Entrée en bourse de Bridge Bank Group Cote d’Ivoire (BBGCI) : Deux premiers enseignements concrets

La sursouscription récente des 20% de son capital vendu sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) par la banque BBGCI est une grande réussite du marché financier pour 2026. Plus notable encore est l’annonce par la presse que les particuliers représenteraient plus de 58% de la demande reçue, soit quelque 55 milliards de FCFA sur les 95,8 milliards de FCFA collectés, et que des mécanismes d’allocation privilégieront cette catégorie d’actionnaires, et notamment les plus modestes.

Deux leçons immédiates semblent pouvoir être tirées de ces quelques données.

Pour BBGCI, le futur actionnariat « flottant » sera composé d’une part inhabituellement importante de particuliers. Ceux-ci ont, surtout en zone francophone, un comportement réputé plus « patrimonial » que purement financier, à la différence des autres investisseurs, notamment institutionnels. Pour ces personnes physiques, et notamment celles de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), l’achat d’actions est aussi un « coup de coeur » pour une entreprise qui leur est familière. Leur investissement est souvent fait pour durer, en vue de revenus réguliers complémentaires. voire pour être transmis à leurs descendants. Ce lien de confiance les rend plutôt moins sensibles aux gains à réaliser par des achats et ventes d’actifs, et est en conséquence un atout pour une meilleure stabilité des cours du titre investi. Cela n’empêche pas ces acteurs, dans les Assemblées Générales, d’être vigilants sur les fondamentaux de la société. Mais ils le sont avec un esprit de fidélité et de patience attentifs à la qualité des options stratégiques défendues par les dirigeants

Pour la BRVM, le constat confirme la profondeur du gisement d’épargne individuelle prêt à s’investir directement dans des entreprises locales, dès lors que sont réunies toutes les occasions favorables : visibilité et crédibilité suffisantes des sociétés cotées, environnement économique prometteur, supervision performante des Autorités du marché, facilité et coûts modérés des opérations de bourse, communication optimale sur les opportunités. Ces capitaux pourraient être exploités pour concrétiser une ambition forte de la BRVM : intensifier l’utilisation du marché pour les augmentations de capital des sociétés cotées. Des secteurs porteurs comme les banques, les sociétés de télécommunications, l’énergie devraient être attractifs pour ce public. Les banques pourraient notamment renforcer ainsi leurs fonds propres, à l’image de certaines homologues anglophones.   Les mécanismes existent pour réduire les risques de dilution excessive des actionnaires de référence pouvant en résulter, telles les actions de préférence ou des augmentations de capital bien calibrées.

Il reste donc à espérer que l’expérience observée sera reproduite et approfondie, pour de nouveaux développements du marché financier.   

Paul Derreumaux

BANQUES SUBSAHARIENNES : A quoi servent les bons résultats de 2025 ? (Part. 1)

Les informations qui s’égrènent sur la situation des banques cotées au 30 juin 2026 suivent la même tendance que celles des années précédentes et pourraient même dépasser les données records de 2025. C’est particulièrement vrai pour l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), où les résultats déjà affichés mettent souvent en évidence des indicateurs encore en progrès. Mais les autres zones ne sont pas en reste comme le démontre la holding ETI du Groupe Ecobank : les performances de ses entités en Afrique de l’Est et Australe seraient au 30 juin dernier au moins aussi bonnes que celles d’Afrique de l’Ouest francophone, en tête les années précédentes.

Cette succession de bénéfices annuels de plus en plus imposants, depuis au moins le début des années 2020, donne cette année encore aux banques subsahariennes la capacité de poursuivre des objectifs variés. Trois d’entre eux paraissent occuper dans toute la profession une place essentielle.

Le premier est celui d’une rémunération alléchante des actionnaires.  Dans l’UEMOA, des dividendes d’au moins 50% des bénéfices nets sont devenus une norme courante, parfois largement dépassée. Les standards de rentabilité fixés par les holdings de tête, l’effet espéré sur les cours des institutions cotées, la volonté de stabilisation des rendements même en cas de contraction des résultats expliquent cette tendance haussière face à une bonne santé financière qui se prolonge dans une bonne stabilité monétaire. Ailleurs, c’est une inflation atténuée et une volatilité réduite des monnaies locales qui favorisent une meilleure rémunération des actionnaires, comme au Ghana, au Kenya ou au Nigéria, même si sa part dans les bénéfices – de 25 à 40% en moyenne- demeure plus modérée qu’en zone francophone, avec quelques exceptions tel le ratio de 95% appliqué par Stanbic à Nairobi pour 2025.

L’intensification des projets d’expansion géographique constitue une deuxième visée principale dans des systèmes bancaires où la concurrence s’aiguise partout. C’est la préoccupation de certains des plus importants groupes actuels qui poursuivent leur élargissement, comme le nigérian Zenith Bank en Côte d’Ivoire, le kenyan Equity Bank en Afrique Centrale ou le sud-africain Nedbank qui rachète NCBA, 10ème banque kenyane. Mais c’est aussi vrai pour des réseaux plus récents tels le burkinabé Coris Bank qui prévoit de s’installer au Cameroun et en Centrafrique et l’ivoirien Bridge Bank qui annonce de nouvelles implantations au Burkina Faso et en Guinée. Cette boulimie d’agrandissement des périmètres s’effectue, selon les possibilités locales, par des créations ou des rachats, tous deux toujours plus coûteux et longs à réaliser, ou des fusions que seul le monde anglophone applique jusqu’ici.

Enfin, chaque établissement est contraint à donner une priorité accrue à ses mutations technologiques. Celles-ci ont d’abord concerné le renforcement de l’automatisation de nombreux traitements comptables ou de contrôle, mais s’étendent désormais à la transformation des pratiques commerciales à travers la digitalisation des relations courantes avec la clientèle. Cette dernière est devenue cruciale après le retard, depuis les années 2010, pris par rapport aux filiales des sociétés de télécommunication et aux nombreuses fintech qui ont fait irruption dans les instruments de paiement avec des systèmes novateurs et souvent sophistiqués. Enfin, le lancement par un nombre croissant de Banques Centrales de l’interopérabilité des systèmes financiers locaux, à des fins de contrôle et d’inclusion, impose aussi d’autres adaptations techniques non reportables.  De lourds investissements sont donc menés à marche forcée sur tout le continent d’abord par les réseaux les plus puissants, mais aussi par certaines banques régionales pour répondre à ces divers défis.

Même s’ils sont pris en compte partout, ces trois besoins stratégiques bénéficient d’une priorité variable selon les banques mais aussi selon les environnements économiques et financiers et selon les dispositions réglementaires. Les écarts constatés pourraient avoir à terme des effets sur la puissance relative des acteurs bancaires continentaux et sur leur contribution au financement des économies ( A suivre)     

Paul Derreumaux

Article publié le 26/08/2026

CARNET DE VOYAGE A PARIS : Un été chaud mais maussade

Le mois de juin est une période habituellement très agréable à Paris. La ville enchante les touristes affluant de tous les coins du monde avec, pour chacun, un rêve à transformer en réalité :  une promenade en bateau-mouche, la(re)découverte de Notre Dame, des dépenses sans compter dans les Grands Magasins, la photo de mariage devant la Tour Eiffel.  Hommes d’affaires et personnages de la jet-set se relaient pour les salons, les défilés de mode, les nouveaux spectacles, les deals à conclure. Malgré leur mauvais caractère, les Parisiens se sentent fiers de cette ivresse qui s’empare de leur ville. S’ils souffrent des embouteillages encore plus grands qu’à l’accoutumée, ils se consolent en préparant leurs vacances si proches.

