 et, plus récemment, de la place prise par des entités privées locales en substitution d’acteurs internationaux.

La modalité la plus visible des normes édictées est l’augmentation du capital minimum requis pour les banques, de plus en plus fréquente et massive. Si la tendance est uniforme, chaque pays la mène à son rythme et selon ses propres méthodes. L’expérience extrême est sans doute celle du Nigéria. Le seuil de capital requis y a en effet été multiplié par 10 en 2005 puis par 3 en 2024. Il est alors porté, pour 2026, à la contrevaleur de 330 millions de USD pour les banques internationales et 200 millions de USD pour les banques nationales. Mais les changements ont touché les régions et les pays les plus variés – du Ghana à la République Démocratique du Congo, et de l’Angola à l’Afrique francophone ou au Rwanda. Même les nations les plus réticentes à cette mesure ont finalement franchi le pas. Le capital minimum a ainsi été décuplé en Ethiopie en 2021, avec une échéance en 2026, en vue de renforcer les banques locales en prélude à l’ouverture du secteur aux capitaux étrangers. Le Kenya a également multiplié par 10 ses exigences fin 2024, avec une concrétisation à opérer par phases en 5 ans. Dans l’espace du FCFA, le seuil applicable dans la zone Ouest a décuplé entre 1990 et 2017, puis doublé avec un niveau de 20 milliards de FCFA – 33 millions USD- à l’horizon 2026. Il est en train d’être porté à 25 milliards de FCFA en Afrique Centrale.

Les modalités autorisées pour les augmentations de capital requises sont multiples : incorporation de réserves, apports des actionnaires, ouverture du capital, appel au marché financier. Les combinaisons retenues, fonction de l’ampleur du changement et de la durée de la période d’ajustement, jouent un rôle décisif pour les impacts de la recapitalisation imposée. Dans beaucoup de pays anglophones, les   accroissements précités ont entrainé à la fois la fermeture de certains établissements et des fusions, réduisant le nombre de banques agréées, et la modération provisoire des dividendes versés. Dans le cas particulier du Nigéria, ils aboutissent aussi en 2024 au renforcement de plusieurs géants continentaux. De plus, ces relèvements conduisent à diversifier davantage certains systèmes bancaires locaux en catégories formelles afin de mieux répondre aux besoins des différents types de clientèle : banques régionales au Nigéria, banques rurales au Ghana, banques spécialisées,…

Ces exigences capitalistiques sont de plus en plus accompagnées, voire remplacées, par une évolution sévère et la multiplication des ratios prudentiels, encadrant toutes les activités des établissements agréés, qui sont devenus la base principale des dispositifs réglementaires. Dans les rares nations subsahariennes aux systèmes bancaires sophistiqués de longue date, comme la République Sud-Africaine (RSA) ou le Kenya, ces instruments de pilotage étaient depuis longtemps le principal levier utilisé, et le seuil de capital y demeurait très modeste : 15 millions d’USD seulement pour la RSA (3). La méthode s’est maintenant généralisée, ici encore à des rythmes dépendant de chaque Banque Centrale. Les niveaux de fonds propres totaux ou par catégorie, les valeurs et la multiplicité des indicateurs à satisfaire, les coussins de sécurité additionnels qui s’y superposent pour les plus grandes entités constituent dorénavant un arsenal privilégié des Autorités monétaires, ajusté dans le temps au vu de la montée et de la diversification des risques encourus. Il est aussi complété par des contrôles renforcés et des sanctions administratives et pécuniaires plus dissuasives. L’absence de crise systémique et la rareté des faillites bancaires dans la zone sur les 40 dernières années, malgré toutes les difficultés économiques rencontrées et les bouleversements vécus par les systèmes bancaires locaux, montre l’efficacité de l’approche pour une meilleure solidité des banques. Toutefois, comme pour le capital minimum, l’inventaire et les niveaux des indicateurs varient selon les Banques Centrales.

