UEMOA : LE CHANTIER AUDACIEUX DE L’INTEROPERABILITE

En rendant possible l’interopérabilité de toutes les institutions financières agrées dans l’Union Economique et Financière Ouest Africaine (UEMOA), la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) s’est sans doute engagée dans son plus grand chantier depuis plusieurs décennies. En la matière, cette nouvelle transformation est justifiée par l’évolution de l’environnement et a été préparée par deux autres réformes importantes.

 La première a eu lieu en deux étapes dans les années 2010.  Une première a été l’autorisation officielle dans l’UEMOA de la monnaie électronique – stockée sous forme numérique et acceptée pour des paiements – par les institutions de crédit agréées -banques et sociétés de microfinance. La seconde a consisté, en 2014, à la création d’une nouvelle catégorie d’institution, les Emetteurs de Monnaie Electronique (EME), agréés pour cette seule mission d’émission, de distribution et de gestion de cette monnaie. Le modèle de fonctionnement adopté par les EME – petites opérations, instantanéité du traitement, réseau de points de vente très dense- répondait parfaitement aux besoins des populations exclues des circuits bancaires et aux objectifs d’inclusion financière des Autorités. La puissance financière et technique de leurs actionnaires, souvent des sociétés de télécommunications, a facilité les investissements pour cette approche. Ces deux facteurs expliquent que les 14 EME opérationnels fin 2024 aient acquis en quelque 10 ans une place importante dans le domaine des moyens de paiement.  

La seconde réforme a été rendue nécessaire par l’accélération continue des progrès techniques dans les domaines informatiques. Celle-ci a conduit à la prolifération de fintechs intervenant dans les processus de paiement en liaison avec les banques et les EME. Une instruction prise par la BCEAO en 2024 a réglementé tous les types de structures pouvant intervenir en cette matière et imposé un agrément spécifique pour chacune d’elles. Depuis lors, 30 agréments ont déjà été accordés.

Cette double évolution des techniques et de la réglementation explique le foisonnement actuel des sociétés participant aux opérations de paiement au sein de l’Union et la diversité des relations qu’elles nouent entre elles. Mais elle est aussi à l’origine des cloisonnements entre beaucoup de ces circuits. C’est pour créer un système ouvert à tous les établissements agréés que la BCEAO a conçu la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI). Celle-ci permet des paiements et transferts d’argent au sein de l’Union, à tout moment et sans délai, d’un agent économique à un autre, quel que soit le partenaire financier de l’émetteur et du destinataire. La BCEAO vise ici au moins quatre buts. Le premier est l’amélioration des performances de tous les prestataires par l’imposition de critères de disponibilité permanente et d’instantanéité. Un autre est un nouveau progrès de l’inclusion financière   grâce à la mise en compétition de tous les acteurs financiers et l’imposition de coûts uniformes et modérés. Un troisième est un appui important aux actions des Etats pour la digitalisation croissante des relations entre les citoyens et les administrations dans toutes leurs obligations financières, fiscales et sociales notamment, par la mise à disposition de ce système uniforme. Le dernier est la possibilité de renforcer le contrôle et la mise en ordre du système financier régional, et de marquer des progrès dans l’objectif constant d’une moindre utilisation des espèces.

La complexité de cette ambition d’interopérabilité des circuits financiers autorisés justifie la prudence selon laquelle est opérée celle-ci. Annoncée et mise au point depuis plusieurs années, PI-SPI a été en phase de test avec les acteurs financiers toute l’année 2025 et officiellement lancée fin septembre dernier. Sa montée en puissance ne sera que progressive et la rapidité de celle-ci dépendra de deux principaux facteurs. Le premier est l’intérêt que suscitera ce nouveau circuit pour les ménages comme pour les entreprises : il sera fonction de la modestie du coût des transactions qui y sont opérées, de la simplicité de l’utilisation de PI-SPI, de la qualité de la communication sur cette initiative. Si les tarifs fixés par la BCEAO paraissent attractifs, la nouveauté et les exigences du système par rapport à des habitudes déjà bien ancrées et souvent efficaces seront des obstacles à lever. Le second réside dans les impacts financiers et commerciaux de PI-SPI sur tous les acteurs financiers. Pour les banques, les avantages devraient l’emporter : sponsors obligatoires de la plupart des autres intervenants sur la plateforme, de mieux en mieux équipées pour la digitalisation des transactions, elles sont surtout moins touchées en raison de leurs autres activités. Les EME et autres fintech au contraire, uniquement centrés sur les paiements de montant modeste, auront sans doute à revoir en profondeur leur stratégie commerciale et le contenu de leurs offres pour demeurer ou devenir rentables. Champions jusqu’ici de l’inclusion financière, ils devront compter sur leur agilité technologique pour s’adapter efficacement. La mutation en cours risque ainsi de conduire à de nouveaux équilibres, aux contours encore incertains, entre composantes du secteur financier, et la bonne santé de chacune d’elles restera un point d’attention des Autorités monétaires.

Ces inévitables difficultés d’adaptation n’empêcheront pas l’interopérabilité des moyens de paiement de devenir une réalité quotidienne dans l’Union. L’initiative de la BCEAO s’insère en effet dans un mouvement qui touche depuis une dizaine d’années un nombre croissant de pays africains et ne pourra être remis en cause. Il est le reflet de la nécessité des Banques Centrales d’atteindre leurs objectifs en tenant compte de la modernisation des techniques et du changement des environnements.  

Paul Derreumaux

Article publié le 05/02/2026

Afrique : une structure démographique particulière

Le dernier rapport annuel de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) montre que les particularités de la situation démographique de l’Afrique tendent à s’accentuer, comme l’attestent les quatre exemples suivants.