Pourtant, cette année, ces habituels agréments estivaux sont assombris par les préoccupations des Français sur leur quotidien et leur futur. Trois d’entre elles reviennent surtout dans les esprits.

La gouvernance publique d’abord. Depuis plus de deux ans, la dissolution surprise de l’Assemblée Nationale a achevé l’affaiblissement de l’exécutif entamé depuis 2022, face à deux Assemblées de plus en plus fracturées et promptes aux surenchères. Cette situation, inédite depuis près de 70 ans, produit des effets toujours plus nocifs : fragilité croissante des gouvernements, longs à former et faciles à détruire ; difficulté de voter les budgets annuels et, surtout, de leur donner rigueur et ambition ; impossibilité de réaliser des réformes de fond, désagréables mais nécessaires, telle celles des retraites ou de la maîtrise de la dette publique ; complexité pour les entreprises de fonctionner et d’investir. Ces constats déconcertent beaucoup de citoyens, habitués à une stabilité rassurante, et désolés de comprendre que ce désordre intérieur réduit l’audience de la France dans le monde, à laquelle ils sont attachés.  

La fièvre internationale ensuite. Depuis 18 mois, le Président des Etats-Unis définit et applique de nouvelles règles, mouvantes à l’extrême, malmenant allègrement ses alliés de toujours. La France et l’Europe sont notamment visées par la guerre commerciale qu’il ouvre à sa guise, par ses vues sur le Gröenland, par ses critiques contre la démocratie du Vieux Continent. Il décide seul en février dernier d’accompagner Israël dans une guerre contre l’Iran, dont les conséquences affecteront durablement le monde entier, puis convient seul d’un cessez-le-feu, dont le contenu et la portée paraissent pour le moins fragiles, avant de le remettre en question. Devant ces actions inédites et illisibles, les commentateurs les plus bavards arrivent aux mêmes conclusions que les citoyens ordinaires : les positions virevoltantes des Etats-Unis ne joueront pas à terme en leur faveur, ni en celle de l’Occident. Face à eux, l’Union Européenne ne parvient cependant pas encore à offrir une alternative crédible, malgré ses efforts actuels, ni en économie ni en politique, et s’inquiète toujours de l’agression de la Russie sur l’Ukraine à ses portes 

La vie de tous les jours, enfin. La guerre en Iran a entrainé pendant plusieurs mois des hausses du carburant à des niveaux oubliés, qu’un Etat aux moyens financiers très limités n’a pu compenser. Depuis juin, trois longs épisodes de canicule ont détérioré la santé et le moral des citadins, frappé de multiples activités, et montré l’ampleur des investissements d’adaptation que tous les acteurs auront à faire. Les avertissements répétés sur le déficit de la Sécurité Sociale, les contraintes financières des hôpitaux publics et d’autres déséquilibres sont autant de menaces pesant sur un modèle social qui paraissait inviolable. L’actualité a aussi remis en avant pêle-mêle en fin de semestre les failles de la justice dans la gestion des délinquants sexuels, des violences urbaines répétées et gratuites et la hausse des défaillances d’entreprises.

La plongée dans l’univers déstressant des congés est donc une aspiration plus forte que jamais. Il sera plus facile de supporter les fortes chaleurs à la montagne ou à la plage et d’y oublier tout le reste. Mais l’entracte sera bref. La circulation dans Paris montre que les vacances pourraient être plus courtes en 2026, pouvoir d’achat oblige. De plus, les armes s’affutent déjà pour le prochain débat majeur : la bataille des Présidentielles 2027. A l’extrémité de la droite, la candidate miraculeusement rescapée d’une élimination juridique, appuyée sur une base structurée et fidèle, croit en sa victoire sans rassurer sur la qualité de l’avenir qu’elle veut offrir. A l’extrémité de la gauche, un autre candidat peine à habiller de cohérence un programme irréaliste et comportant des amitiés dangereuses. Entre les deux, on ne s’accorde encore ni sur les candidats, ni sur les programmes, ni sur les décisions douloureuses à faire accepter pour construire un futur plus solide. Il sera vraiment difficile d’éviter à la rentrée une nouvelle plongée dans de grandes interrogations.

Paul Derreumaux

Publié le 20/07/2026

2- ENERGIES RENOUVELABLES EN AFRIQUE

PARTIE II : LES INEVITABLES INEGALITES A VENIR

En Afrique aussi, l’utilisation des Energies Renouvelables (EnR) est devenue une réalité. Pourtant, en Afrique subsaharienne (ASS) notamment, l’immense potentiel est très sous-employé et les situations nationales sont disparates (1). Les actions en cours ou prévues risquent d’approfondir ces inégalités.  

En 2025, dans le monde, les EnR, et particulièrement le solaire, sont globalement devenues pour la première fois la principale ressource énergétique. L’ASS ne suit pas encore en moyenne le même rythme de transformation structurelle, même si l’augmentation des EnR se poursuit et se renforce. L’hydraulique garde la première place et de nouveaux barrages sont achevés ou en cours, comme Busanga en République Démocratique du Congo ou Manbilla au Nigéria. Dans l’éolien, l’Afrique du Sud reste très prédominante mais de nouveaux projets apparaissent par exemple au Sénégal et à Dijbouti. Le développement de la géothermie en Afrique de l’Est devrait bénéficier des retombées de la convention signée en 2025 entre le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et l’Agence Française de Développement.

L’expansion du solaire est, comme ailleurs, la plus vive, et s’observe autant dans les constructions de centrales que dans les investissements individuels : le but affiché est de doubler les installations sur les trois années à venir. Les avancées en matière de batteries -passage du plomb au lithium, meilleures performances, baisse des coûts – étendent la durée des usages et leur diversité – de l’éclairage public, en ville ou sur les routes, aux réfrigérateurs en passant par les motopompes.  Et pourtant, les contradictions subsistent ici globalement : la croissance du solaire y reste moins vive que dans le reste du monde et le taux d’utilisation du potentiel existant est toujours plus faible que celui des autres EnR. Deux explications financières jouent ici un rôle essentiel. Pour les investissements de grande taille, impliquant les Etats, les financements extérieurs sont souvent influencés par d’autres facteurs qu’une exploitation maximale des potentiels recensés – capacités de remboursement des pays, financements liés, autres projets en cours- tandis que les arbitrages des Autorités nationales sont aussi soumis à d’autres urgences comme l’insécurité et les autres infrastructures. Pour les investissements individuels ou de taille modeste, les acteurs financiers nationaux restent curieusement peu motivés par ces secteurs promis à une grande expansion.

