Guerre au Moyen-Orient : quelques possibles premiers impacts pour l’Afrique

Le 28 février 2026, en attaquant l’Iran par l’opération Fureur Epique, Israel et les Etats-Unis déclenchaient dans la région du monde de longue date la plus instable une crise dont ils avaient visiblement mal évalué l’issue. Le pouvoir israélien, poursuivant méthodiquement son objectif toujours affiché, espérait mettre durablement son principal ennemi hors d’état de nuire, en élargissant au passage au Sud du Liban le glacis censé protéger son territoire et en éliminant le Hezbollah, main armée des mollahs iraniens. M. Trump escomptait que la puissance militaire américaine terrasserait rapidement l’adversaire et, confiant dans son hubris imprévisible, qu’il pourrait réaliser un nouveau coup d’éclat, après celui du Venezuela, dont il tirerait bien quelques avantages substantiels.

Trois mois après cet assaut, la situation est plus confuse que jamais. La guerre proprement dite a duré 38 jours. S’il a subi des dommages, humains et matériels, lourds mais difficiles à estimer, l’Iran a durement riposté contre Israel, mais aussi contre les monarchies arabes voisines alliées des Etats-Unis, sans d’ailleurs jamais adoucir le caractère meurtrier de sa répression interne. Un cessez-le-feu, difficilement obtenu et respecté, n’a pas révélé de vainqueur incontesté tandis que Israel poursuivait sur le Sud Liban, jusqu’il y a environ deux semaines, des attaques intenses et meurtrières. Après l’arrêt des hostilités avec l’Iran, le blocage par celui-ci du détroit d’Ormuz, alourdi par un contre-blocus américain sur la même zone, a aggravé la dimension économique des évènements, en la rendant mondiale et sans doute durable en raison de la complexité de sa résolution et du jusqu’au-boutisme des acteurs. Les conséquences en sont encore mal perçues mais devraient être, à terme, notables et multiformes. Au plan politique, les constats sont nombreux : forte capacité de résistance et détermination farouche du pouvoir en Iran, conformes à l’histoire du régime en place ; priorité absolue donnée par Israel à sa politique agressive ; domination militaire des Etats-Unis, mal mise à profit par leur manque de vision stratégique sur une issue diplomatique ; influence probablement croissante de nations spectatrices, telle la Chine et la Russie, qui poursuivent là l’avancée de leurs propres intérêts ; silence remarqué de l’Europe lors de cette confrontation, sauf si elle peut jouer un vrai rôle dans la sortie de la crise au Liban. La divergence et la variabilité des positions de chacun conduisent ici encore à de multiples scénarii possibles et à une lente maturation d’une accalmie durable.

Comme le reste du monde, l’Afrique ne pourra rester à l’écart de cette tempête protéiforme, mais les effets pourraient y être plus spécifiques. En économie, deux canaux de transmission de la crise devraient être les premiers visibles. Le prix des produits pétroliers et gaziers d’abord. Les pays africains, de plus en plus nombreux, qui sont producteurs profiteront certes de l’embellie des cours des produits bruts -augmentés en quelques mois d’au moins 50% avec des pointes à près de 100%-, mais toutes les nations du continent ont commencé à supporter les hausses des prix à l’importation de ces produits transformés, qui pourraient durer. La disponibilité des financements ensuite. Les difficultés de la coopération internationale, le vraisemblable ralentissement de la croissance mondiale, les hausses d’intérêt qui accompagneraient l’inflation attendue, l’accroissement du risque pays sur le continent seront autant de freins à la mobilisation de capitaux, publics comme privés, requis pour le développement économique recherché. Mais d’autres impacts sont possibles. Certains sont négatifs, tel le manque de produits essentiels par suite de complications logistiques d’approvisionnement en matières premières : c’est notamment le cas des engrais indispensables à une croissance forte des productions agricoles pour lesquelles le FIDA alerte de nouveau sur la grave insuffisance. D’autres pourraient être positifs comme la hausse des prix d’autres matières minières exportées, ou l’accélération d’une mutation vers les énergies renouvelables, où le continent pourrait compter à la fois sur ses atouts naturels, sur l’appui de bailleurs institutionnels et sur la puissance des exportations chinoises de ce secteur. Dans tous les cas, les effets seront d’autant plus limités que la gouvernance économique locale sera performante : la crise du Moyen-Orient risque donc avant tout d’approfondir, surtout en région subsaharienne, les inégalités de développement qui se creusent déjà entre nations.

