Maison de l’Espoir (Djiguiya-Bon).

Hommage aux Ladies de la maison de l’Espoir (Djiguiya-Bon).

 

Djiguiya-Bon veut dire en bambara « La maison de l’espoir ». Ce n’est pas une école. Seulement un modeste centre d’hébergement, mais qui a valeur d’oasis en plein Bamako pour les quelque 66 petites Cendrillons qui y habitent. Elles ont entre 4 et 15 ans, se partagent les grandes pièces que compte la maison et qui servent de dortoirs et de réfectoire, et sont assurées de manger au moins trois fois chaque jour.

L’idée et la création de Djiguiya-Bon viennent de Mme Ruth Hoffer. Cette première Lady est allemande. Son mari travaillait au Mali où ils habitaient donc tous deux. Je ne sais comment lui est venu l’idée du Centre, mais ce n’est guère important. C’est un souhait ou un projet qui habitent sans doute beaucoup d’expatriés émus par toute la misère qui cogne chaque jour leurs yeux et leur cœur, dès que ceux-ci restent encore ouverts sur l’extérieur. Ce qui mérite l’attention, c’est qu’elle est passée à l’acte. Avec ses propres forces puis celles de quelques amis. C’est ainsi que Djiguiya-Bon est né en 2004, accueillant ses toutes premières pensionnaires. La ténacité, le sérieux, le savoir-faire et le dévouement de Ruth Hoffer ont permis que le Centre vive contre vents et marées, déployant au fil des ans ses ailes protectrices sur un nombre croissant de grands sourires reconnaissants. Je ne connais pas cette Lady: elle et son mari sont rentrés en Allemagne, mais elle continue à veiller de loin sur sa création et, bien sûr, à l’aider financièrement comme elle le peut.

Une autre Lady l’a relayée : Mme Mariame Sidibe-Togo. Elle s’est trouvée dès le début aux côtés de Ruth et elle dirige Djiguiya-Bon depuis le départ de cette dernière. Elle jongle comme elle le peut pour faire face au quotidien des nourritures à servir et pour trouver les moyens de payer les frais de scolarité des enfants dans les différentes écoles, ou les centres de formation professionnelle pour les plus âgées, où ils sont inscrits. Tout le site est maintenant occupé et il n’est donc plus possible d’agrandir les locaux afin d’accueillir toujours plus de fillettes. Mariame Togo est parfois sévère, comme l’est une maman attentive, et fait régner la discipline pour préserver l’oasis, mais c’est pour la bonne cause et toutes ses protégées obtempèrent avec plus ou moins de gaîté de cœur. Les grandes aident les petites, chacun fait son lit le matin pour bien y dormir le soir, et les travaux d’entretien des bâtiments et de la cour sont répartis entre toutes. La vie continue ainsi, aussi paisible que possible.

Comment entre-t-on à Djiguya-Bon ?

Comment entre-t-on à Djiguya-Bon ? Les petites élues « doivent » être sans parents ou sans ressources. Elles sont tellement nombreuses à Bamako à entrer dans cette catégorie que c’est finalement plutôt le bouche à oreille et la bonne étoile qui expliquent les nouvelles venues. Avec parfois des choix cornéliens à réaliser. Mariame Togo raconte comment est arrivée il ya quelques jours sa dernière pensionnaire : « Je n’avais plus de place. Elles sont venues à deux: une de 14 ans et une de 4 ans. La plus grande m’a expliqué qu’elle se prostituait déjà et qu’elle pourrait continuer à se débrouiller à l’extérieur, mais m’a supplié de prendre sa petite sœur pour la sauver. Celle-ci est donc restée et quelques petites se sont serrées plus fort dans un des lits » .