Globalement, l‘évolution observée en ASS apparait donc décevante.  Un changement radical de rythme supposerait de nouvelles approches encore à concevoir ayant un fort effet d’entrainement. Quelques pistes apparaissent cependant.

L’une est l’élargissement maximal des usages d’une électricité décarbonée comme semblent le promouvoir plusieurs pays d’Afrique de l’Est, en avance dans les EnR, pour la mobilité urbaine.Une étude récente (2) y montre en particulier le démarrage rapide des ventes de voitures électriques avec un parc de 150 000 estimé sur un ensemble de 5 pays. Outre l’attrait des baisses de prix appliquées par les constructeurs chinois, le succès est dû en bonne partie aux mesures concrètes des Etats pour pousser les usagers à ce choix : suppression de taxes à l’importation au Rwanda, interdiction d’importation de véhicules thermiques en Ethiopie, achat de voitures électriques par certaines administrations. Les effets de cette politique volontariste illustrent le caractère décisif de la gouvernance publique en ce domaine comme dans tous ceux liés au développement économique national. Cette approche ouvre aussi d’autres opportunités : réduction des importations de carburant au moment où la guerre en Iran souligne l’intérêt de cette stratégie ; implantation de nouvelles activités liées aux bornes de recharge, à l’entretien et la réparation des véhicules et des batteries. L’engouement des ménages pour le solaire dans les capitales de la plupart des pays africains pourrait ouvrir cette voie ailleurs.

Un second facteur déclenchant crucial serait la présence d’institutions financières locales – banques, assurances, microfinance, fonds locaux d’investissement,… – massivement engagées dans les concours aux acquéreurs-utilisateurs de ces nouveaux instruments. L’excellente santé des banques sur le continent, les larges disponibilités actuelles en ressources, la bancabilité désormais mieux assurée du financement de tels investissements pour des individus ou pour des entreprises de taille modeste grâce aux baisses de prix des matériels, la présence désormais fréquente d’institutions de garantie rendent cette intensification possible. Des stimuli apportés par les Etats et les banques Centrales la faciliteraient notablement. Ces financements adaptés sont en tout cas une condition obligatoire d’un changement de paradigme.      

Sur un autre plan, des pays économiquement importants ont inscrit dans leurs Plans de Développement l’ambition d’un net accroissement du taux d’accès à l’électricité à terme rapproché -voire pour certains de l’électricité pour tous en 2030- et, simultanément, une consolidation de la part des EnR, tels le Nigéria ou la Côte d’Ivoire. La place éminente donnée à cet objectif, jointe aux récentes performances économiques globales de ces nations, permettent d’espérer qu’elles génèreront des poussées significatives au niveau moyen de l’ASS. Dans certains cas, ce bond pourrait être lié à de nouvelles formes d’EnR. Ainsi la Côte d’Ivoire devrait achever en 2026 à Aboisso sa première centrale de bioénergie à partir de déchets végétaux. Grâce à ses autres projets dans la même filière, le pays annonce que les EnR dépasseront le seuil des 40% en 2030. L’initiative sera sans doute reproduite dans d’autres pays : les déchets végétaux ou du bois sont en effet une source d’énergie considérable en ASS, mais leur transformation industrielle reste à venir.

Les EnR n’apportent donc pas pour l’instant à l’ASS un saut quantitatif et qualitatif semblable à celui du téléphone mobile. Elles nourrissent cependant un mouvement qui, même s’il touche d’abord un nombre limité de périmètres déjà économiquement favorisés, atténuerait en ASS un retard très pénalisant et pourrait s’étendre dans d’autres parties de l’ASS. Une chance à saisir absolument…  

  • : Cf. Les Energies renouvelables en ASS : Partie I (Post du 25/06/26)
  •  Cf. Johannes Oetjen « Vers la mobilité électrique en Afrique de l’Est »( journal Les Echos du 9 juin 2026)

Paul Derreumaux

Article publié le 08/07/2026

1- ENERGIES RENOUVELABLES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE :

PARTIE 1 : UNE MUTATION ENGAGEE MAIS DISPARATE

Il y a 20 ans, discrètement mais à grande vitesse, l’Afrique engageait une révolution de ses télécommunications avec la généralisation du téléphone mobile, qui rendait obsolètes des téléphones fixes onéreux et souvent défaillants. A ce jour, le continent reste non seulement un des leaders mondiaux dans l’usage de cet instrument, mais en a fait aussi un moyen performant d’inclusion financière avec le mobile money.

Une mutation du même ordre pourrait-elle s’engager en matière d’énergie, notamment dans une Afrique Subsaharienne (ASS) en grand retard, grâce à une montée en puissance rapide des Energies Renouvelables (EnR) et aux effets positifs qui pourraient en découler ? Le continent est particulièrement bien placé pour ses dotations en chacune des 4 principales sources d’EnR actuellement utilisées : éolien, hydraulique, géothermie et, plus particulièrement, solaire, pour laquelle le continent dispose d’une position unique qui représenterait 60% du potentiel mondial. La mise en valeur de ces atouts naturels a pourtant longtemps buté sur des handicaps cruciaux : coût élevé et rentabilité différée des investissements, complexité technique de leur réalisation, manque des financements à long terme ajustés à la rentabilité des opérations… En ASS en particulier, ces obstacles sont aussi les plus difficiles à lever. Ici, le potentiel existant n’est donc encore globalement utilisé qu’à quelques points de pourcentage -parfois moins de 1%-, alors que la demande en énergie, stimulée par la poussée démographique, l’urbanisation et les actions de développement, continue à croitre rapidement.   

Pourtant, la montée en puissance des EnR est maintenant bien réelle et s’accélère, favorisée par au moins trois facteurs. Le premier est issu de la baisse de certains coûts d’investissement, et des progrès techniques réalisés : ces avantages touchent notamment l’énergie solaire, la plus abondante et la mieux répartie sur le continent, et la plus divisible dans son offre – de la grande centrale au simple panneau photovoltaïque.  Ceci explique que cette source contribue à réduire des difficultés majeures : le retard extrême d’accès à l’électricité dans les zones rurales avec les systèmes off-grid ; les longues périodes de pénurie de courant dans certaines grandes villes grâce aux achats individuels d’équipements solaires(1). En second lieu, les insuffisances des infrastructures et systèmes énergétiques existants en ASS rendent encore plus opportun d’y privilégier la construction immédiate d’une énergie décarbonée et de bénéficier ainsi des améliorations rapides en productivité observées sur ces technologies. Enfin, la reconnaissance dans le monde de l’urgence de la lutte contre le dérèglement climatique, consacrée par la tenue annuelle des Conférences Internationales (les COP), et notamment celle de Paris en 2015. Cette mobilisation   générale, malgré ses imperfections, a constitué une puissante incitation, pour les bailleurs internationaux et continentaux, à accroitre leurs financements et à mieux les adapter aux besoins. Pour l’ASS en particulier, les concours vers ces nouveaux secteurs peuvent aussi être souvent conçus pour promouvoir un développement économique plus durable.   