Au plan politique, les conséquences de ces affrontements restent jusqu’ici moins discernables en raison de la grande instabilité des positions des Etats-Unis, principal belligérant, et des incertitudes sur l’issue finale des négociations entre parties. Quelques hypothèses peuvent toutefois être émises avec une probabilité raisonnable.  D’abord, ces évènements sont une effrayante illustration de le primauté donnée par la première puissance mondiale au recours à la force, en violation des règles du droit international en vigueur et des dispositions d’alliances formelles existantes. Ceci ne peut qu’encourager, en Afrique comme ailleurs, l’extension de pratiques guerrières déjà observées à l’intérieur de divers pays- groupes terroristes au Sahel, guerre civile au Soudan- ou entre nations voisines -République Démocratique du Congo et Rwanda. Plus largement, l’exemple ne peut aussi que soutenir les projets de ceux qui, pour satisfaire des ambitions ou réaliser des changements brutaux, seraient prêts à l’élimination ou au dévoiement d’institutions démocratiques déjà votées par les citoyens. En second lieu, si les quelques grandes puissances dominant le monde s’arrogent le droit de satisfaire par la force, économique ou militaire, leurs desseins personnels, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne deviendront plus que jamais, en raison de leur faiblesse par rapport à ces géants, des proies idéales sans grande possibilité de réaction face aux pays les plus audacieux. A contrario, les organisations et regroupements mis en place par les pays africains eux-mêmes, afin de promouvoir une coopération efficiente entre leurs membres et développer des valeurs unanimement acceptables, risqueraient fort de voir se réduire une influence déjà en repli.

L’Afrique, et en particulier sa partie la plus vulnérable que constitue la zone subsaharienne, témoin inquiet des combats du Moyen Orient, ne pourra être indemne des batailles en cours. Sa capacité de résistance et d’ajustement aux difficultés et aux malheurs, démontrée en de trop fréquentes occasions, lui permettra sans doute d’amoindrir les coûts économiques qui émergent, au prix de l’abaissement à court terme de ses propres espérances. Sur le plan politique en revanche, la remise en cause de l’ordre mondial actuel, qui ne lui était pourtant guère favorable malgré les nombreux discours, de l’aidera pas à restaurer ou consolider une souveraineté viable et constructive, devenue une aspiration majeure mais difficile à atteindre. C’est peut-être le plus grand danger.      

Ce contenu a été initialement publié sur le site Les Échos le 16/05/2026 retrouvez l’article ici  

Paul Derreumaux

(Article mis en ligne le 28/05/2026)

Sommet France-Afrique : une véritable relance ?

La France semble s’honorer à juste titre d’un succès d’audience et de résultats commerciaux positifs à l’issue du Sommet France-Afrique de Nairobi. La réussite finale de cette nouvelle grand-messe exigera toutefois qu’elle soit gagnant-gagnant pour les deux parties.

Le lieu choisi pour la réunion était judicieux pour mieux mettre en lumière l’Afrique anglophone, encore mal connue de beaucoup de francophones, et le Kenya, pays hôte. Celui-ci est à fin 2024, par son Produit Intérieur Brut (PIB), la sixième puissance africaine et la troisième au Sud du Sahara, avec 120 milliards de USD courants. Cette performance s’appuie sur diverses réussites remarquables, dont témoignent les quatre exemples suivants. Un système bancaire puissant, diversifié et sophistiqué de longue date, dans lequel a éclos il y a près de 20 ans, grâce au produit M’Pesa, le mobile banking dont l’Afrique est un des champions mondiaux. Un accès à l’énergie électrique particulièrement élevé -près de 80% à ce jour- grâce notamment à des installations solaires et géothermiques de grande envergure. Des entreprises modernes et performantes dans de nombreux secteurs, tels l’agriculture d’exportation (thé, fleurs, fruits, café), des industries de transformation de taille internationale, un écosystème vivace de Start-Up et d’Intelligence artificielle. Une organisation régionale dynamique, l’East African Community (AEC), qui compte une population de 350 millions d’habitants, proche de celle de l’Union Européenne, dont 57 millions pour le seul Kenya, pionnier en 2000 et encore leader de l’AEC. Nairobi est donc bien l’exemple d’une capitale de l‘Afrique qui gagne, qui réunit encore peu de membres.