Il y a bien sûr d’autres centres de ce type et d’autres ladies semblables à celle-là. Leur combat quotidien est toujours le même : survivre à force d’intelligence, d’imagination, de volonté et de quelques générosités. Dérisoire, me direz-vous ? Ce n’est pas sûr. Dans toutes les grandes villes de ce qu’on n’ose plus appeler le « Tiers-monde », en Afrique ou ailleurs, les minuscules structures telles que ce centre sont sans doute les seules à éviter que la pauvreté extrême et la malchance s’accumulent au point de faire éclater la société. Elles pourraient effectivement constituer un amortisseur de malheur donnant à l’Etat, lui-même surchargé de responsabilités si nombreuses dans ce développement qui tarde tant à venir, un peu de répit pour faire face à toutes les urgences. Mais le scénario n’apparait pas déjà écrit pour une fin obligatoirement heureuse: la croissance, enfin présente, ne va pas assez vite et connait parfois des reculs comme ce fut le cas ici en 2012. Surtout, beaucoup peuvent se demander à qui profite cette croissance puisque les inégalités se creusent et que les souffrances semblent se multiplier plus vite que les progrès : un peu plus de mendiants au coin des rues, plus de chômeurs, plus de difficultés pour le plus grand nombre à chaque fin de mois. Les défis sont tellement innombrables que ces situations ne seraient pas vraiment choquantes si on avait en même temps le sentiment que tous les responsables sont mobilisés au-delà de ce qui est humainement possible pour que les choses évoluent vite et bien. Mais ce n’est pas vraiment le cas : l’administration n’a pas changé de rythme et reste majoritairement engluée dans l’inertie ; la corruption demeure un mode d’action d’autant plus déterminant qu’il faut en ce moment préparer les élections ; l’aide internationale se complait toujours davantage dans les effets d’annonces et les séminaires, et brille trop souvent par son inefficacité ; les débats politiques qui renaissent se situent surtout pour l’instant au niveau des hommes et non des programmes ou des stratégies.

Dans cette atmosphère étonnante de décontraction face à une situation explosive, Djiguiya-Bon a failli mourir cette semaine. Le soutien que lui apportait habituellement le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a été interrompu avec le putsh de 2012. Les efforts du Centre et de ses amis avaient permis d’affronter jusqu’ici ce petit dommage collatéral d’un coup d’état qui en a entrainé bien d’autres, mais les réserves touchaient à leur fin. Par chance, une Fondation vient de leur faire un don qui va couvrir la consommation alimentaire pour une année. Il était temps : il restait un sac et demi de riz….Sauvées pour 300 jours : après, on verra à nouveau. Sans vraiment être conscientes du péril qu’elles avaient côtoyé, les 66 petites Ladies ont du comprendre qu’elles pouvaient ce soir là sourire plus que d’habitude et faire des rêves paisibles : on apprend vite lorsque sa vie est en jeu….

Pendant ce temps, à San, à quelque 400 kms de Bamako, au-delà de Segou, disparaissait une autre Lady. Elle s’appelait Mintou C. Je la connaissais très peu mais je crois que nous nous étions adoptés mutuellement. Elle avait près de 85 ans mais en paraissait à peine 75 : sans doute la sveltesse qu’elle avait gardée, sa façon de se tenir droite et sa conversation toujours animée. Elle fut l’une des premières femmes lettrées de San et ses lunettes sévères lui donnaient bien l’air de l’institutrice en retraite qu’elle était. Deux choses m’avaient frappées lors de ma dernière visite : l’extraordinaire propreté de sa maison et de sa cour malgré la ribambelle de petits enfants et de jeunes voisins qui devaient piailler là chaque jour ; l’absence de toute plainte ou de toute requête malgré l’évidente difficulté de l’environnement qui était le sien. Pas d’imprécation contre ceux qui ne faisaient pas leur travail, pas de résignation non plus face aux difficultés vécues. Simplement une immense dignité : celle des honnêtes gens qui continuent à croire en l’avenir même si le présent vous invite à y renoncer. Simplement des paroles simples et plaisantes, parfois piquées d’une gentille ironie, qui font qu’on se sent bien et qu’on a envie de continuer à écouter. Comme celles de tant de gens de bonne volonté qui se battent au quotidien espérant qu’on n’a pas oublié qu’ils existent.

Lady Mintou avait pleuré lorsque notre petit groupe était parti, sans doute parce que nous allions à nouveau lui manquer. Peut-être aussi redoutait-elle, après ces quelques moments insouciants de détente, de replonger dans ses combats quotidiens et de partir pour toujours sans avoir pu constater que les choses changeaient comme elle le souhaitait.

Tant que de telles Ladies existeront, tous les espoirs seront encore permis. Mais le temps presse.

Tant que de telles Ladies existeront, tous les espoirs seront encore permis. Mais le temps presse. En Afrique, les femmes, pourtant si souvent maltraitées, ont aussi un rôle essentiel dans les grands changements, comme l’ont appris à leurs dépens de nombreux dirigeants. Qu’elles se battent pour ceux qui sont sous leur protection, comme celles de Diguiya-Bon, ou qu’elles résistent stoïquement, comme celle de San, nos Ladies sont la plupart du temps plus patientes et plus résistantes que les hommes. Elles savent comment gérer le chaudron sur le feu même si celui-ci chauffe à l’excès. Mais elles ne laisseront pas le couvercle se renverser et se lèveront à temps pour éviter la catastrophe. Saurons-nous nous montrer à la hauteur de ces fées si vigilantes ?

Paul Derreumaux












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