De 1950 à 2020, la population du continent a connu une croissance exponentielle de sa population, et remarquablement stable à un taux de 28%/29% par décennie depuis 1990. Dans le même temps, sa place est passée d’environ 9% à plus de 17% de la population mondiale. Elle atteint en 2026, avec 1,58 milliard d’habitants, près de 19% des 8,3 milliards qui peuplent le monde. Ce découplage traduit a contrario le ralentissement rapide de la hausse de la population sur les autres continents, Océanie mise à part. Sur les 5 dernières années, la population africaine a augmenté d’environ 210 millions de personnes contre 430 millions pour la planète. Deux indicateurs principaux pilotent cette évolution. Le taux de mortalité, première variable essentielle, a suivi une courbe descendante rapide dans les deux périmètres, même si l’Afrique reste encore en retard. La spécificité du continent réside essentiellement dans le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) qui n’a reculé en moyenne que modérément et régressé nettement plus vite, et depuis plus longtemps, partout ailleurs. Ce taux serait en 2026 de 3,9 en Afrique et de 2,2 en moyenne mondiale. Les causes de cet écart croissant restent nombreuses et complexes à définir. Des corrélations fortes existent cependant avec, en particulier, la place et l’autonomie de la femme dans la société, l’existence ou non de systèmes de solidarité autres que familiale et le stade de développement économique. L’importance de ce dernier facteur se vérifie aussi par le fait que, dans les deux régions les plus riches, l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, le taux de fécondité est déjà inférieur à 2,9 alors qu’il est en moyenne de 4,4 dans le reste de l’Afrique subsaharienne. C’est donc ici que la coexistence de ces taux de fécondité et de mortalité génère un accroissement de population désormais exceptionnel, oscillant présentement entre 1,8% et 3,3%/an selon les nations, contre environ 0,5% hors Afrique.

Cette évolution a eu aussi deux effets induits. Neuf pays comptent maintenant plus de 50 millions d’habitants, dont 7 en Afrique subsaharienne (ASS). Parmi eux, le Nigéria recense environ 240 millions de personnes et trois autres -République Démocratique du Congo (RDC), Ethiopie et Egypte- plus de 100 millions. Par ailleurs, l’urbanisation s’accélère, poussée par l’exode rural, l’attractivité de meilleurs équipements publics et, parfois, l’insécurité, et s’approche rapidement des 50% de la population totale. Elle se concentre toutefois dans les capitales, avec les inconvénients qui en résultent pour l’aménagement de celles-ci comme pour la vitalité des villes secondaires. En 2025, une capitale rassemble plus de 20 millions d’habitants-Le Caire-, trois autres plus de 10 millions -Kinshasa, Lagos et sans doute Luanda-.

L’inertie des variables démographiques facilite par nature leurs projections à moyen terme, en intégrant à la fois les tendances passées et les hypothèses économiques et sociologiques les plus probables sur le futur. Les projections pour 2050 présentent donc une bonne fiabilité, confortée par la stabilité des résultats depuis 2020.

Elles conduisent à deux constats majeurs. D’abord, la poussée démographique de l’ASS, hors phénomène majeur aujourd’hui inconnu, devrait se ralentir, mais cette décélération restera modeste par rapport à celle attendue pour le reste du monde. Le poids relatif de la population subsaharienne continuera dans ce cas à se renforcer, passant à près de 22% de celle du monde, soit 2,1 milliards sur 9,7. Le continent tout entier avoisinerait alors 2,5 milliards de personnes. En second lieu, la différentiation entre les régions les plus dynamiques s’accentuerait nettement.

L’Afrique orientale resterait de loin la plus peuplée -855 millions d’habitants- mais avec la transition démographique la plus marquée, surtout grâce au Kenya. L’Afrique centrale aurait la hausse la plus forte, emportée par la croissance très vive de la RDC -218 millions de personnes en 2050. L’Afrique occidentale garderait une évolution intermédiaire, résultante de tendances divergentes entre par exemple le Ghana et les pays du Sahel.

Enfin, l’analyse par classe d’âges, séparant les actifs (de 15 à 65 ans) et les autres, met en valeur que la part des premiers reste presque partout inférieure au seuil nécessaire pour le déclenchement du dividende démographique, souvent estimé à 1,7 au vu des expériences asiatiques récentes. Celui-ci donne aux nations qui y parviennent l’avantage comparatif lié au poids plus important de la richesse créée par les actifs que des coûts nécessaires pour la prise en charge des inactifs. Or, la situation de ce ratio en 2024 montre d’abord sa grande dispersion – d’à peine 1 à environ 1,5 en ASS et jusqu’à près de 2 en Afrique du Sud et au Maroc. De plus ce rapport est souvent surestimé dans la mesure ou les actifs réels sont souvent inférieurs aux actifs théoriques en raison des taux élevés de chômage, de l’importance des emplois informels peu productifs et d’autres difficultés propres à l’Afrique comme celle du financement d’investissements critiques. La date d’atteinte de ce dividende varie par suite fortement et, en l’état actuel des données, ne serait antérieure à 2050 que pour un nombre très limité de pays.       

Les statistiques témoignent ainsi, en particulier en Afrique subsaharienne, de la réalité des mutations démographiques, même si elles sont peu rapides, d’une part, et de l’amplitude grandissante des écarts d’évolution entre nations, d’autre part. Ces conclusions tendent bien à confirmer l’intensité de la corrélation positive de ces variables avec les données économiques.

Paul Derreumaux   

Article publié le 26/01/2026

Afrique : trois vœux (modérément ambitieux) pour 2026

En cette époque des vœux, osons en formuler trois qui devraient être bénéfiques pour toutes les nations du continent, sans aller à l’encontre des intérêts particuliers de certaines d’entre elles.