Le Kenya a bien sûr besoin de tous les soutiens possibles pour atteindre des ambitions à la hauteur de ses succès précédents. Dans le domaine économique, la venue sur son sol du maximum de nouvelles grandes entreprises étrangères, dont celles de la France, est souhaitée pour consolider sa croissance et maintenir son rang de première puissance régionale, réduire ses importations, élargir ses expertises à de nouveaux secteurs, et surtout créer des emplois qualifiés pour une population en hausse encore soutenue. De plus, les fortes répercussions du dérèglement climatique dans la région exigent des investissements et des innovations pour lesquels certaines entreprises françaises sont en mesure d’apporter expériences et formations. Au plan financier, l’Etat kenyan, lourdement endetté, vise à la fois à restructurer ses engagements pour de meilleures conditions, à diversifier les devises d’emprunt et à mobiliser des capitaux internationaux additionnels pour de nouveaux projets. La France peut ici jouer un rôle direct, par ses organismes publics ou ses banques de taille mondiale, et une fonction de catalyseur auprès des institutions financières européennes et africaines. Au plan politique, l’intérêt et l’appui que lui manifeste la France et le surcroît d’audience internationale qu’apportera ce Sommet seront utiles au Président Ruto pour apaiser les tensions internes auxquelles il fait face dans la mise en œuvre de ses réformes. Ils le serviraient aussi dans sa volonté d’être un des principaux porte-paroles du continent pour exprimer les attentes économiques, environnementales et politiques de celui-ci et défendre une stratégie pour les satisfaire.

Pour la France, la réunion de Nairobi est d’abord l’occasion de relancer si possible une influence sur le continent qui s’est effritée depuis au moins une dizaine d’années. En économie, la position des entreprises françaises s’est réduite en valeur relative dans les pays francophones au fur et à mesure que ces marchés s’ouvraient à la concurrence, mais elle reste solide dans de nombreux secteurs, en particulier industriels et de services, comme le souligne chaque année le Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN). La bonne connaissance par les groupes tricolores des particularités et des contraintes des marchés africains et leur expertise reconnue sont des atouts qui leur permettent aussi de viser d’autres marchés africains face à des concurrents disposant parfois de moyens et d’appuis considérables. Des implantations en Afrique de l’Est, ou ailleurs hors du Pré carré historique, font depuis longtemps partie de leurs objectifs – Total est au Kenya depuis plus de 60 ans et un des leaders du secteur dans toute l’AEC- . Le dynamisme économique et l’agilité dans les innovations qu’on y observe expliquent le renforcement régulier de la présence française dans ces régions, signalée durant le Sommet. Celle-ci s’effectue d’ailleurs en s’adaptant obligatoirement à l’environnement économique local : ce monde anglosaxon, qu’il soit commercial, réglementaire ou relationnel, diffère sensiblement de celui de l’Afrique francophone. L’ignorer conduit à l’échec et les entreprises le savent bien. Elles réussiront toutefois d’autant mieux dans leurs projets que l’Etat pourra leur apporter, comme le font d’autres compétiteurs étrangers, le soutien multiforme dont il tient les clés : financements adaptés, fiscalité acceptable, formation, assurance export audacieuse, recherche-développement, …

En politique, le chemin est sans doute plus délicat mais déterminant sur au moins deux points. L’un est la conception des relations avec les pays concernés. Le Président français a insisté sur un partenariat équilibré, probablement pour souligner que des reproches antérieurs d’inégalité, de mauvaise prise en compte des préoccupations des intérêts locaux, voire de condescendance n’étaient plus d’actualité. Cette nouvelle approche et un souci accru d’efficacité sont indispensables, face aux attentes partout exprimées par les gouvernements et les populations, pour retrouver une confiance mutuelle sur le long terme. Le second est la capacité pour la France de convaincre les autres pays européens, et l’Union Européenne elle-même, de multiplier des actions bien ajustées aux besoins des nations africaines. Au vu des moyens financiers de l’Europe, il pourrait en résulter une accélération notable du développement économique et social en Afrique. Le pari est difficile dans le contexte mondial actuel, mais l’enjeu vaut la peine que la France prenne en charge cette mission.