Quelques indicateurs montrent l’effectivité encourageante de l’accélération des changements en cours. Au plan global, la part des EnR dans le total des capacités d’énergie de l’ASS s’est élevé de 19% à quelque 25% durant la dernière décennie. Ces sources nouvelles constituent donc une part essentielle des actions menées sur la période qui ont permis au taux moyen d’accès à l’électricité de passer, selon la Banque Mondiale, de 38% à plus de 53% sur cette période, malgré une croissance de 26% de la population sur ces 10 ans. Les réalisations concernent toutes les EnR : construction achevée ou en cours de nombreuses centrales solaires, de l’Afrique du Sud au Ghana en passant par le Nigéria ; achèvement du barrage géant de la Renaissance en Ethiopie, extension des capacités géothermiques en Afrique de l’Est ; déploiement de multiples installations en solaire, en hydraulique et en éolien en Afrique du Sud qui dépasse désormais une capacité d’EnR supérieure à 15 GW, …….

Mais les constats révèlent aussi une grande inégalité des situations selon les zones géographiques. Celle-ci existe déjà au niveau des potentiels recensés, hormis pour le solaire, : l’éolien se situe surtout en Afrique du Nord et sur les côtes, notamment à l’Ouest ; l’hydraulique dans l’Afrique centrale au sens large ; la géothermie, qui présente l’avantage par rapport au solaire de ne pas être une source intermittente, en Afrique de l’Est. Or, les coûts d’investissement pour l’exploitation de ces sources et la productivité de celles-ci sont différents et évoluent de manière distincte, rendant plus ou moins faciles les mutations recherchées. De plus, en aval, le mix énergétique des pays est à des niveaux fort variables. Ainsi le Kenya, qui atteint un taux d’accès à l’électricité supérieur à 76%, est souvent cité en modèle puisqu’il obtient près de 85% de son énergie électrique à partir des ENR. Environ 10% proviennent de l’éolien, à travers notamment le parc immense de Turkana, 30% de l’hydraulique et 40% de la géothermie où le pays occupe la 8ème place mondiale. Une petite dizaine de nations d’Afrique de l’Est ou Australe, telles l’Ethiopie ou la Zambie, disposent aussi de plus de 80% d’EnR dans leur capacité énergétique, soit une proportion largement supérieure à la moyenne mondiale. Mais ces cas restent des exceptions. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, les EnR représentent une fraction nettement plus réduite d’une production nationale d’électricité qui couvre elle-même la plupart du temps moins de 50% de la demande : dans quelques pays, sahéliens ou non, de ce périmètre, les EnR sont à moins de 20% du total. En Côte d’Ivoire, première puissance régionale dont le Produit Intérieur Brut avoisine 75% de celui du Kenya, le taux d’accès à l’énergie dépasse approche 75% en 2025, mais les EnR, surtout centrées sur l’hydraulique, s’élèvent seulement à 34% du total, avec une projection à 45% en 2030.

A l’évidence, une montée en puissance déterminante des EnR en zone subsaharienne risque d’être plus complexe et plus lente que celle qui avait marqué les télécommunications mobiles. Il est vrai que les acteurs, les conditions requises, les enjeux sont différents.  Pourtant, l’importance des bénéfices d’une telle transformations exige de multiplier les efforts et de rechercher si possible des solutions nouvelles pour atteindre l’objectif

A suivre …

(1) Cf l’article Afrique subsaharienne : vive le solaire ! paru sur le Blog Regard d’Afrique octobre 2025

Paul Derreumaux

Article publié le 25/06/2026

Carnet de voyage en France : Jour de fête à Châteauneuf-du-Pape

Le secteur viticole, où la France brille depuis des siècles par son excellence et sa puissance, est en peine : réduction de la consommation, concurrence d’autres pays, taxes internationales, crises pesant sur le pouvoir d’achat, dérèglement climatique,.. Ces données provoquent une tendance globale à la surproduction, à la compression des prix et à la baisse des revenus de nombreux viticulteurs.

Ces difficultés sont relatives. Le pays reste, dans le monde, le second pour les surfaces cultivées comme pour la production annuelle et le premier exportateur en valeur vendue, et le vin est toujours un fleuron des exportations françaises de biens. De plus, la profession se bat durement pour restaurer équilibre et attractivité : importants arrachages (-20% de la surface cultivée en moins de dix ans) avec l’aide de l’Etat, extension des cultures bio, diversification des productions. Surtout, cette photographie globale recouvre des situations régionales fort diverses : alors que, sauf exceptions, le Bordelais apparait sinistré et que le Languedoc souffre, les produits de Bourgogne, de Provence ou de Loire, par exemple, affichent encore des évolutions positives.

Le petit territoire de Châteauneuf-du-Pape, avec ses quelque 300 producteurs et ses 13 millions de bouteilles annuelles, fait partie des privilégiés. Il faut dire qu’il s’appuie sur une culture du vin presque millénaire, Les historiens la font partir principalement de l’installation des papes en Avignon au 14ème siècle. Bien vite, le souverain pontife Jean XXII construit sa résidence d’été sur la colline de Châteauneuf-du-Pape, distante de moins de 20 kms, et y encourage l’extension des premiers vignobles. Le site rassemble en effet des atouts naturels exceptionnels sur ses quelque 3200 hectares : des parcelles vallonnées s’offrant à un soleil chaleureux, une eau abondante grâce au Rhône voisin et à une pluviométrie raisonnable, un mistral qui l’assainit, des sols généreux et variés, dont notamment les étonnants galets roulés.

Ces avantages ne donnent toutefois le meilleur d’eux-mêmes que grâce au savoir-faire, à la passion, à la ténacité et à la vision de générations de vignerons. Ainsi, dévastée en 1860 par la maladie du phylloxera, la région fut l’une des premières à militer pour une défense de la profession et à s’organiser pour sa protection et son amélioration. C’est ici qu’est fondée en 1894 la première coopérative agricole.  Châteauneuf-du-Pape fut surtout en 1936 une des six premières Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) de France. Enfin, les producteurs combinent créativité et respect des normes : 18 cépages précis peuvent être utilisés dans les vignes, pour préserver l’appellation, mais les producteurs ont la faculté de les assembler comme ils le souhaitent, ce qui laisse un grand éventail de saveurs possibles et une constante ouverture à l’amélioration des qualités.