Le premier est le renforcement, ou la relance parfois, des communautés régionales à vocation économique. Elles ont déjà été à la base d’importants progrès pour les Etats, les entreprises et les citoyens qui en font partie : meilleure liberté de circulation des personnes et des biens, réalisation de grands projets collectifs, programmes de convergence des économies, ..Ces avantages acquis ne paraissent pas être remis en cause malgré les tensions récemment apparues au sein de certaines de ces structures. Cette consolidation communautaire n’est pas non plus contradictoire au principe de souveraineté qui anime un nombre croissant de nations et est justifié par les nombreux échecs des politiques d’aide publique au développement et de partenariats extérieurs. L’ambition serait de rendre cette souveraineté plus performante dans les domaines où une action commune autorise la mutualisation des efforts et une plus grande envergure des projets. Ainsi, la réalisation d’infrastructures utiles à plusieurs pays -routes, ports, infrastructures numériques,,…- profiterait aux entreprises comme aux populations. L’engagement d’une meilleure répartition des investissements productifs entre membres de la communauté apporterait une croissance plus rapide des entreprises concernées, une distribution mieux partagée des créations d’emplois et l’expansion des échanges intracommunautaires. La volonté affirmée d’une identité régionale pourrait conduire à des actions de solidarité profitables à tous, tels des investissements réduisant les handicaps des pays enclavés ou des mécanismes de compensation des coûts d’approche. La présence d’institutions régionales de financement faciliterait la concrétisation de tels programmes. Cette discipline collective donnerait enfin des capacités de négociation plus solides vis-à-vis de l’étranger et favoriserait les chantiers de moyen terme comme une monnaie commune ou le succès de la ZLECAF.

Le second est le bond en avant dans l’utilisation des énergies renouvelables, et surtout solaires. L’Afrique dispose ici d’un avantage comparatif sans doute unique au monde par la qualité et la généralité de son ensoleillement. Mais elle peut aussi bénéficier désormais de trois atouts additionnels : des financements croissants de nombre d’institutions internationales et régionales pour de tels investissements ; la forte baisse des prix de vente de ces équipements par la Chine, premier producteur mondial, qui les rend désormais bien compétitifs ; la parfaite divisibilité de cette énergie, adaptée aussi bien aux installations individuelles qu’aux grandes centrales. Le continent peut exploiter cette nouvelle donne pour rattraper son grand retard énergétique, qui pénalise, voire empêche, de nombreuses initiatives. Le mouvement est déjà bien engagé. De nombreuses nouvelles centrales solaires sont opérationnelles ou en construction dans des pays fort différents : de l’Afrique du Sud au Burkina Faso, de la Cote d’Ivoire à la Zambie par exemple. En Sierra-Léone, au Mali ou ailleurs, les ménages urbains ont investi eux-mêmes à tout va en panneaux solaires, sommaires ou de belle taille, pour échapper aux crises énergétiques qui se prolongent. L’Afrique peut faire en quelques années un bond dans au moins trois domaines, qui autoriseront d’autres avancées. Le premier est celui de la disponibilité accrue d’une énergie électrique moins coûteuse, accessible au plus grand nombre, base indispensable pour tous investissements économiques et tous progrès sociaux. Un autre est celui d’une révolution agricole par une irrigation plus facile et économique -forages et pompes solaires-, génératrice d’une meilleure productivité, de revenus supplémentaires pour les paysans et d’activités de transformation dans les campagnes. Le troisième est celui de l’introduction rapide de véhicules électriques, génératrice d’une mobilité urbaine propre, à laquelle certains s’essaient déjà.

Le troisième est celui d’actions concrètes et intensifiées au profit d’une jeunesse qui rassemble souvent plus de 50% de chaque population nationale. Celle-ci, de mieux en mieux informée de l’évolution du monde et de ce qu’il offre ailleurs à ses semblables, s’efforce de dompter son impatience, parfois sa colère, sans se résigner. Mais elle voit que les formations, chèrement payées par la famille, la conduisent rarement à des emplois décents, trop rares et décalés par rapport aux savoirs acquis. Face aux urgences de toutes sortes, il est certain que les Etats ne peuvent régler d’un coup tous les problèmes. Mais les parents et les jeunes sont capables de mesurer la réalité et l’utilité des efforts accomplis pour engager les solutions attendues. En la matière, plusieurs politiques, non exclusives, pourraient être adoptées. L’une consisterait en une adaptation urgente des programmes à des besoins essentiels du pays : formations scientifiques privilégiées dans l’enseignement général, formations pratiques pour des ouvriers qualifiés, des ingénieurs, des gestionnaires, des informaticiens dans l’enseignement professionnel. Une autre résiderait dans l’essor de partenariats tous azimuts avec les grandes entreprises locales pour le financement de formations qu’elles attendent et avec l’étranger pour la prise en charge de bourses et l’accueil d’étudiants. De même, des échanges temporaires d’enseignants apporteraient aux professeurs comme aux étudiants africains les connaissances les plus actualisées. Une quatrième pourrait être conduite à travers l’augmentation massive des soutiens aux petites entreprises formelles promues par des jeunes, notamment dans la transformation de produits agricoles locaux. Une dernière, essentielle, serait la facilitation de l’accès des jeunes filles aux enseignements et aux postes de travail. Plus les résultats de ces actions seront visibles, plus vite sera rendu l’espoir aux millions de jeunes qui jouent leur avenir et sont celui de leurs pays.

Puissent ces vœux, s’ils sont partagés, voir en 2026 des débuts consistants de réalisation !