Ce Sommet s’est donc voulu une rencontre de renouveau au sein d’une famille à la fois plus dispersée et en partie recomposée. Il est probable que beaucoup de participants, publics comme privés, entreprises et Etats, partagent le souci d’identifier des partenaires solides et fiables, pour qu’ils se consolident eux-mêmes, et seraient disposés à agréer ce projet de relance. L’essentiel est donc que les messages, et spécialement ceux de la France, n’aient pas été seulement de nouvelles promesses, mais aussi l’entame d’engagements concrets et aux effets vite visibles.  Ceux qui attendent des améliorations de leur sort sont patients mais ont la mémoire longue.

Paul Derreumaux

Article publié le 18/06/2026

Endettement public en Afrique subsaharienne : Piège ou levier 

La réponse à cette question semble avoir régulièrement alterné pour les pays subsahariens depuis leurs indépendances.

Au cours des quinze années qui ont suivi celles-ci, le recours des Etats aux emprunts extérieurs a été un moteur indispensable pour faire face aux besoins de financement, notamment liés aux investissements massifs à réaliser, bien supérieurs aux moyens internes des jeunes nations. L’aide publique au développement -grands bailleurs multilatéraux et pays les plus riches- a été la composante majeure de ces concours. La bonne orientation des cours des matières premières agricoles et minières, principales exportations de l’Afrique Sub-Saharienne (ASS), a encouragé des préteurs privés à accompagner ces opérations. La charge totale de cet endettement croissant, accélérateur de projets, restait supportable pour les budgets.

Les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 -en 1973 et 1979- ont brisé ce rôle positif. La brutalité des hausses du coût du baril a généré une forte inflation et imposé l’élévation rapide et durable des taux d’intérêt, qui a elle-même conduit à une récession générale, à une grave détérioration des termes de l’échange pour les pays de l’ASS et à une baisse marquée de leurs Produits Intérieurs Bruts (PIB). De plus, l’affectation peu productive, et parfois le dévoiement, d’une partie des concours reçus, a aggravé les déséquilibres financiers et budgétaires des pays subsahariens. Pendant que se dégradait l’environnement, le gonflement de l’endettement, surtout public mais aussi privé, s’est cependant poursuivi jusqu’en fin des années 1970 malgré les signaux d’alerte. Les charges de remboursement sont ensuite devenues incompatibles avec les recettes d’exportation et les ressources budgétaires, et se sont traduites en nombreux défauts de paiement pendant la décennie 1980/1990. La dette était devenue un fardeau insurmontable  

La gravité et la généralité de cette situation et l’incapacité des pays endettés, malgré leurs efforts, à trouver à eux seuls des solutions à celle-ci ont été à l’origine d’une crise sur toute la période 1990/2010. Après de longues et difficiles négociations, une bonne partie des prêteurs, essentiellement publics, ont accepté, fait rarissime, l’abandon d’une partie souvent importante de leurs créances, les institutions multilatérales ayant été curieusement les plus longtemps réticentes à consentir cet effort. Ce fut l’époque des initiatives, tristement célèbres, en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et d’Allègement des Dettes Multilatérales (IADM). Grâce à cet ensemble d’annulations, le piège du surendettement a pu être dénoué : en fin de cette période d’ajustement, le ratio moyen d’endettement extérieur des pays subsahariens était ramené à des niveaux souvent proches de 30% et la pression sur les budgets étatiques pour la charge de cette dette réduite en conséquence. Les programmes d’ajustements structurels acceptés en contrepartie par les pays bénéficiaires avaient en revanche bloqué les nouveaux investissements, détruit de nombreuses structures et aggravé durablement la pauvreté.  

A partir des années 2000, le recours aux capitaux étrangers a rapidement repris une tendance ascendante. Rendu possible par la correction de grande envergure alors bien engagée, cette reprise a bénéficié de deux principaux facteurs favorables : la croissance soutenue dont a bénéficié l’ensemble du continent jusque vers 2015 qui, dans l’afro-optimisme ambiant, a relancé le besoin d’importants investissements publics, notamment d’infrastructures ; le retour de confiance des prêteurs traditionnels, mais également l’afflux de nouveaux capitaux disponibles provenant des grands pays émergents -Chine, et aussi Inde ou Turquie-, des pays arabes et de leurs fonds d’investissements, et parfois  des structures privées des pays économiquement dominants. La diversité de ces acteurs et de leurs motivations, économiques ou politiques, a rendu le paysage de l’endettement extérieur plus morcelé et moins transparent en termes de conditions, financières ou non financières, des concours accordés. Cette convergence d’une demande et d’une offre croissantes de financements extérieurs a redonné à ceux-ci leur rôle de levier du développement et relevé rapidement le taux d’endettement.