Si ces dispositions réglementaires pèsent clairement sur les stratégies individuelles des banques, l’impact précis diffère donc sensiblement d’un pays à l’autre. Dans ceux de la zone franc par exemple, les exigences durcies ont conduit depuis plusieurs années au quasi-arrêt de    l’agrément de nouveaux venus, mais n’ont entrainé aucun mouvement de fusion qui aurait permis la constitution de groupes moins nombreux mais plus puissants. Le maintien d’une seule catégorie d’établissement a aussi été préservé, De plus, le souci des banques de respecter les ratios légaux semble être résolu pour l’instant plutôt par la modification de la structure des emplois que par le ralentissement des distributions de dividendes. Enfin, dans cette région comme dans d’autres, les changements opérés n’ont pas encore permis d’amener les institutions bancaires au niveau espéré du financement des économies. De nouveaux changements réglementaires sont donc à attendre à l’avenir.

1. Cf. Banques subsahariennes – Partie 1 : A quoi servent les bons résultats des banques en 2025

2. De Bâle 1 en 1998 à Bâle 3, à partir de 2013 et mis en œuvre intégralement en 2027 à travers Bâle 4 pour les pays les plus avancés

3. Pour mémoire, ce capital minimum des banques est fixé à 5 millions d’EUR seulement dans chaque pays de l’Union Européenne.            

Paul Derreumaux

Article publié le 07/09/2026

Entrée en bourse de Bridge Bank Group Cote d’Ivoire (BBGCI) : Deux premiers enseignements concrets

La sursouscription récente des 20% de son capital vendu sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) par la banque BBGCI est une grande réussite du marché financier pour 2026. Plus notable encore est l’annonce par la presse que les particuliers représenteraient plus de 58% de la demande reçue, soit quelque 55 milliards de FCFA sur les 95,8 milliards de FCFA collectés, et que des mécanismes d’allocation privilégieront cette catégorie d’actionnaires, et notamment les plus modestes.

Deux leçons immédiates semblent pouvoir être tirées de ces quelques données.

Pour BBGCI, le futur actionnariat « flottant » sera composé d’une part inhabituellement importante de particuliers. Ceux-ci ont, surtout en zone francophone, un comportement réputé plus « patrimonial » que purement financier, à la différence des autres investisseurs, notamment institutionnels. Pour ces personnes physiques, et notamment celles de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), l’achat d’actions est aussi un « coup de coeur » pour une entreprise qui leur est familière. Leur investissement est souvent fait pour durer, en vue de revenus réguliers complémentaires. voire pour être transmis à leurs descendants. Ce lien de confiance les rend plutôt moins sensibles aux gains à réaliser par des achats et ventes d’actifs, et est en conséquence un atout pour une meilleure stabilité des cours du titre investi. Cela n’empêche pas ces acteurs, dans les Assemblées Générales, d’être vigilants sur les fondamentaux de la société. Mais ils le sont avec un esprit de fidélité et de patience attentifs à la qualité des options stratégiques défendues par les dirigeants

Pour la BRVM, le constat confirme la profondeur du gisement d’épargne individuelle prêt à s’investir directement dans des entreprises locales, dès lors que sont réunies toutes les occasions favorables : visibilité et crédibilité suffisantes des sociétés cotées, environnement économique prometteur, supervision performante des Autorités du marché, facilité et coûts modérés des opérations de bourse, communication optimale sur les opportunités. Ces capitaux pourraient être exploités pour concrétiser une ambition forte de la BRVM : intensifier l’utilisation du marché pour les augmentations de capital des sociétés cotées. Des secteurs porteurs comme les banques, les sociétés de télécommunications, l’énergie devraient être attractifs pour ce public. Les banques pourraient notamment renforcer ainsi leurs fonds propres, à l’image de certaines homologues anglophones.   Les mécanismes existent pour réduire les risques de dilution excessive des actionnaires de référence pouvant en résulter, telles les actions de préférence ou des augmentations de capital bien calibrées.