Paul Derreumaux

Article publié le 13/01/2026

UEMOA : Trois défis pour les banques en 2026

Dans l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), les banques commerciales devraient avoir connu en 2025, comme depuis 2021, une croissance honorable et des profits élevés, même si les performances sont inégalement réparties entre pays. Ainsi renforcées, elles auront au moins trois défis à relever en 2026 : une conjoncture plus hésitante dans une concurrence durcie ; la nécessité d’investissements technologiques alourdis ; l’entrée dans une interopérabilité aux effets incertains.

Même si l’évolution projetée du PIB pour l’année nouvelle est en ligne avec le momentum qui la caractérise depuis plus d’une décennie, plusieurs facteurs pourraient l’infléchir. L’un, économique, est lié aux incertitudes internationales et, surtout, aux difficultés conjoncturelles de quelques pays de l’Union qui pénaliseraient des perspectives prometteuses à court terme, notamment minières dans plusieurs pays. L’autre, politique, s’observe dans une communauté régionale moins soudée, qui rend difficile la mise en œuvre par l’UEMOA de grands projets d’investissement publics, d’énergie ou d’infrastructure par exemple, propres à stimuler le développement. Le dernier est sécuritaire au vu de l’emprise élargie du terrorisme/banditisme incrusté dans la région, qui développe ses impacts négatifs sociétaux et économiques. Dans le même temps, le paysage bancaire régional pourrait accueillir en 2026 quelques nouvelles entités, surtout créées ex nihilo. Si ces schémas sont confirmés, la compétition serait encore modérément durcie dans un environnement moins assuré.La cession par la Société Générale de ses deux filiales ivoirienne et sénégalaise,et les restructurations majeures des groupes Orabank et, surtout, Ecobank, ne semblent au contraire pas immédiates, laissant à plus tard ces révisions en profondeur du système bancaire régional.

En revanche, celui-ci aurait besoin de consolidation dès 2026 dans plusieurs grands domaines technologiques : automatisation accrue de ses processus pour gagner en temps, efficacité et sécurité ; digitalisation des relations avec la clientèle pour des objectifs de productivité et d’attractivité ; exploitation des possibilités offertes par l’Intelligence Artificielle (IA) pour, par exemple, le choix des cibles commerciales et la sélection des emprunteurs. L’accélération de ces investissements est doublement indispensable : suivre dans la région l’élévation continue des standards internationaux de la profession sur ces différents plans, comme on l’observe dans d’autres pays africains ; rattraper le retard pris dans les moyens de paiement par rapport à de nouveaux acteurs -Emetteurs de Monnaie Electronique (EME) et toutes formes de fintech- qui doivent leurs succès à cette approche de la clientèle et à la force de leurs systèmes informatiques. Beaucoup des investissements entrant dans ce cadre sont fort couteux, complexes et parfois encore en cours de mise au point. Ils requièrent donc des ressources financières et humaines et des volumes d’activité plus accessibles aux groupes les plus puissants et aux implantations multiples, ce qui pourrait élargir les inégalités entre banques et entre pays.

Enfin, le système bancaire régional effectuera en 2026 un saut dans l’inconnu avec l’entrée en vigueur de l’interopérabilité, initiée depuis septembre dernier. Cette nouvelle plateforme informatique, impulsée et gérée par la Banque Centrale, permet à tous -particuliers comme entreprises- d’effectuer en permanence des paiements dans toute l’Union, de façon instantanée et sécurisée, par le canal de tout prestataire de paiement agréé. Conçue pour renforcer l’inclusion financière par ses coûts réglementés, elle vise aussi un meilleur contrôle des Autorités monétaires sur toutes ces opérations et l’interconnexion des divers circuits possibles alors que le foisonnement des intervenants actuels tend à fragmenter ceux-ci. Avant-gardiste, ce système peut générer des économies pour la clientèle et des gains de productivité pour la profession. Il met en concurrence directe toutes les composantes de celle-ci qui disposent chacune d’atouts variés : les banques, acteur majeur, auront un rôle obligatoire de sponsors des autres participants ; les sociétés de microfinance ont l’avantage de leur large clientèle ; les EME ont ceux de leurs immenses réseaux et de leur niveau technique. La complexité du nouveau système entrainera une période inévitable de tâtonnements et de montée en force de l’utilisation par le public. Elle pourrait durer une bonne partie de 2026, mais l’impact futur devrait être notable, sans que les gagnants et les perdants puissent être identifiés avec certitude.

Ces défis n’enlèveront pas les préoccupations déjà connues. Les banques auront ainsi à tenter d’apporter des réponses à la demande constante d’un financement plus important des économies.  Il leur faudra aussi s’attendre à un ajustement à bref délai des exigences réglementaires : la toute récente augmentation à 25 milliards FCFA du capital minimum des banques d’Afrique centrale francophone montre que la course aux fonds propres est loin d’être terminée….

Paul Derreumaux

Article publié le 05/01/2026

Afrique : l’intégration indispensable entre développement économique et lutte pour le climat peut s’appuyer sur les innovations financières  

Malgré un poids économique très inférieur à celui de sa population, l’Afrique subit de plein fouet le changement climatique. Pourtant, les évolutions récentes montrent qu’elle devient aussi un laboratoire de solutions énergétiques, agricoles et financières, porté par des institutions dynamiques, des innovations de rupture et une volonté politique croissante.

Un continent vulnérable mais multiple

L’Afrique contribue peu aux émissions mondiales de CO₂ mais en endure fortement les effets. Sur tout le continent, le développement économique reste un impératif vital, tandis que les situations nationales — ressources, fragilités, financements — diffèrent profondément. Une politique climatique efficace doit donc être intégrée aux stratégies de développement de chaque pays, en tenant compte de leurs atouts spécifiques.