C’est bien dans cette ambition simultanée de respect de la tradition et d’ouverture à la modernité que s’inscrit le Clos de l’Oratoire des Papes, qui fêtait la semaine dernière son centième anniversaire. Léonce Amouroux, propriétaire des lieux en 1926, rebaptisait en effet à cette date le domaine hérité de son père Edouard, qui avait commencé modestement son exploitation en 1880 sur une parcelle abritant un petit oratoire dédié à Saint Marc, patron des vignerons. Il conçoit aussi l’étiquette de la nouvelle appellation, inchangée jusqu’à ce jour : faite à la main, munie de tous les symboles qui l’identifient, dominée par les tons rouges, elle est connue dans le monde entier. La famille va faire prospérer le vignoble, grâce à sa rigueur et son engagement, jusqu’en 2000. L’importante maison régionale de négoce Ogier, filiale du Groupe Advini, achète alors le domaine. C’est une société, mais elle se fait fort de rester au service des mêmes règles : la vénération de la terre, la poursuite absolue de la qualité du produit, l’esprit de famille. Le serment sera tenu. Sans modifier d’un iota la discipline passée, les nouveaux propriétaires accélèrent les investissements et les améliorations qui vont contribuer à exploiter toutes les potentialités de la dénomination et son adaptation aux environnements du 21ème siècle. Les installations d’assemblage des cépages et de vinification sont régulièrement agrandies et modernisées. L’acquisition d’un ancien Prieuré en bordure de Châteauneuf va apporter, grâce à des transformations constantes, de nouveaux espaces pour le travail des récoltes et le vieillissement des vins et, surtout, un site d’une qualité architecturale rare pour l’accueil des grands clients et distributeurs. Enfin, la production s’adapte à l’évolution des goûts : récolte entièrement bio ; création d’une cuvée de prestige, baptisée les Chorégies en hommage au festival d’opéra à Orange ; accroissement régulier de la place réservée aux vins blancs, de plus en plus appréciés. L’intelligence et l’intensité du travail d’équipes de qualité et totalement engagées permettent de gagner ces paris successifs. 

La fête d’anniversaire est à l’image du vin célébré : élégante dans sa conception, raffinée dans son contenu, mais avant tout chaleureuse dans son ambiance. C’est une ode au travail et au respect de la terre. Une approche que la vigne impose à tous ceux, grands domaines ou modestes viticulteurs, qui veulent la mettre à l’honneur

Paul Derreumaux

Article publié le 16/06/2026

Banques de l’UEMOA : un ciel sans nuages ?

Les commentaires enthousiastes se succèdent au vu des publications des résultats annuels 2025 des banques cotées sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan.

Il est vrai que, pour presque tous les 15 établissements concernés, l’exercice échu est celui de nouveaux records sur beaucoup de composantes du bilan comme du compte de résultat, avec des taux annuels de progression souvent à deux chiffres. La poussée des dépôts du public et le gonflement continu des placements de trésorerie figurent parmi les éléments les plus remarquables, mais les crédits à la clientèle enregistrent aussi une augmentation notable. Les efforts de maitrise des charges de fonctionnement assurent la bonne tenue des coefficients d’exploitation tandis que l’évolution limitée du coût du risque limite les besoins de provisions pour créances en souffrance. Ces évolutions vertueuses conduisent d’abord pour la plupart de ces banques à des coefficients de rentabilité et à des bénéfices encore en hausse. Les résultats nets de la Société Générale de Cote d’Ivoire et de la Société Ivoirienne de Banque -respectivement 101 et 57 milliards de FCFA – sont ici les plus éloquents. De plus, les dividendes distribués sont de même en augmentation fréquente, représentant souvent largement plus de 50% du résultat dégagé, et pouvant aller jusqu’à plus de 100% de celui-ci. Ces performances très attractives expliquent logiquement la hausse sensible des cours de ces entreprises sur la BRVM depuis début 2026, qui touche aussi la holding ETI et le groupe Orabank, moins performants depuis quelques années.  

Cet échantillon laisse donc espérer que 2025 se situe bien dans le prolongement des années 2020/2024, témoins d’une rapide expansion du secteur bancaire de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA).  Il reste toutefois opportun de replacer ces conclusions partielles dans des perspectives plus globales.

D’abord, les performances saluées comportent un double biais. Elles visent presque uniquement certains des établissements -ou groupes- les plus importants de la région, qui ne rassemblent qu’une minorité des banques agréées. Les rapports récents de la Commission bancaire montrent cependant que cette catégorie tend à occuper dans la profession une place croissante pour les bilans et les résultats. En outre, 6 de ces sociétés cotées opèrent en Côte d’Ivoire -et partiellement pour les 3 groupes cotés- qui est aussi le pays, de loin, le plus important de la zone en matière bancaire : plus de 35% des bilans et 37% des grandes entités contre 20% du nombre d’établissements fin 2024. L’ouverture fin avril 2026 à Abidjan d’une filiale du géant nigérian Zenith Bank prouve d’ailleurs l’attractivité particulière du pays. Si ces corrélations sont logiques, elles obligent aussi à la prudence quant aux résultats qui seront notés sur le reste du système bancaire. Si la Cote d’Ivoire maintient régulièrement une croissance économique supérieure à 6%, appuyée sur une stratégie à long terme attentivement suivie qui favorise ses grandes banques, les autres pays de l’Union connaissent actuellement des contextes moins favorables pour des raisons économiques -Togo, Sénégal-, politiques -Sahel, Sénégal-, sécuritaires -Sahel-, qui fragilisent leur secteur bancaire et restreignent les opportunités financières. Ces disparités multiformes dans l’Union pourraient aussi gêner le fonctionnement optimal du marché de la dette publique régionale, devenu stratégique dans les emplois des banques – plus de 25% en moyenne dans la zone, mais nettement au-delà dans certains pays comme le Sénégal.

Sur un autre plan, le système bancaire reste encore peu orienté vers certains domaines cruciaux pour la transformation des économies de la région.  Certes, de vrais progrès apparaissent engagés pour le financement des petites et moyennes entreprises (PME), tant du fait des actions des banques soucieuses de marquer des points sur ce marché dans un climat de concurrence aigüe que grâce à l’intensification des systèmes de partage des risques menés par des bailleurs multi- ou bilatéraux. Toutefois, de lourdes insuffisances subsistent dans le financement d’autres domaines névralgiques ; celui des logements économiques et de moyenne gamme, dont le déficit régional va croissant ; celui des investissements d’adaptation et de correction au dérèglement climatique dont les besoins augmentent et les enjeux s’aiguisent ; celui de grandes infrastructures, pour lequel la montée en puissance des banques locales devrait leur permettre d’être plus souvent parties prenantes de ces opérations. Une expansion des concours dans ces périmètres devrait avoir des impacts économiques et sociaux très positifs, même si les risques encourus sont, à court terme, plus conséquents. Le durcissement continu de la concurrence pourrait avoir une influence positive sur ces plans.

Un autre point d’attention est celui du rapport entre les dividendes versés par les banques et le niveau de capitalisation de celles-ci. Malgré la dernière importante évolution -doublement en 2023 du capital minimum, porté à 20 milliards de FCFA (30,5 millions d’EUR) -, ce critère reste nettement inférieur à celui maintenant exigé dans beaucoup de pays africains : 25 milliards CFA dans la CEMAC, 66 millions d’EUR au Ghana, 70 millions de USD au Kenya, 50 millions d’USD pour la République Démocratique du Congo, … et de 120 à 300 millions d’USD au Nigéria selon les catégories. Même si la stabilité du FCFA et le suivi rapproché de la Commission Bancaire favorisent la solidité des banques dans l’Union, la modestie de la capitalisation moyenne observée comporte des inconvénients variés : difficulté de respecter certains ratios prudentiels tel celui de la division des risques ; aptitude limitée à participer au financement de projets de grande envergure ; retard possible pour des investissements technologiques indispensables dans les banques. Ces handicaps sont spécialement gênants dans les pays de l’Union où les besoins de financement ont considérablement grandi en raison de la croissance nationale et de la taille de certaines entreprises, comme en Côte d’Ivoire. Pour remédier à ces contraintes, globales ou locales, les Autorités monétaires pourraient utiliser plusieurs instruments : nouvelle hausse du capital minimum, durcissements des ratios, baisse des taux d’intérêt, introduction d’une différenciation entre plusieurs catégories de banques.