Il reste donc à espérer que l’expérience observée sera reproduite et approfondie, pour de nouveaux développements du marché financier.   

Paul Derreumaux

BANQUES SUBSAHARIENNES : A quoi servent les bons résultats de 2025 ? (Part. 1)

Les informations qui s’égrènent sur la situation des banques cotées au 30 juin 2026 suivent la même tendance que celles des années précédentes et pourraient même dépasser les données records de 2025. C’est particulièrement vrai pour l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), où les résultats déjà affichés mettent souvent en évidence des indicateurs encore en progrès. Mais les autres zones ne sont pas en reste comme le démontre la holding ETI du Groupe Ecobank : les performances de ses entités en Afrique de l’Est et Australe seraient au 30 juin dernier au moins aussi bonnes que celles d’Afrique de l’Ouest francophone, en tête les années précédentes.

Cette succession de bénéfices annuels de plus en plus imposants, depuis au moins le début des années 2020, donne cette année encore aux banques subsahariennes la capacité de poursuivre des objectifs variés. Trois d’entre eux paraissent occuper dans toute la profession une place essentielle.

Le premier est celui d’une rémunération alléchante des actionnaires.  Dans l’UEMOA, des dividendes d’au moins 50% des bénéfices nets sont devenus une norme courante, parfois largement dépassée. Les standards de rentabilité fixés par les holdings de tête, l’effet espéré sur les cours des institutions cotées, la volonté de stabilisation des rendements même en cas de contraction des résultats expliquent cette tendance haussière face à une bonne santé financière qui se prolonge dans une bonne stabilité monétaire. Ailleurs, c’est une inflation atténuée et une volatilité réduite des monnaies locales qui favorisent une meilleure rémunération des actionnaires, comme au Ghana, au Kenya ou au Nigéria, même si sa part dans les bénéfices – de 25 à 40% en moyenne- demeure plus modérée qu’en zone francophone, avec quelques exceptions tel le ratio de 95% appliqué par Stanbic à Nairobi pour 2025.

L’intensification des projets d’expansion géographique constitue une deuxième visée principale dans des systèmes bancaires où la concurrence s’aiguise partout. C’est la préoccupation de certains des plus importants groupes actuels qui poursuivent leur élargissement, comme le nigérian Zenith Bank en Côte d’Ivoire, le kenyan Equity Bank en Afrique Centrale ou le sud-africain Nedbank qui rachète NCBA, 10ème banque kenyane. Mais c’est aussi vrai pour des réseaux plus récents tels le burkinabé Coris Bank qui prévoit de s’installer au Cameroun et en Centrafrique et l’ivoirien Bridge Bank qui annonce de nouvelles implantations au Burkina Faso et en Guinée. Cette boulimie d’agrandissement des périmètres s’effectue, selon les possibilités locales, par des créations ou des rachats, tous deux toujours plus coûteux et longs à réaliser, ou des fusions que seul le monde anglophone applique jusqu’ici.

Enfin, chaque établissement est contraint à donner une priorité accrue à ses mutations technologiques. Celles-ci ont d’abord concerné le renforcement de l’automatisation de nombreux traitements comptables ou de contrôle, mais s’étendent désormais à la transformation des pratiques commerciales à travers la digitalisation des relations courantes avec la clientèle. Cette dernière est devenue cruciale après le retard, depuis les années 2010, pris par rapport aux filiales des sociétés de télécommunication et aux nombreuses fintech qui ont fait irruption dans les instruments de paiement avec des systèmes novateurs et souvent sophistiqués. Enfin, le lancement par un nombre croissant de Banques Centrales de l’interopérabilité des systèmes financiers locaux, à des fins de contrôle et d’inclusion, impose aussi d’autres adaptations techniques non reportables.  De lourds investissements sont donc menés à marche forcée sur tout le continent d’abord par les réseaux les plus puissants, mais aussi par certaines banques régionales pour répondre à ces divers défis.