Dans la dernière décennie, le paysage s’est encore transformé à au moins trois niveaux. D’abord, l’endettement intérieur a pris une place accrue, qui devrait encore se renforcer à l’avenir. La nette réduction des aides publiques bilatérales, la rigueur des conditionnalités fixées par de nombreux prêteurs étrangers, la faiblesse de beaucoup de devises africaines ont renforcé partout l’attrait de cette composante. En zone francophone, les réformes structurelles conduites à partir de 2015 ont ouvert aux Etats l’accès à ces financements, qui sont en particulier devenus  essentiels dans l’UEMOA. Par ailleurs, les nations les plus importantes font désormais un appel direct aux marchés internationaux de capitaux pour compléter leur panel de financements. Une fois atténués les effets négatifs de la pandémie Covid et de la poussée mondiale d’inflation née de la guerre en Ukraine, ces recours ont repris vigueur sur le continent. Nigéria, Egypte, Kenya, Côte d’Ivoire et quelques autres, déjà familiers de ce marché, ont conduit récemment avec succès des émissions importantes, surtout en dollars : 14 milliards en 2024 et même 16 milliards en 2025. Une abondance de capitaux en recherche de placements, un début de détente sur les taux ont favorisé ce mouvement. Une troisième originalité, plus récente, est que les nouveaux engagements, intérieurs comme extérieurs, sont en partie utilisés pour reprofiler cet endettement en améliorant ses conditions de taux ou de durée. En la matière, la réussite la plus remarquable revient sans doute au Ghana qui, en trois ans, a su mettre fin à son surendettement et rétablir ses principaux équilibres macro-financiers.

Sans surprise, cet appétit des Etats a abouti au bond observé des ratios d’endettement, dont la moyenne dépasse 60% en 2025. Certes, la cote d’alerte est parfois franchie : une dizaine de pays sont à ce jour considérés à risque élevé et les dettes extérieures de la Zambie et du Mozambique ont dû être restructurées. Pourtant, la situation semble bien différente de celle du cataclysme des années 1990.  L’accroissement du poids relatif de la dette et de sa charge sont mieux surveillés, par les pays emprunteurs comme par leurs créanciers, et évolue plus modérément, voire tend à décroitre dans quelques cas. Surtout, les nations présentes sur le marché international, les plus en vue, ont des stratégies de développement quelles traduisent actuellement dans des taux de croissance élevés. L’effet de levier a bien joué dans ces cas particuliers et on retrouve en ASS, sur ce plan financier, la même diversité de situations entre pays que celle relevée désormais au plan économique.

L’espoir est donc permis, même s’il doit encore être étendu dans le temps et l’espace. Mais les effets déjà tangibles de la guerre au Moyen-Orient -hausse des taux, ralentissement des économies- mettent à nouveau le modèle à l’épreuve. En ASS, les capacités de vigilance et de réaction, face à cette crise, des nations les plus engagées dans leur développement économique seront le témoignage des progrès réalisés et de la solidité des modèles adoptés.

Paul Derreumaux

Publié le 13/04/2026

COTE D’IVOIRE ET GHANA : DES TRAJECTOIRES DIFFÉRENTES MAIS UNE MÊME AMBITION

Etats voisins bordant le Golfe de Guinée, Côte D’Ivoire et Ghana ont de fortes parentés : climat, productions agricoles traditionnelles, richesses naturelles, cultures et pratiques sociales. Leur position géographique a fortement tourné leurs économies vers l’extérieur, et facilité leur développement. Tous deux ont en 2024 une population presque identique – 31,9 millions de personnes pour la Cote d’Ivoire et 34,4 pour le Ghana-, même si la densité est sensiblement plus élevée au Ghana.