Financements climatiques : des progrès réels, un secteur privé encore timide

Selon les données 2022 du Rapport sur la finance climat en Afrique, les financements ont surtout progressé grâce aux institutions publiques, notamment internationales. Le secteur privé reste limité (18% des flux), concentré sur quelques pays et dominé par des acteurs étrangers. Mais l’essor récent des banques subsahariennes, nées pour la plupart il y a moins de cinquante ans et désormais modernes et compétitives, ouvre des perspectives prometteuses pour les futurs financements climatiques.

Énergie : des avancées structurantes et l’essor du solaire décentralisé

Face aux coûts élevés et aux difficultés des mégaprojets, de nouvelles dynamiques émergent : appui technique pour les partenariats PPP, accélération des projets d’énergies renouvelables, titrisations innovantes pour le financement de programmes et surtout expansion du solaire. L’off-grid révolutionne l’accès à l’électricité rurale, mais les importations d’équipements solaires concernent aussi désormais l’équipement des citadins. Des initiatives comme le programme d’ACUMEN pour 70 millions de personnes montrent la place croissante de solutions décentralisées.

Agriculture : vers une stratégie climat-développement

Le développement agricole et l’adaptation climatique convergent progressivement. La récente convention de 500 millions USD entre la Côte d’Ivoire et Standard Chartered illustre le potentiel des montages financiers durables. L’irrigation — encore sous-développée — offre un levier immédiat pour accroître productivité et résilience. Ces stratégies peuvent s’appuyer sur une palette d’outils financiers de plus en plus diversifiés: obligations vertes, refinancement de prêts bancaires pour des investisseurs privés, partenariats public-privé, coopération intra-africaine pour la reproduction d’initiatives réussies.

Des crises qui accélèrent l’innovation : l’exemple malien

La crise énergétique au Mali a déclenché un essor rapide du solaire individuel, des kits basiques aux installations complètes. Cette transition s’est faite quasi exclusivement par autofinancement, révélant le rôle essentiel possible mais encore sous-utilisé des banques. Avec des prêts adaptés et des garanties, le solaire pourrait devenir un produit bancaire structurant, en bénéficiant d’avantages qui sont apparus aujourd’hui pour le financement de l’habitat. Un développement de ce type ouvrirait la voie à d’autres secteurs qui émergent, telle la mobilité électrique.

Pour agir : réalisme, détermination, imagination

La transformation climatique et économique de l’Afrique repose sur trois principes :

•     Réalisme, pour définir clairement besoins et engagements ;

•     Détermination, grâce à une coordination forte de tous les acteurs ;

•     Imagination, celle qui naît du terrain et inspire des solutions inédites face à l’urgence climatique.

L’Afrique montre déjà que ces trois leviers peuvent ouvrir la voie à un développement durable et résilient.

Cette analyse synthétique fait suite à mon intervention au Symposium FERDI/BDF/AFD  sur le rôle du secteur financier dans la lutte contre le changement climatique en Afrique en date des 3-4-5 novembre dernier https://www.youtube.com/watch?v=akjM1B176HA&t

Paul Derreumaux

Article publié le 11/12/2025

Afrique subsaharienne : vive le solaire !

L’Afrique Subsaharienne (ASS) reste, de loin, la zone la moins avancée en termes de disponibilité d’énergie électrique.  Certes la situation est fort inégale selon les pays -le taux d’accès à l’électricité est ainsi en 2023 : 2 fois moins élevé en Sierra Leone qu’au Kenya et 4 fois meilleur en Afrique du Sud qu’au Niger. Mais il est en moyenne inférieur à 54% -et à 30% si on considère seulement les zones rurales où résident souvent encore plus de 50% des populations- contre plus de 90% dans le reste du monde. De plus, la poussée démographique exceptionnelle -multiplication par 5,3 de la population en ASS depuis 1960- réduit significativement à elle seule le résultat de tous les efforts accomplis et explique en partie la faible amélioration enregistrée depuis 2010.

Les dernières années montrent pourtant des réalisations encourageantes, avec le lancement ou l’aboutissement de nouvelles centrales de production dans de nombreux pays allant de l’Ouganda au Burkina Faso et du Ghana à l’Afrique du Sud. Elles mettent aussi en évidence une réorientation consécutive au développement des énergies propres issues de la croisade, devenue mondiale, menée contre le réchauffement climatique et les émissions de CO2 : le tout récent achèvement du barrage géant de La Renaissance en Ethiopie en est un exemple emblématique.

Sur ce plan, l’énergie solaire offre sans doute des perspectives particulièrement attractives pour toute l’ASS en raison de son triple avantage. Elle est particulièrement abondante sur l’ensemble des territoires, plus permanente que l’énergie éolienne, mieux répartie que l’énergie hydraulique. En second lieu, les principaux fournisseurs, et au premier rang la Chine, ont maintenant diminué fortement le coût unitaire de leurs produits -panneaux et batteries- en même temps que la qualité de ceux-ci montait en gamme. Enfin, l’énergie solaire est actuellement la plus morcelable : les offres peuvent aller des installations individuelles les plus modestes aux grandes centrales de production, visant à renforcer un réseau national. Ces atouts combinés avaient permis la création de réseaux off grids dans les campagnes : ils engendrent maintenant une foison de mini off grids urbains.