Même s’ils sont pris en compte partout, ces trois besoins stratégiques bénéficient d’une priorité variable selon les banques mais aussi selon les environnements économiques et financiers et selon les dispositions réglementaires. Les écarts constatés pourraient avoir à terme des effets sur la puissance relative des acteurs bancaires continentaux et sur leur contribution au financement des économies ( A suivre)     

Paul Derreumaux

Article publié le 26/08/2026

CARNET DE VOYAGE A PARIS : Un été chaud mais maussade

Le mois de juin est une période habituellement très agréable à Paris. La ville enchante les touristes affluant de tous les coins du monde avec, pour chacun, un rêve à transformer en réalité :  une promenade en bateau-mouche, la(re)découverte de Notre Dame, des dépenses sans compter dans les Grands Magasins, la photo de mariage devant la Tour Eiffel.  Hommes d’affaires et personnages de la jet-set se relaient pour les salons, les défilés de mode, les nouveaux spectacles, les deals à conclure. Malgré leur mauvais caractère, les Parisiens se sentent fiers de cette ivresse qui s’empare de leur ville. S’ils souffrent des embouteillages encore plus grands qu’à l’accoutumée, ils se consolent en préparant leurs vacances si proches.

Pourtant, cette année, ces habituels agréments estivaux sont assombris par les préoccupations des Français sur leur quotidien et leur futur. Trois d’entre elles reviennent surtout dans les esprits.

La gouvernance publique d’abord. Depuis plus de deux ans, la dissolution surprise de l’Assemblée Nationale a achevé l’affaiblissement de l’exécutif entamé depuis 2022, face à deux Assemblées de plus en plus fracturées et promptes aux surenchères. Cette situation, inédite depuis près de 70 ans, produit des effets toujours plus nocifs : fragilité croissante des gouvernements, longs à former et faciles à détruire ; difficulté de voter les budgets annuels et, surtout, de leur donner rigueur et ambition ; impossibilité de réaliser des réformes de fond, désagréables mais nécessaires, telle celles des retraites ou de la maîtrise de la dette publique ; complexité pour les entreprises de fonctionner et d’investir. Ces constats déconcertent beaucoup de citoyens, habitués à une stabilité rassurante, et désolés de comprendre que ce désordre intérieur réduit l’audience de la France dans le monde, à laquelle ils sont attachés.  

La fièvre internationale ensuite. Depuis 18 mois, le Président des Etats-Unis définit et applique de nouvelles règles, mouvantes à l’extrême, malmenant allègrement ses alliés de toujours. La France et l’Europe sont notamment visées par la guerre commerciale qu’il ouvre à sa guise, par ses vues sur le Gröenland, par ses critiques contre la démocratie du Vieux Continent. Il décide seul en février dernier d’accompagner Israël dans une guerre contre l’Iran, dont les conséquences affecteront durablement le monde entier, puis convient seul d’un cessez-le-feu, dont le contenu et la portée paraissent pour le moins fragiles, avant de le remettre en question. Devant ces actions inédites et illisibles, les commentateurs les plus bavards arrivent aux mêmes conclusions que les citoyens ordinaires : les positions virevoltantes des Etats-Unis ne joueront pas à terme en leur faveur, ni en celle de l’Occident. Face à eux, l’Union Européenne ne parvient cependant pas encore à offrir une alternative crédible, malgré ses efforts actuels, ni en économie ni en politique, et s’inquiète toujours de l’agression de la Russie sur l’Ukraine à ses portes 

La vie de tous les jours, enfin. La guerre en Iran a entrainé pendant plusieurs mois des hausses du carburant à des niveaux oubliés, qu’un Etat aux moyens financiers très limités n’a pu compenser. Depuis juin, trois longs épisodes de canicule ont détérioré la santé et le moral des citadins, frappé de multiples activités, et montré l’ampleur des investissements d’adaptation que tous les acteurs auront à faire. Les avertissements répétés sur le déficit de la Sécurité Sociale, les contraintes financières des hôpitaux publics et d’autres déséquilibres sont autant de menaces pesant sur un modèle social qui paraissait inviolable. L’actualité a aussi remis en avant pêle-mêle en fin de semestre les failles de la justice dans la gestion des délinquants sexuels, des violences urbaines répétées et gratuites et la hausse des défaillances d’entreprises.