L’Histoire les a pourtant souvent différenciés. Les hasards de la colonisation les ont longtemps placés sous l’autorité de deux puissances distinctes, et parfois opposées -l’Angleterre pour le Ghana, la France pour la Côte d’Ivoire. Cette domination de plusieurs siècles leur a imposé une langue officielle, une culture politique et sociale, et des relations internationales spécifiques, qui se sont superposées aux traditions communes et les marquent encore aujourd’hui. A partir des indépendances, leurs destins connaissent une succession de similitudes et de dissemblances, ces dernières étant d’abord imprimées par leurs premiers leaders.  A Accra, Kwame Nkrumah fut un chantre éminent du panafricanisme et orienta son pays vers une option socialiste. Son éviction du pouvoir dès 1966 fut suivie d’environ 15 ans de troubles auxquels mettra fin le Capitaine Rawlings, en restaurant stabilité politique et remise en ordre économique. Depuis 2001, la nation connait une vie démocratique exemplaire, marquée par des alternances réussies, qui est sans doute un de ses atouts importants. A Abidjan, Félix Houphouët-Boigny choisit l’option du libéralisme et de l’ancrage dans le camp occidental, jamais remise en cause, et, malgré ses initiatives internationales, se consacra avant tout à la Côte d’Ivoire qu’il préside jusqu’à son décès en 1993. Près de deux décennies de crises vont suivre, allant jusqu’à une guerre civile liée à l’élection contestée de 2010. Après ces périodes difficiles, Alassane Ouattara, confirmé Président de la République, rétablit une longue période de stabilité, sans que le climat politique soit pour l’instant totalement apaisé.

Pour l’économie, les deux nations montrent davantage d’analogies. Elles ont initialement appuyé leur développement sur des richesses agricoles analogues, liées à leur voisinage géographique, et notamment sur la culture et l’exportation du cacao dont elles sont les deux principaux producteurs mondiaux. Le Ghana a été ensuite le premier à diversifier progressivement ses activités essentielles, d’abord grâce à l’or – dont il devient le principal producteur d’Afrique en 2018-, puis au pétrole à partir des années 2010. En Côte d’Ivoire, l’essor des industries extractives est plus récent, mais les gisements de gaz, de pétrole et d’or maintenant identifiés devraient être aussi un des piliers de sa croissance dans la décennie en cours. Les deux pays ont également par exemple fortement investi dans les infrastructures, notamment urbaines, portuaires et de transport, et ont un taux d’accès à l‘électricité proche de 90%, En revanche, les choix monétaires ont toujours été différents. La Côte d’Ivoire, insérée dans la zone franc, dispose grâce à la force du FCFA d’importations à bas coût, d’une grande stabilité de sa monnaie et d’une bonne protection contre l’inflation. Avec le cedi, le Ghana doit faire face aux variations fréquentes d’une devise isolée et aux risques de vives poussées inflationnistes. Si cette approche favorise l’implantation d’industries de substitution aux importations, elle peut aussi générer des difficultés en matière d’endettement public extérieur, à l’instar des défauts de paiement rencontrées en 2022 mais largement résorbées fin 2025.

Malgré les différences qui les séparent, Ghana et Côte d’Ivoire se retrouvent aujourd’hui au coude à coude, après des évolutions décalées dans le temps, pour le classement par la Banque Mondiale des pays africains par le Produit Intérieur Brut (PIB). Exprimé en USD courants, celui-ci atteint en 2024  87,1 milliards pour la Cote d’Ivoire et 82,3 milliards pour le Ghana. Il a été multiplié par 2,5 depuis 2010 et 5,2 depuis 2000 pour la première, et par 2,5 et 16,1 entre les mêmes dates pour le second. Exprimé en Parités de Pouvoir d’Achat (PPA) en USD courants et toujours dans les mêmes périodes, le même indicateur a été multiplié par 3,2 et 4,5 en Côte d’Ivoire et par 2,8 et 6,1 au Ghana. Pour le PIB par tête en PPA courants, les multiples sur ces durées sont respectivement de 2,1 et 3,5 pour le Ghana et 2,3 et 2,5 pour la Côte d’Ivoire 

Trois principaux constats peuvent être tirés de ces données. Avec ces valeurs globales, les deux voisins sont, en USD courant, aux 8ème et 9ème places des puissances économiques africaines -5ème et 6ème  en zone subsaharienne-. Par ailleurs, la performance proche que réalisent les deux pays sur la période 2010/2025, quel que soit l’indicateur adopté, témoigne que l’efficacité de la mobilisation des atouts du pays, la pertinence des réformes menées et la qualité de la gouvernance économique sont des déterminants essentiels. Enfin, cet exemple atteste que la présence d’une monnaie forte n’empêche pas les meilleurs résultats, dès que les mesures structurelles sont prises pour exploiter au mieux les facteurs réels utiles au développement.