Une récente étude du think tank international Ember met en effet en valeur l’intensité et la généralité de la progression des importations de panneaux solaires en ASS.  Ceux en provenance de la seule Chine -environ 80% du total- ont augmenté de 60% sur les 12 derniers mois, et plus que doublé sur deux ans. 25 pays ont vu leurs importations dépasser un volume de 100 MW et 20 nations ont établi de nouveaux records. En moyenne, ces importations pourraient faire croitre la quantité d’électricité produite de 5%, et parfois de beaucoup plus -+61% pour la Sierra Leone selon cette étude-.. D’autres enseignements apparaissent de ce travail : l’augmentation de la part d’électricité d’origine solaire contribue à réduire sensiblement le prix moyen du kwh dans le pays et fait diminuer les dépenses d’importation de diesel

Un dernier point remarquable est que, surtout dans les pays les moins riches, nombreux en ASS, une part significative de cette demande a été fortement impulsée par la seule volonté des ménages et des petites entreprises urbaines, sans soutien initial de financements ou d’appuis extérieurs. Cette clientèle affronte en effet pour une bonne part la conjonction de divers inconvénients : prix élevés de l’électricité officielle, coupures de courant fréquentes, difficultés d’accès dans certaines zones. Les manques peuvent se transformer en crise plus profonde comme c’est le cas à Madagascar depuis plusieurs mois ou au Mali depuis fin 2023. Dans ce pays, selon Ember, les importations chinoises d’équipements solaires auraient presque quintuplé depuis 2023. Dans ces cas extrêmes, on peut considérer que cette recherche de solutions individuelles participe à la solution de la crise globale, en permettant à la société nationale de concentrer ses efforts au profit de la satisfaction des grands consommateurs dont les besoins sont incompatibles avec ces équipements individuels. La force et la permanence de cette demande spontanée justifieraient la mise en place d’un ensemble de mesures capables d’amplifier ces équipements énergétiques : financements ad hoc par les banques locales, renforcement des refinancements par les bailleurs institutionnels, mise en place de dispositions réglementaires favorables par les banques centrales, exonérations de taxes à l’import pour ces équipements, …

Le solaire ne résout certes pas toutes les difficultés énergétiques de l’ASS : il laisse notamment de côté le problème crucial du chauffage des aliments. Sa facilité d’utilisation, ouverte à tous, et l’extension possible de ses usages permettent cependant de bouger les lignes, grâce à l’accélération des changements. Un possible chemin vertueux qu’il ne faut pas manquer…        

Paul Derreumaux

Article publié le 07/10/2025

BANQUES AFRICAINES : grandes manœuvres pour ETI

Pour ceux qui aiment à la fois le théâtre et les banques, les nouvelles qui ont concerné cet été la société ETI, holding du groupe ECOBANK (22ème banque africaine par ses fonds propres; 33 filiales sur le continent), évoqueront sans doute certains ressorts des tragédies grecques, pleines de rebondissements.

En juin 2025, la banque sudafricaine Nedbank (4ème du pays et 8ème de toute l’Afrique par ses fonds propres), actionnaire principal de ETI, annonçait des négociations avancées pour la cession des 21% du capital qu’elle détient dans le capital de cette société. Présentée par le vendeur comme un virage stratégique, avec un possible recentrage national de ses activités, cette vente n’est pourtant sans doute pas étrangère à trois données actuelles du réseau Ecobank qui rejaillissent sur sa structure de tête. C’est d’abord une longue bataille menée pour réduire et provisionner au niveau adéquat les créances en souffrance de certaines filiales, et notamment celle du Nigéria, qui a empêché depuis plusieurs années ETI de servir un dividende honorable à ses actionnaires. C’est en conséquence une chute durable du cours en bourse depuis sa cotation sur les places d’Abidjan, Accra et Lagos et des difficultés croissantes à le faire remonter malgré les redressements déjà opérés et les belles performances de certaines filiales : il a dû en résulter des provisions importantes à constituer pour les actionnaires cotés comme Nedbank. Ce sont enfin les importants besoins de financements complémentaires imposés à la fois par l’envolée des capitaux propres requis pour les banques nigérianes et par un endettement déjà élevé à honorer. Surprenante pour les observateurs extérieurs, cette décision était donc vraisemblablement attendue pour les familiers de ETI.

Ce premier acte entre personnages déjà en place se terminait par des supputations sur les repreneurs les mieux placés des actions en vente de Nedbank : son alter ego dans l’actionnariat actuel, la Qatar National Bank (QNB), ou un puissant groupe nordafricain, moyen-oriental, voire subsaharien ? L’acte 2, joué fin août 2025, révélait une surprise de taille avec l’annonce par le vendeur du choix de Bosquet Investments, holding installée à Maurice et pilotée par M. Alain Nkontchou, pour la reprise de ses parts au prix d’environ 100 millions de USD. M. Nkontchou, bien connu du milieu bancaire et financier africain, est lui-même actionnaire d’ETI qu’il a   présidée pendant 4 ans et jusqu’en 2024. Il est donc bien au fait des efforts menés par les équipes du groupe pour corriger les faiblesses actuelles de celui-ci et lui redonner les forces et l’attractivité nécessaires pour son développement et sa rentabilité. Pourtant, le deal engagé verra normalement s’accomplir au moins trois étapes complémentaires, qui constitueront les actes à venir de cet évènement, avant que l’issue de celui-ci soit parfaitement connue.

Comme déjà annoncé, la première sera celle de l’agrément des Autorités monétaires concernées : au moins celles d’Afrique de l’Ouest francophone, puisque ETI est dans leur périmètre de contrôle, et du Nigéria, site d’implantation de la principale filiale. En raison de l’importance du groupe et du rating de l’actionnaire sortant, l’analyse de la transaction devrait être très attentive. Son prix indiqué -20% du prix payé par Nedbank en 2014- peut s’expliquer par les provisions qu’a déjà dû constituer le vendeur. En revanche, peu d’informations ont été publiées sur Bosquet Investments, ses actionnaires, ses moyens financiers et ses éventuels partenaires : ces données seront scrutées par les Banques centrales.