Les résultats déjà visibles de 2025 peuvent avec juste raison réjouir le monde bancaire de l’Union. Ils doivent aussi constituer pour celui-ci une puissante incitation à faire lui-même les mutations nécessaires pour mieux accomplir la mission qui lui revient.         

Paul Derreumaux

Article publié le 04/06/2026

Guerre au Moyen-Orient : quelques possibles premiers impacts pour l’Afrique

Le 28 février 2026, en attaquant l’Iran par l’opération Fureur Epique, Israel et les Etats-Unis déclenchaient dans la région du monde de longue date la plus instable une crise dont ils avaient visiblement mal évalué l’issue. Le pouvoir israélien, poursuivant méthodiquement son objectif toujours affiché, espérait mettre durablement son principal ennemi hors d’état de nuire, en élargissant au passage au Sud du Liban le glacis censé protéger son territoire et en éliminant le Hezbollah, main armée des mollahs iraniens. M. Trump escomptait que la puissance militaire américaine terrasserait rapidement l’adversaire et, confiant dans son hubris imprévisible, qu’il pourrait réaliser un nouveau coup d’éclat, après celui du Venezuela, dont il tirerait bien quelques avantages substantiels.

Trois mois après cet assaut, la situation est plus confuse que jamais. La guerre proprement dite a duré 38 jours. S’il a subi des dommages, humains et matériels, lourds mais difficiles à estimer, l’Iran a durement riposté contre Israel, mais aussi contre les monarchies arabes voisines alliées des Etats-Unis, sans d’ailleurs jamais adoucir le caractère meurtrier de sa répression interne. Un cessez-le-feu, difficilement obtenu et respecté, n’a pas révélé de vainqueur incontesté tandis que Israel poursuivait sur le Sud Liban, jusqu’il y a environ deux semaines, des attaques intenses et meurtrières. Après l’arrêt des hostilités avec l’Iran, le blocage par celui-ci du détroit d’Ormuz, alourdi par un contre-blocus américain sur la même zone, a aggravé la dimension économique des évènements, en la rendant mondiale et sans doute durable en raison de la complexité de sa résolution et du jusqu’au-boutisme des acteurs. Les conséquences en sont encore mal perçues mais devraient être, à terme, notables et multiformes. Au plan politique, les constats sont nombreux : forte capacité de résistance et détermination farouche du pouvoir en Iran, conformes à l’histoire du régime en place ; priorité absolue donnée par Israel à sa politique agressive ; domination militaire des Etats-Unis, mal mise à profit par leur manque de vision stratégique sur une issue diplomatique ; influence probablement croissante de nations spectatrices, telle la Chine et la Russie, qui poursuivent là l’avancée de leurs propres intérêts ; silence remarqué de l’Europe lors de cette confrontation, sauf si elle peut jouer un vrai rôle dans la sortie de la crise au Liban. La divergence et la variabilité des positions de chacun conduisent ici encore à de multiples scénarii possibles et à une lente maturation d’une accalmie durable.

Comme le reste du monde, l’Afrique ne pourra rester à l’écart de cette tempête protéiforme, mais les effets pourraient y être plus spécifiques. En économie, deux canaux de transmission de la crise devraient être les premiers visibles. Le prix des produits pétroliers et gaziers d’abord. Les pays africains, de plus en plus nombreux, qui sont producteurs profiteront certes de l’embellie des cours des produits bruts -augmentés en quelques mois d’au moins 50% avec des pointes à près de 100%-, mais toutes les nations du continent ont commencé à supporter les hausses des prix à l’importation de ces produits transformés, qui pourraient durer. La disponibilité des financements ensuite. Les difficultés de la coopération internationale, le vraisemblable ralentissement de la croissance mondiale, les hausses d’intérêt qui accompagneraient l’inflation attendue, l’accroissement du risque pays sur le continent seront autant de freins à la mobilisation de capitaux, publics comme privés, requis pour le développement économique recherché. Mais d’autres impacts sont possibles. Certains sont négatifs, tel le manque de produits essentiels par suite de complications logistiques d’approvisionnement en matières premières : c’est notamment le cas des engrais indispensables à une croissance forte des productions agricoles pour lesquelles le FIDA alerte de nouveau sur la grave insuffisance. D’autres pourraient être positifs comme la hausse des prix d’autres matières minières exportées, ou l’accélération d’une mutation vers les énergies renouvelables, où le continent pourrait compter à la fois sur ses atouts naturels, sur l’appui de bailleurs institutionnels et sur la puissance des exportations chinoises de ce secteur. Dans tous les cas, les effets seront d’autant plus limités que la gouvernance économique locale sera performante : la crise du Moyen-Orient risque donc avant tout d’approfondir, surtout en région subsaharienne, les inégalités de développement qui se creusent déjà entre nations.

Au plan politique, les conséquences de ces affrontements restent jusqu’ici moins discernables en raison de la grande instabilité des positions des Etats-Unis, principal belligérant, et des incertitudes sur l’issue finale des négociations entre parties. Quelques hypothèses peuvent toutefois être émises avec une probabilité raisonnable.  D’abord, ces évènements sont une effrayante illustration de le primauté donnée par la première puissance mondiale au recours à la force, en violation des règles du droit international en vigueur et des dispositions d’alliances formelles existantes. Ceci ne peut qu’encourager, en Afrique comme ailleurs, l’extension de pratiques guerrières déjà observées à l’intérieur de divers pays- groupes terroristes au Sahel, guerre civile au Soudan- ou entre nations voisines -République Démocratique du Congo et Rwanda. Plus largement, l’exemple ne peut aussi que soutenir les projets de ceux qui, pour satisfaire des ambitions ou réaliser des changements brutaux, seraient prêts à l’élimination ou au dévoiement d’institutions démocratiques déjà votées par les citoyens. En second lieu, si les quelques grandes puissances dominant le monde s’arrogent le droit de satisfaire par la force, économique ou militaire, leurs desseins personnels, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne deviendront plus que jamais, en raison de leur faiblesse par rapport à ces géants, des proies idéales sans grande possibilité de réaction face aux pays les plus audacieux. A contrario, les organisations et regroupements mis en place par les pays africains eux-mêmes, afin de promouvoir une coopération efficiente entre leurs membres et développer des valeurs unanimement acceptables, risqueraient fort de voir se réduire une influence déjà en repli.

