Elle s’appelait Aminata

Elle s’appelait Aminata

Une jeune âme nous a quitté la nuit dernière.

Je n’ai même jamais rencontré Aminata, mais son sort a été une préoccupation presque quotidienne de mon épouse et de moi-même depuis six mois.

C’est lors d’une visite familiale à Koulikoro que nous avons eu connaissance de la santé alarmante de cette jeune fille de 14 ans, petite nièce parmi d’autres, alors déjà si affaiblie. Depuis au moins un an, ses parents luttaient en silence, avec leurs moyens et les possibilités de soins offertes dans la ville, pour comprendre sa maladie et la guérir, mais n’avaient pu constater qu’une dégradation de son état sans qu’il puisse être expliqué. La voir ainsi alitée, amaigrie, accablée de douleurs permanentes, alors quasiment incapable de se déplacer fut un tableau si terrible qu’il fut décidé de l’amener sans délai à Bamako pour une consultation par des médecins de confiance armés d’équipements plus complets.

Une solide batterie d’examens menée en quelques jours fut hélas sans appel : cancer du sang. Les mots amicaux mais professionnels de la spécialiste résonnent encore dans nos têtes : « Il est possible de lancer immédiatement un traitement adapté dans un des bons hôpitaux de Bamako, mais le mal est déjà avancé : nous avons seulement 50% de chances de réussir ». En accord et avec le soutien des parents, grâce à l’appui de tous les intervenants médicaux qui se sont investis dans ce combat, nous avons donc essayé de dompter la maladie et de sauver Aminata.

L’effet des premiers médicaments sembla miraculeux, sans doute parce qu’un bon diagnostic avait enfin pu être posé et que les premiers actes faisaient reculer les effets les plus brutaux et apparents de la maladie. Pendant quelques semaines, Aminata a repris vie et vigueur, au grand bonheur de ses parents. Elle a retrouvé en même temps une allure enjouée, le goût de rire et de parler comme toutes les jeunes filles de son âge, la capacité de marcher et même de courir, l’appétit lié à son corps en train de grandir, et son espoir impatient de retrouver l’école.

Grâce à ses forces retrouvées, Aminata a pu commencer les difficiles mais indispensables traitements de chimiothérapie. Une « organisation » fut ainsi mise en place pour ces séances bimensuelles : examens sanguins préalables à Koulikoro, traitements à Bamako avec des séjours de deux à trois jours dans la capitale, analyse des résultats par la doctoresse coordonnant les soins. Pendant quatre longs mois, ces allers et retours et ces séances se sont succédé sans que cette fois aucune régression notable du cancer n’apparaisse durablement. Pas facile de garder espoir dans ces conditions, mais nous avions décidé d’y croire envers et contre tout. Plus difficile encore de voir la petite balançant selon les jours entre les sourires et les gémissements contenus, entre quelques pas de danse et des périodes d’abattement. Pénible surtout de partager la détresse de parents qui hésitaient entre espoir et peur, de voir le courage d’Aminata se heurter chaque jour à l’acharnement de la maladie et de la convaincre malgré tout de subir sans découragement cette succession de traitements épuisants.

Il y a deux mois, le bilan médical s’abattait avec cruauté : le protocole suivi avait échoué. Personne ne voulut pourtant s’avouer vaincu, confiants que nous étions tous que l’optimisme et la ténacité d’Aminata ainsi que la détermination de ceux qui l’entouraient ne puissent être les plus forts. Les médecins décidèrent une nouvelle méthode de traitement acceptée par tous. Une dernière chance médicale dont les résultats restaient indécis durant ces dernières semaines.

Un coup de téléphone au petit matin a détruit toutes les espérances. Quelques mots se mélangeant à des pleurs, des silences, une famille épuisée après quelques longues nuits de veille. Aminata est partie cette nuit rejoindre les étoiles, laissant avec leur peine ceux qui l’avaient accompagnée depuis six mois dans son chemin si douloureux. Personne n’a vraiment envie de parler. Chacun s’accroche à l’image d’elle qui l’a le plus marqué : un sourire, un regard, un mot, un geste, un jeu.

Pour moi, qui ne l’ai pas connue, seule une petite photo me permet de l’imaginer insouciante, courant au milieu des ruelles de Koulikoro, s’esclaffant avec des amies ou levant la main en classe, le visage attentif. En pensant à elle, je m’interroge aussi.

Aurait-on pu éviter cette issue fatale ? Peut-être, si la maladie avait pu être mise en évidence et traitée plus tôt ? Le sort d’Aminata nous rappelle tristement toutes les faiblesses et lacunes de l’appareil sanitaire local qui n’a ni la même densité ni la même qualité au Mali que dans les pays du Nord, voire dans des pays voisins plus avancés. Il montre aussi que les régions situées à l’intérieur du pays sont encore beaucoup moins bien loties que Bamako et que l’écart va grandissant.

Était-ce un péché d’orgueil que de croire que, malgré ces handicaps, la guérison était possible malgré la maladie si avancée ? Je ne le crois pas. C’était seulement un devoir, d’autant plus impérieux que la jeunesse et l’innocence d’Aminata rendaient ses souffrances plus insupportables comme elles le sont pour n’importe quel enfant que la vie attend. Mais la volonté humaine et les compétences professionnelles ne peuvent tout accomplir.

Pour ceux, si nombreux ici, qui croient en Dieu, le décès d’Aminata ne doit pas être un moment d’accablement puisqu’il n’exprime qu’un passage vers la Vie Eternelle. L’extrême jeunesse et l’innocence de la défunte rendent cette sérénité sans doute difficile à appliquer, mais nous laissent aussi espérer que le Paradis que chacun évoque pour elle ne sera pas une vaine prière.

Bon voyage, Aminata, et repose en paix au terme de celui-ci. Nous ne t’oublierons pas.

 

Paul Derreumaux

Article publié le 15/06/2021












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