A l’issue de cet acte décisif de l’agrément, le repreneur aura d’abord à rechercher parmi les principaux actionnaires historiques du tour de table, qui sont peu nombreux, les alliés qui l’aideront à installer une gouvernance stable. Celle-ci permettra de poursuivre, et si possible de renforcer, au sein du groupe, les actions majeures obligatoires – poursuite de l’amélioration de la qualité du portefeuille, accentuation de la digitalisation,  ..- pour retrouver une bonne rentabilité tout en faisant face à une concurrence de plus en plus grande. Ces alliés pourraient aussi se révéler inattendus

Enfin, l’acquéreur devra dévoiler la stratégie globale que ses partenaires et lui comptent déployer à moyen terme. En la matière, deux réflexions seront sans doute au menu des décideurs. Celui du périmètre géographique : le choix d’un grand réseau panafricain -le plus vaste du continent- paraissait intangible depuis la création d’ETI. La vente récente de la branche mozambicaine a levé un tabou et pourrait autoriser une concentration sur les filiales les plus puissantes et les plus profitables. Celui du poids relatif de l’implantation au Nigéria : le groupe s’efforce depuis longtemps d’y acquérir un rôle de premier plan. Le coût indispensable en capitaux propres à cette fin est cependant très élevé, ce qui pourrait faire préférer des options plus mesurées.

Les informations  à venir ne devraient donc pas être exempte de nouvelles surprises..     

Paul Derreumaux

Article publié le 22/09/2025

CARNET DE VOYAGE A NEW YORK : Politique (d’abord), business et légendes

La politique a une nouvelle fois animé les médias la semaine dernière à New-York, comme dans le reste des Etats-Unis, après avoir été partiellement éclipsée quelques jours par deux faits divers : une loterie dont l’heureux vainqueur allait recevoir 1,7 milliard de USD ; les préparatifs du mariage de la chanteuse Taylor Swift avec une star du football américain.

Une fois n’est pas coutume, la France a occupé le devant de la scène le lundi 8. « Beyrou ousted », « la France, homme malade de l’Europe » : la BBC, qui a le plus traité le sujet – les chaines tricolores comme la langue française sont désormais rarement présentes dans le pays- n’a pas été tendre avec les politiques parisiens et leur inconséquence budgétaire et financière. Les télévisions américaines et leurs multiples commentateurs lui ont emboité le pas, sans doute pas fâchés pour la plupart de voir la France, si souvent donneuse de leçons, être frappée par cette démission forcée.

A peine le nouveau Premier Ministre français installé mardi dernier, les débats revenaient   surtout sur les décisions du Président Trump ou sa situation personnelle : déploiement de la garde nationale à Chicago, dossier Epstein, lutte contre les immigrants,..

Mais tout a basculé le 10 septembre avec l’assassinat en direct à la télévision de Charlie Kirk, 32 ans, « influenceur » vedette du camp républicain, proche de Trump et de Vance. M. Kirk, par ses discours tranchants, incarnait parfaitement les idées et les combats de la stratégie MAGA. Abattu en plein meeting, sa mort et la chasse à son assassin, dont l’arrestation a été annoncée le 12, ont été à la une depuis lors. Ce drame a eu lieu à la veille de la commémoration de la catastrophe du 11 septembre 200I. Il rappelle aussi d’autres heures tragiques de la vie politique américaine et, dans le climat déjà tendu qui prévaut, fait craindre par les analystes nationaux une confrontation de plus en plus rugueuse entre le Président et ses opposants.

Derrière cette prééminence politique, le débat économique s’anime. L’équation à résoudre par la Federale Reserve (FED) se complexifie. La lente montée du chômage et le repli engagé de l’activité de certains secteurs -construction par exemple- plaident pout la baisse des taux tant espérée, mais la poussée des prix liée aux taxes à l’import, qui avait été contenue pendant quelques mois, semble se concrétiser et oblige toujours à la prudence. Confiante dans une issue de ce dilemme favorable à ses attentes, la bourse demeure résolument optimiste

Rien ne semble par ailleurs détourner New York de sa façon de vivre. Elle s’observe au quotidien dans l’atmosphère toujours virevoltante de la ville, de ses encombrements, de ses mugissements de sirènes, de ses lumières, de ses spectacles, avec en point d’orgue le rush de la sortie des bureaux qui traduit le mieux cette frénésie.  Elle s’exprime aussi par la solidité de quelques légendes chères au cœur des Newyorkais. Le Waldorf Astoria en est une. Il était depuis 1931 l’un des hôtels préférés des grandes personnalités américaines et internationales. Vendu à un groupe chinois, ce fleuron du groupe Hilton avait été fermé pour travaux en 2017, en vue d’être reconverti en appartements ultra-luxueux. Une partie de l’immense building a finalement été confiée à Hilton pour que renaisse Le Waldorf en juillet dernier. Trois mois plus tard, son hall central, entièrement rénové, est déjà redevenu le soir the place to be, autour de la magnifique horloge dorée qui y trône depuis 1931. Certaines belles histoires, heureusement, ont longue vie…

Paul Derreumaux

Publié le 16/09/2025

CARNET DE VOYAGE A WASHINGTON :UN ÉTÉ INDIEN (PRESQUE) COMME LES AUTRES ?

Les premières impressions à l’arrivée à Washington sont toujours les mêmes : la foule impressionnante de voyageurs alignés avec discipline pour les formalités de police à l’aéroport de Dulles et la rapidité avec laquelle cette étape est franchie. Ce jour n’a pas échappé à la règle. Environ 1000 passagers de toutes couleurs de peau et de toutes origines, serrés dans une file serpentant dans un immense hall, avancent à petits pas, attentifs aux instructions de l’officier d’immigration. En une heure trente, tous seront passés sans encombre. La lourde machine administrative des Etats-Unis est toujours efficace.  