L’Afrique, et en particulier sa partie la plus vulnérable que constitue la zone subsaharienne, témoin inquiet des combats du Moyen Orient, ne pourra être indemne des batailles en cours. Sa capacité de résistance et d’ajustement aux difficultés et aux malheurs, démontrée en de trop fréquentes occasions, lui permettra sans doute d’amoindrir les coûts économiques qui émergent, au prix de l’abaissement à court terme de ses propres espérances. Sur le plan politique en revanche, la remise en cause de l’ordre mondial actuel, qui ne lui était pourtant guère favorable malgré les nombreux discours, de l’aidera pas à restaurer ou consolider une souveraineté viable et constructive, devenue une aspiration majeure mais difficile à atteindre. C’est peut-être le plus grand danger.      

Ce contenu a été initialement publié sur le site Les Échos le 16/05/2026 retrouvez l’article ici  

Paul Derreumaux

(Article mis en ligne le 28/05/2026)

Sommet France-Afrique : une véritable relance ?

La France semble s’honorer à juste titre d’un succès d’audience et de résultats commerciaux positifs à l’issue du Sommet France-Afrique de Nairobi. La réussite finale de cette nouvelle grand-messe exigera toutefois qu’elle soit gagnant-gagnant pour les deux parties.

Le lieu choisi pour la réunion était judicieux pour mieux mettre en lumière l’Afrique anglophone, encore mal connue de beaucoup de francophones, et le Kenya, pays hôte. Celui-ci est à fin 2024, par son Produit Intérieur Brut (PIB), la sixième puissance africaine et la troisième au Sud du Sahara, avec 120 milliards de USD courants. Cette performance s’appuie sur diverses réussites remarquables, dont témoignent les quatre exemples suivants. Un système bancaire puissant, diversifié et sophistiqué de longue date, dans lequel a éclos il y a près de 20 ans, grâce au produit M’Pesa, le mobile banking dont l’Afrique est un des champions mondiaux. Un accès à l’énergie électrique particulièrement élevé -près de 80% à ce jour- grâce notamment à des installations solaires et géothermiques de grande envergure. Des entreprises modernes et performantes dans de nombreux secteurs, tels l’agriculture d’exportation (thé, fleurs, fruits, café), des industries de transformation de taille internationale, un écosystème vivace de Start-Up et d’Intelligence artificielle. Une organisation régionale dynamique, l’East African Community (AEC), qui compte une population de 350 millions d’habitants, proche de celle de l’Union Européenne, dont 57 millions pour le seul Kenya, pionnier en 2000 et encore leader de l’AEC. Nairobi est donc bien l’exemple d’une capitale de l‘Afrique qui gagne, qui réunit encore peu de membres.

Le Kenya a bien sûr besoin de tous les soutiens possibles pour atteindre des ambitions à la hauteur de ses succès précédents. Dans le domaine économique, la venue sur son sol du maximum de nouvelles grandes entreprises étrangères, dont celles de la France, est souhaitée pour consolider sa croissance et maintenir son rang de première puissance régionale, réduire ses importations, élargir ses expertises à de nouveaux secteurs, et surtout créer des emplois qualifiés pour une population en hausse encore soutenue. De plus, les fortes répercussions du dérèglement climatique dans la région exigent des investissements et des innovations pour lesquels certaines entreprises françaises sont en mesure d’apporter expériences et formations. Au plan financier, l’Etat kenyan, lourdement endetté, vise à la fois à restructurer ses engagements pour de meilleures conditions, à diversifier les devises d’emprunt et à mobiliser des capitaux internationaux additionnels pour de nouveaux projets. La France peut ici jouer un rôle direct, par ses organismes publics ou ses banques de taille mondiale, et une fonction de catalyseur auprès des institutions financières européennes et africaines. Au plan politique, l’intérêt et l’appui que lui manifeste la France et le surcroît d’audience internationale qu’apportera ce Sommet seront utiles au Président Ruto pour apaiser les tensions internes auxquelles il fait face dans la mise en œuvre de ses réformes. Ils le serviraient aussi dans sa volonté d’être un des principaux porte-paroles du continent pour exprimer les attentes économiques, environnementales et politiques de celui-ci et défendre une stratégie pour les satisfaire.

Pour la France, la réunion de Nairobi est d’abord l’occasion de relancer si possible une influence sur le continent qui s’est effritée depuis au moins une dizaine d’années. En économie, la position des entreprises françaises s’est réduite en valeur relative dans les pays francophones au fur et à mesure que ces marchés s’ouvraient à la concurrence, mais elle reste solide dans de nombreux secteurs, en particulier industriels et de services, comme le souligne chaque année le Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN). La bonne connaissance par les groupes tricolores des particularités et des contraintes des marchés africains et leur expertise reconnue sont des atouts qui leur permettent aussi de viser d’autres marchés africains face à des concurrents disposant parfois de moyens et d’appuis considérables. Des implantations en Afrique de l’Est, ou ailleurs hors du Pré carré historique, font depuis longtemps partie de leurs objectifs – Total est au Kenya depuis plus de 60 ans et un des leaders du secteur dans toute l’AEC- . Le dynamisme économique et l’agilité dans les innovations qu’on y observe expliquent le renforcement régulier de la présence française dans ces régions, signalée durant le Sommet. Celle-ci s’effectue d’ailleurs en s’adaptant obligatoirement à l’environnement économique local : ce monde anglosaxon, qu’il soit commercial, réglementaire ou relationnel, diffère sensiblement de celui de l’Afrique francophone. L’ignorer conduit à l’échec et les entreprises le savent bien. Elles réussiront toutefois d’autant mieux dans leurs projets que l’Etat pourra leur apporter, comme le font d’autres compétiteurs étrangers, le soutien multiforme dont il tient les clés : financements adaptés, fiscalité acceptable, formation, assurance export audacieuse, recherche-développement, …

En politique, le chemin est sans doute plus délicat mais déterminant sur au moins deux points. L’un est la conception des relations avec les pays concernés. Le Président français a insisté sur un partenariat équilibré, probablement pour souligner que des reproches antérieurs d’inégalité, de mauvaise prise en compte des préoccupations des intérêts locaux, voire de condescendance n’étaient plus d’actualité. Cette nouvelle approche et un souci accru d’efficacité sont indispensables, face aux attentes partout exprimées par les gouvernements et les populations, pour retrouver une confiance mutuelle sur le long terme. Le second est la capacité pour la France de convaincre les autres pays européens, et l’Union Européenne elle-même, de multiplier des actions bien ajustées aux besoins des nations africaines. Au vu des moyens financiers de l’Europe, il pourrait en résulter une accélération notable du développement économique et social en Afrique. Le pari est difficile dans le contexte mondial actuel, mais l’enjeu vaut la peine que la France prenne en charge cette mission.

Ce Sommet s’est donc voulu une rencontre de renouveau au sein d’une famille à la fois plus dispersée et en partie recomposée. Il est probable que beaucoup de participants, publics comme privés, entreprises et Etats, partagent le souci d’identifier des partenaires solides et fiables, pour qu’ils se consolident eux-mêmes, et seraient disposés à agréer ce projet de relance. L’essentiel est donc que les messages, et spécialement ceux de la France, n’aient pas été seulement de nouvelles promesses, mais aussi l’entame d’engagements concrets et aux effets vite visibles.  Ceux qui attendent des améliorations de leur sort sont patients mais ont la mémoire longue.

