Rapport Doing Business 2019 en Afrique : Un panorama encourageant, parfois éloigné de la réalité

Rapport Doing Business 2019 en Afrique : Un panorama encourageant, parfois éloigné de la réalité

 

Dans la nouvelle édition qu’elle vient de livrer de son Rapport Annuel Doing Business, la Banque Mondiale met l’Afrique en belle place. Le continent serait ainsi, pour cette seizième analyse qui couvre la période juin 2017/mai 2018, le champion incontesté des réformes juridiques du cadre économique. Pour la seule Afrique subsaharienne, 40 pays ont mis en œuvre 107 nouvelles réformes, contre 36 pays et 83 réformes l’année précédente, soit un bond de près de 30%. Pour l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, Djibouti et le Maroc brillent particulièrement. Plusieurs « champions » se distinguent même au niveau mondial, en termes de nombre de réalisations sur l’année écoulée : Djibouti (pour la deuxième fois consécutive), le Togo, le Kenya, la Cote d’Ivoire et le Rwanda figurent tous parmi les 10 premières nations réformatrices pour cet environnement des affaires. Même si le nombre des pays africains classés dans les 100 premiers, sur un total de 190 nations comparées, reste encore très faible, quelques améliorations sont remarquables. L’île Maurice récupère ainsi sa place dans les 20 premiers classés, qu’elle avait perdue les quelques années précédentes. Le Maroc atteint désormais le 65ème rang au niveau mondial et vise clairement une position au sein du Top 50 des économies les plus performantes.

Sur les 11 secteurs que prend en compte ce rapport, beaucoup sont concernés par ces progrès. Selon les statistiques recueillies, le critère des délais requis pour la création des entreprises est un de ceux qui a connu le plus d’avancées : ce temps aurait été divisé par 3 en 15 ans pour se situer désormais en moyenne  à 22 jours en Afrique, approchant ainsi la moyenne mondiale de 20 jours. Le système des « guichets uniques » pour les formalités de création, instauré en de nombreux endroits, a donc montré son efficacité pour ce qui constituait un des principaux reproches adressé aux économies africaines. En la matière, quelques pays africains  peuvent encore faire mieux et descendre en dessous d’une semaine. A côté, des domaines comme ceux de l’exécution des contrats et la rapidité de règlement des litiges, des avantages spécifiques accordés aux Petites et Moyennes Entreprises (PME), du règlement de l’insolvabilité ou de la rapidité de connexion électrique connaissent aussi des améliorations  sensibles. Sur ce dernier point, où l’Afrique subsaharienne est particulièrement mal placée, l’évolution témoigne des efforts accomplis par divers Etats pour favoriser les entreprises malgré les faiblesses persistantes du secteur de l’énergie.

Il ne faut donc pas bouder le plaisir qu’apportent ces bonnes nouvelles. Elles montrent la prise de conscience des Autorités de beaucoup de pays de l’importance revêtue par les transformations juridiques qui régissent l’environnement dans lequel travaillent les entreprises, et surtout les sociétés nationales de modeste envergure. Elles reflètent le travail accru mené par les Services compétents pour augmenter le nombre de réformes menées chaque année, malgré les obstacles légaux et administratifs à régler, et apparaitre comme un « pays réformateur ». Certes, l’ardeur des Etats à réaliser ces aménagements est largement liée aux retombées qu’ils attendent de ce qui est désormais un rapport de référence pour les grands bailleurs de fonds et les investisseurs internationaux, mais les entreprises locales bénéficient dans tous les cas de tout aménagement.

Pourtant plusieurs raisons nous imposent de garder beaucoup d’humilité devant ces bons résultats statistiques.

D’abord, ceux-ci montrent parfois des incongruités qui pourraient remettre en question la crédibilité de certaines conclusions. C’est ainsi que le raccordement à l’électricité apparaissait en 2014 plus facile en République Démocratique du Congo qu’au Canada ou que la Suisse se situait derrière la Sierra Léone en 2015 pour la protection des investisseurs minoritaires. Les classifications peuvent donc souffrir de telles insuffisances qui exigent la revue permanente de la pertinence des indicateurs utilisés.

Ensuite, aucun des pays africains, à l’exception possible de Maurice, n’apparait en excellente position simultanée sur tous les critères suivis. Chacun reste marqué par un ou plusieurs indicateurs pour lesquels le pays reste structurellement mal placé, pour des raisons tenant à l’environnement politique, à l’histoire ou à la structure économique. Il peut s’agir de l’accès au foncier, de l’électrification ou de l’accès des femmes au statut d’entrepreneur. Tans que cette situation persistera, les nations concernées connaitront un réel handicap pour gagner le peloton des pays les mieux placés pour leur environnement juridique considéré comme un tout.

En troisième lieu, le rapport s’intéresse la plupart du temps aux aménagements légaux ou administratifs réalisés par les Autorités. Dans ce cas, il n’étudie pas la manière dont ces actes sont appliqués et la réalité du terrain peut être fort différente de la réalité juridique : beaucoup de réformes se heurtent en effet à des résistances dues à l’inertie, voire aux oppositions, des Services administratifs qui ralentissent leur mise en œuvre. Pour les critères qui sont au contraire appréciés à partir de sondages, les réponses obtenues sont souvent peu nombreuses, rendant les résultats peu représentatifs. Dans bien des cas, la réalité vécue par  les entreprises peut donc être éloignée de ce qu’exprime le rapport ou en retard par rapport aux évolutions qu’il décrit.

Enfin, et surtout, l’inventaire Doing Business annuel est une photo de l’environnement dans lequel travaillent les entreprises. Il illustre donc les plus ou moins grandes facilités dont peuvent bénéficier (ou les difficultés que doivent affronter) celles-ci, mais il ne peut être considéré comme un moteur de la croissance du secteur privé. Celle-ci dépend avant tout de facteurs structurels comme le niveau de compétitivité des entreprises face à la concurrence des importations, l’existence ou non de main d’œuvre qualifiée, notamment dans les secteurs de l’industrie et des services, les prix des facteurs de production, les opportunités de croissance de certaines filières de production ou d’exportation, la présence de circuits de financement nombreux et performants, la sanction effective des actes de corruption et l’encouragement de la qualité du travail. Faute de ces éléments, l’amélioration du cadre juridique et institutionnel ne restera qu’un outil sans cesse amélioré mais tournant à vide.

Paul Derreumaux












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