Sur l’autoroute, les attraits naturels de la capitale et de sa région sont bien au rendez-vous : un doux soleil de septembre dans un ciel bleu pâle et le vert foncé, qui s’apprête à virer vers le roux, des grandes forêts enserrant la capitale. Si rien n’a changé de ce côté, dans le flot habituel des voitures, la prédominance massive des véhicules étrangers, Toyota et autres marques asiatiques très largement en tête, illustre pourquoi la maîtrise des importations de biens est devenue ici un enjeu majeur, budgétaire comme économique.

C’est ce que rappellent les actualités télévisées, centrées sur les initiatives et les déclarations du Président, et sur les réactions des opposants à sa politique. Mais les nouveaux sujets ne manquent pas : actions anti-commerce de drogue vis-à-vis du Vénézuela ; interventions de la garde nationale à Chicago après Washington et Los Angeles ; protestations enflammées des populations contre le projet d’arrêt de distribution de vaccins pour les écoliers en Floride ; et bien sûr commentaires sur la démonstration de force de la Chine lors du sommet et du grand défilé militaire qu’elle vient d‘organiser.

 Cette effervescence politique qui inonde les médias ne perturbe guère pour l’instant l’atmosphère feutrée de la ville ni son activité. Au Mayflower et dans les autres grands hôtels, les séminaires s’enchainent as usual ; à la sortie des bureaux, on se presse dans les restaurants courus comme l’historique Old Ebbitt Grill au centre ou l’élégant Fiola Mare à Georgetown ; les musées du Smithsonian déploient toujours leurs trésors de connaissances et d’art ; les prix du quotidien paraissent avoir peu évolué. Seuls quelques indices peuvent être reliés aux changements intervenus depuis janvier dernier. Dans les activités de services, la main d’œuvre étrangère est toujours présente, mais semble moins nombreuse. Près de la Maison Blanche, une des destinations préférées des touristes, la plupart des parcs sont désormais interdits d’accès. Dans le Square Lafayette, la zone ouverte aux visiteurs est restreinte, mais des orateurs, très peu nombreux, continuent à y clamer des appels à Jésus ou des protestations les plus diverses. Tous sont cependant parfois priés, en douceur mais résolument, de quitter les lieux : chacun se replie alors lentement à l’extérieur avec son appareil photo ou sa banderole.  

La sensation dominante est bien ici celle d’une continuité patiente avant de voir si les évolutions négatives que certains annoncent – inflation, panne de la croissance- se concrétiseront. Dans cette grande ville proche des centres de décision, la sérénité semble de mise pour l’instant. Et les esprits sont loin de la France, de son pessimisme et du sort préoccupant de son premier ministre, sujet dont on parlera sans doute ici seulement le lundi 8.  

Paul Derreumaux

Publié le 08/09/2025

CARNET DE VOYAGES : A Bruxelles, comment résister à la morosité…

La capitale belge n’échappe pas, en cet été 2025, aux inquiétudes que l’actualité internationale déverse sur le monde. Les décisions virevoltantes du Président Trump pour les taxes douanières US ou ses initiatives diplomatiques sont détaillées quotidiennement dans tous les médias. Aux urgences de la guerre en Ukraine et de l’horreur à Gaza – datant de 2024 mais toujours actuelles- se sont ajoutées, entre autres, les incertitudes en Iran et en Syrie. Même le climat s’est mis de la partie : l’incendie géant qui ravage en France les forêts de l’Aude est à la une, et on annonce le retour d’une phase de canicule. La Belgique affronte aussi ses propres difficultés : comme ailleurs, le gouvernement cherche ardemment des recettes supplémentaires dans une conjoncture anémiée et les projets d’une taxation des plus-values sur les actifs financiers ou d’un accroissement des impôts communaux animent les débats. Une présence apparemment en repli cet été de la clientèle étrangère dans les hôtels préoccupe également les métiers du tourisme.

Malgré tout, les Bruxellois gardent les qualités qui caractérisent le pays. Leur « coolitude », mélange unique de tempérament facile, de patience, mais aussi de débrouillardise audacieuse comme de capacité de résistance, est bien une de leurs forces. Les contextes difficiles et la météo capricieuse de l’été ne les détournent pas un instant de leurs passions nationales. En sport, des pages entières sont consacrées à des articles partisans sur le mercato des joueurs des grands clubs belges de football. Les nombreux fans d’histoires royales sont ravis : dans le journal Le Soir, la première bande dessinée sur l’histoire des rois belges rappelle ces jours-ci les positions controversées du souverain Léopold III face aux nazis en 1940 et une enquête décrit par le menu les coulisses de la monarchie britannique. La ville s’anime comme chaque année d’un bouillonnement artistique -même un cinéma en plein air est programmé cette année- qui tranche avec le désert culturel qui semble envahir la capitale française à la même saison.

Dans ces détentes estivales, le festival « Bruxellons » a maintenant une place de choix. Il met à l’affiche en 2025 la comédie musicale Rebecca. Celle-ci est tirée du livre célèbre de Daphné du Laurier, transposé en 1940 par Hitchcock dans un film qui sera honoré aux Oscars et lancera la carrière de Joan Fontaine. Servi par une mise en scène millimétrée, appuyé sur une excellente troupe d’acteurs, de chanteurs et de musiciens, le spectacle est à la hauteur des attentes. A son terme, le public ravi quitte le château de Karreveld et se disperse dans une nuit sans étoile -pollution oblige-, mais sous un ciel égayé par la (presque) pleine lune.

Demain, la population cosmopolite de Bruxelles reprendra ses activités avec entrain et une bonne humeur ambiante. A chaque jour suffit sa peine…

Paul Derreumaux

Article publié le 29/08/2025