Paul Derreumaux

Article publié le 18/06/2026

Endettement public en Afrique subsaharienne : Piège ou levier 

La réponse à cette question semble avoir régulièrement alterné pour les pays subsahariens depuis leurs indépendances.

Au cours des quinze années qui ont suivi celles-ci, le recours des Etats aux emprunts extérieurs a été un moteur indispensable pour faire face aux besoins de financement, notamment liés aux investissements massifs à réaliser, bien supérieurs aux moyens internes des jeunes nations. L’aide publique au développement -grands bailleurs multilatéraux et pays les plus riches- a été la composante majeure de ces concours. La bonne orientation des cours des matières premières agricoles et minières, principales exportations de l’Afrique Sub-Saharienne (ASS), a encouragé des préteurs privés à accompagner ces opérations. La charge totale de cet endettement croissant, accélérateur de projets, restait supportable pour les budgets.

Les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 -en 1973 et 1979- ont brisé ce rôle positif. La brutalité des hausses du coût du baril a généré une forte inflation et imposé l’élévation rapide et durable des taux d’intérêt, qui a elle-même conduit à une récession générale, à une grave détérioration des termes de l’échange pour les pays de l’ASS et à une baisse marquée de leurs Produits Intérieurs Bruts (PIB). De plus, l’affectation peu productive, et parfois le dévoiement, d’une partie des concours reçus, a aggravé les déséquilibres financiers et budgétaires des pays subsahariens. Pendant que se dégradait l’environnement, le gonflement de l’endettement, surtout public mais aussi privé, s’est cependant poursuivi jusqu’en fin des années 1970 malgré les signaux d’alerte. Les charges de remboursement sont ensuite devenues incompatibles avec les recettes d’exportation et les ressources budgétaires, et se sont traduites en nombreux défauts de paiement pendant la décennie 1980/1990. La dette était devenue un fardeau insurmontable  

La gravité et la généralité de cette situation et l’incapacité des pays endettés, malgré leurs efforts, à trouver à eux seuls des solutions à celle-ci ont été à l’origine d’une crise sur toute la période 1990/2010. Après de longues et difficiles négociations, une bonne partie des prêteurs, essentiellement publics, ont accepté, fait rarissime, l’abandon d’une partie souvent importante de leurs créances, les institutions multilatérales ayant été curieusement les plus longtemps réticentes à consentir cet effort. Ce fut l’époque des initiatives, tristement célèbres, en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et d’Allègement des Dettes Multilatérales (IADM). Grâce à cet ensemble d’annulations, le piège du surendettement a pu être dénoué : en fin de cette période d’ajustement, le ratio moyen d’endettement extérieur des pays subsahariens était ramené à des niveaux souvent proches de 30% et la pression sur les budgets étatiques pour la charge de cette dette réduite en conséquence. Les programmes d’ajustements structurels acceptés en contrepartie par les pays bénéficiaires avaient en revanche bloqué les nouveaux investissements, détruit de nombreuses structures et aggravé durablement la pauvreté.  

A partir des années 2000, le recours aux capitaux étrangers a rapidement repris une tendance ascendante. Rendu possible par la correction de grande envergure alors bien engagée, cette reprise a bénéficié de deux principaux facteurs favorables : la croissance soutenue dont a bénéficié l’ensemble du continent jusque vers 2015 qui, dans l’afro-optimisme ambiant, a relancé le besoin d’importants investissements publics, notamment d’infrastructures ; le retour de confiance des prêteurs traditionnels, mais également l’afflux de nouveaux capitaux disponibles provenant des grands pays émergents -Chine, et aussi Inde ou Turquie-, des pays arabes et de leurs fonds d’investissements, et parfois  des structures privées des pays économiquement dominants. La diversité de ces acteurs et de leurs motivations, économiques ou politiques, a rendu le paysage de l’endettement extérieur plus morcelé et moins transparent en termes de conditions, financières ou non financières, des concours accordés. Cette convergence d’une demande et d’une offre croissantes de financements extérieurs a redonné à ceux-ci leur rôle de levier du développement et relevé rapidement le taux d’endettement.

Dans la dernière décennie, le paysage s’est encore transformé à au moins trois niveaux. D’abord, l’endettement intérieur a pris une place accrue, qui devrait encore se renforcer à l’avenir. La nette réduction des aides publiques bilatérales, la rigueur des conditionnalités fixées par de nombreux prêteurs étrangers, la faiblesse de beaucoup de devises africaines ont renforcé partout l’attrait de cette composante. En zone francophone, les réformes structurelles conduites à partir de 2015 ont ouvert aux Etats l’accès à ces financements, qui sont en particulier devenus  essentiels dans l’UEMOA. Par ailleurs, les nations les plus importantes font désormais un appel direct aux marchés internationaux de capitaux pour compléter leur panel de financements. Une fois atténués les effets négatifs de la pandémie Covid et de la poussée mondiale d’inflation née de la guerre en Ukraine, ces recours ont repris vigueur sur le continent. Nigéria, Egypte, Kenya, Côte d’Ivoire et quelques autres, déjà familiers de ce marché, ont conduit récemment avec succès des émissions importantes, surtout en dollars : 14 milliards en 2024 et même 16 milliards en 2025. Une abondance de capitaux en recherche de placements, un début de détente sur les taux ont favorisé ce mouvement. Une troisième originalité, plus récente, est que les nouveaux engagements, intérieurs comme extérieurs, sont en partie utilisés pour reprofiler cet endettement en améliorant ses conditions de taux ou de durée. En la matière, la réussite la plus remarquable revient sans doute au Ghana qui, en trois ans, a su mettre fin à son surendettement et rétablir ses principaux équilibres macro-financiers.

Sans surprise, cet appétit des Etats a abouti au bond observé des ratios d’endettement, dont la moyenne dépasse 60% en 2025. Certes, la cote d’alerte est parfois franchie : une dizaine de pays sont à ce jour considérés à risque élevé et les dettes extérieures de la Zambie et du Mozambique ont dû être restructurées. Pourtant, la situation semble bien différente de celle du cataclysme des années 1990.  L’accroissement du poids relatif de la dette et de sa charge sont mieux surveillés, par les pays emprunteurs comme par leurs créanciers, et évolue plus modérément, voire tend à décroitre dans quelques cas. Surtout, les nations présentes sur le marché international, les plus en vue, ont des stratégies de développement quelles traduisent actuellement dans des taux de croissance élevés. L’effet de levier a bien joué dans ces cas particuliers et on retrouve en ASS, sur ce plan financier, la même diversité de situations entre pays que celle relevée désormais au plan économique.

L’espoir est donc permis, même s’il doit encore être étendu dans le temps et l’espace. Mais les effets déjà tangibles de la guerre au Moyen-Orient -hausse des taux, ralentissement des économies- mettent à nouveau le modèle à l’épreuve. En ASS, les capacités de vigilance et de réaction, face à cette crise, des nations les plus engagées dans leur développement économique seront le témoignage des progrès réalisés et de la solidité des modèles adoptés.

Paul Derreumaux

Publié le 13/04/2026