La plongée dans l’univers déstressant des congés est donc une aspiration plus forte que jamais. Il sera plus facile de supporter les fortes chaleurs à la montagne ou à la plage et d’y oublier tout le reste. Mais l’entracte sera bref. La circulation dans Paris montre que les vacances pourraient être plus courtes en 2026, pouvoir d’achat oblige. De plus, les armes s’affutent déjà pour le prochain débat majeur : la bataille des Présidentielles 2027. A l’extrémité de la droite, la candidate miraculeusement rescapée d’une élimination juridique, appuyée sur une base structurée et fidèle, croit en sa victoire sans rassurer sur la qualité de l’avenir qu’elle veut offrir. A l’extrémité de la gauche, un autre candidat peine à habiller de cohérence un programme irréaliste et comportant des amitiés dangereuses. Entre les deux, on ne s’accorde encore ni sur les candidats, ni sur les programmes, ni sur les décisions douloureuses à faire accepter pour construire un futur plus solide. Il sera vraiment difficile d’éviter à la rentrée une nouvelle plongée dans de grandes interrogations.

Paul Derreumaux

Publié le 20/07/2026

2- ENERGIES RENOUVELABLES EN AFRIQUE

PARTIE II : LES INEVITABLES INEGALITES A VENIR

En Afrique aussi, l’utilisation des Energies Renouvelables (EnR) est devenue une réalité. Pourtant, en Afrique subsaharienne (ASS) notamment, l’immense potentiel est très sous-employé et les situations nationales sont disparates (1). Les actions en cours ou prévues risquent d’approfondir ces inégalités.  

En 2025, dans le monde, les EnR, et particulièrement le solaire, sont globalement devenues pour la première fois la principale ressource énergétique. L’ASS ne suit pas encore en moyenne le même rythme de transformation structurelle, même si l’augmentation des EnR se poursuit et se renforce. L’hydraulique garde la première place et de nouveaux barrages sont achevés ou en cours, comme Busanga en République Démocratique du Congo ou Manbilla au Nigéria. Dans l’éolien, l’Afrique du Sud reste très prédominante mais de nouveaux projets apparaissent par exemple au Sénégal et à Dijbouti. Le développement de la géothermie en Afrique de l’Est devrait bénéficier des retombées de la convention signée en 2025 entre le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et l’Agence Française de Développement.

L’expansion du solaire est, comme ailleurs, la plus vive, et s’observe autant dans les constructions de centrales que dans les investissements individuels : le but affiché est de doubler les installations sur les trois années à venir. Les avancées en matière de batteries -passage du plomb au lithium, meilleures performances, baisse des coûts – étendent la durée des usages et leur diversité – de l’éclairage public, en ville ou sur les routes, aux réfrigérateurs en passant par les motopompes.  Et pourtant, les contradictions subsistent ici globalement : la croissance du solaire y reste moins vive que dans le reste du monde et le taux d’utilisation du potentiel existant est toujours plus faible que celui des autres EnR. Deux explications financières jouent ici un rôle essentiel. Pour les investissements de grande taille, impliquant les Etats, les financements extérieurs sont souvent influencés par d’autres facteurs qu’une exploitation maximale des potentiels recensés – capacités de remboursement des pays, financements liés, autres projets en cours- tandis que les arbitrages des Autorités nationales sont aussi soumis à d’autres urgences comme l’insécurité et les autres infrastructures. Pour les investissements individuels ou de taille modeste, les acteurs financiers nationaux restent curieusement peu motivés par ces secteurs promis à une grande expansion.

Globalement, l‘évolution observée en ASS apparait donc décevante.  Un changement radical de rythme supposerait de nouvelles approches encore à concevoir ayant un fort effet d’entrainement. Quelques pistes apparaissent cependant.

L’une est l’élargissement maximal des usages d’une électricité décarbonée comme semblent le promouvoir plusieurs pays d’Afrique de l’Est, en avance dans les EnR, pour la mobilité urbaine.Une étude récente (2) y montre en particulier le démarrage rapide des ventes de voitures électriques avec un parc de 150 000 estimé sur un ensemble de 5 pays. Outre l’attrait des baisses de prix appliquées par les constructeurs chinois, le succès est dû en bonne partie aux mesures concrètes des Etats pour pousser les usagers à ce choix : suppression de taxes à l’importation au Rwanda, interdiction d’importation de véhicules thermiques en Ethiopie, achat de voitures électriques par certaines administrations. Les effets de cette politique volontariste illustrent le caractère décisif de la gouvernance publique en ce domaine comme dans tous ceux liés au développement économique national. Cette approche ouvre aussi d’autres opportunités : réduction des importations de carburant au moment où la guerre en Iran souligne l’intérêt de cette stratégie ; implantation de nouvelles activités liées aux bornes de recharge, à l’entretien et la réparation des véhicules et des batteries. L’engouement des ménages pour le solaire dans les capitales de la plupart des pays africains pourrait ouvrir cette voie ailleurs.

Un second facteur déclenchant crucial serait la présence d’institutions financières locales – banques, assurances, microfinance, fonds locaux d’investissement,… – massivement engagées dans les concours aux acquéreurs-utilisateurs de ces nouveaux instruments. L’excellente santé des banques sur le continent, les larges disponibilités actuelles en ressources, la bancabilité désormais mieux assurée du financement de tels investissements pour des individus ou pour des entreprises de taille modeste grâce aux baisses de prix des matériels, la présence désormais fréquente d’institutions de garantie rendent cette intensification possible. Des stimuli apportés par les Etats et les banques Centrales la faciliteraient notablement. Ces financements adaptés sont en tout cas une condition obligatoire d’un changement de paradigme.      

Sur un autre plan, des pays économiquement importants ont inscrit dans leurs Plans de Développement l’ambition d’un net accroissement du taux d’accès à l’électricité à terme rapproché -voire pour certains de l’électricité pour tous en 2030- et, simultanément, une consolidation de la part des EnR, tels le Nigéria ou la Côte d’Ivoire. La place éminente donnée à cet objectif, jointe aux récentes performances économiques globales de ces nations, permettent d’espérer qu’elles génèreront des poussées significatives au niveau moyen de l’ASS. Dans certains cas, ce bond pourrait être lié à de nouvelles formes d’EnR. Ainsi la Côte d’Ivoire devrait achever en 2026 à Aboisso sa première centrale de bioénergie à partir de déchets végétaux. Grâce à ses autres projets dans la même filière, le pays annonce que les EnR dépasseront le seuil des 40% en 2030. L’initiative sera sans doute reproduite dans d’autres pays : les déchets végétaux ou du bois sont en effet une source d’énergie considérable en ASS, mais leur transformation industrielle reste à venir.

Les EnR n’apportent donc pas pour l’instant à l’ASS un saut quantitatif et qualitatif semblable à celui du téléphone mobile. Elles nourrissent cependant un mouvement qui, même s’il touche d’abord un nombre limité de périmètres déjà économiquement favorisés, atténuerait en ASS un retard très pénalisant et pourrait s’étendre dans d’autres parties de l’ASS. Une chance à saisir absolument…  

  • : Cf. Les Energies renouvelables en ASS : Partie I (Post du 25/06/26)
  •  Cf. Johannes Oetjen « Vers la mobilité électrique en Afrique de l’Est »( journal Les Echos du 9 juin 2026)

Paul Derreumaux

Article publié le 08/07/2026