Dans cette compétition, le futur reste ouvert. Les deux Etats voisins comptent en effet d’autres leviers qu’ils utilisent parfois de manière variée. Ainsi, si leurs systèmes bancaires sont tous deux dynamiques et modernisés, celui du Ghana apparait en avance en termes de concentration, de moyens financiers ou d’innovation de produits. La Côte d’Ivoire peut en revanche compter sur l’Union Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) pour appuyer sa croissance sur un grand marché unifié, si l’Union garde une cohésion maximale. Dans le domaine énergétique, les deux nations, qui disposent de capacités hydroélectriques importantes, sauront-elles suffisamment intensifier le recours à d’autres énergies renouvelables ? Enfin, au plan politique, la capacité d’assurer une répartition de la richesse produite évitant les inégalités excessives et de construire les programmes sociaux attendus du plus grand nombre devrait apporter un avantage comparatif au pays qui, grâce à cela, saurait le mieux galvaniser les potentialités nationales.

Paul Derreumaux

Article publié le 09/03/2026

Croissance économique 2026 : L’Afrique en tête ?

Reprenant les dernières prévisions de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International comme de l’Agence Française de Développement, des médias ont souligné les belles performances annoncées pour la progression du Produit Intérieur Brut (PIB) des pays africains pour l’année 2026. Dans la zone subsaharienne en particulier, ce rythme de progression serait proche de 4,5%, en hausse sensible par rapport aux années précédentes, et du même ordre que celui de l’Asie, qui bénéfice toujours d’une croissance indienne de plus de 6%.

Ces projections s’appuient sur des fondements tangibles. Plusieurs composantes des PIB renforcent leur dynamisme : l’agriculture, soutenue en particulier par une poussée démographique de plus de 2% par an en moyenne ; les produits pétroliers et miniers favorisés selon les cas par les hausses des prix mondiaux -or, cuivre, métaux rares- et de nombreuses découvertes de nouveaux gisements -pétrole, gaz, or, minéraux divers ; les investissements en infrastructures, notamment pour l’énergie et les transports, intensifiés et accélérés.  Dans le même temps, les réformes menées ont généré des améliorations macroéconomiques dans un nombre croissant de pays : repli des taux d’intérêt, recul de l’inflation, revalorisation des monnaies locales ; optimisation de l’endettement extérieur par des restructurations ; amélioration des équilibres budgétaires. Plusieurs des principales puissances économiques du continent participent, à des degrés divers, à cette embellie et en renforcent la signification : Nigéria, Afrique du Sud, mais aussi Côte d’Ivoire et Kenya par exemple.

Cette performance globale espérée pour 2026 mérite bien d’être saluée à sa juste valeur après presque 10 ans d’une croissance plus atone. Elle doit toutefois être replacée aussi dans son contexte. Deux facteurs externes amplifient d’abord certaines des avancées constatées : le rebasage récent, et souvent justifié, des modes de calcul du PIB en divers pays, tels le Nigéria et le Sénégal, qui rend plus difficiles les comparaisons dans le temps ; la baisse du dollar US en 2025, unité monétaire de comparaison, par rapport à beaucoup monnaies africaines. Surtout, d’autres indicateurs montrent l’importance du chemin restant à parcourir. Ainsi, tandis que la croissance se consolide en Afrique, l’extrême pauvreté s’y étend également : selon la Banque Mondiale, le continent, et notamment la zone subsaharienne, regrouperait une part croissante des personnes incluses dans cette catégorie -jusqu’à 70% du total mondial, contre environ 40% en 2015-et cette pauvreté touche principalement les zones rurales, les jeunes et, de plus en plus les zones urbaines. De plus, le fort accroissement annuel des populations, autre particularité de l’Afrique, réduit sensiblement la croissance du PIB/tête : en moyenne, celle-ci ne dépasserait pas 2,5% avec les prévisions formulées.          

Pour que la situation se modifie, la richesse produite exprimée dans le PIB doit se transformer en un véritable développement économique et social. Les conditions requises pour ce résultat sont connues de longue date, mais visiblement difficiles à réunir. Le rebond prévu du PIB pourrait être l’occasion d’accélérer leur mise en œuvre. Six directions apparaissent essentielles à suivre. D’abord, obtenir des Autorités politiques une vision d’ensemble à moyen terme du pays, à la fois ambitieuse mais viable, traduite en programmes d’actions et en étapes crédibles et suivies avec rigueur, afin d’obtenir l’adhésion et la mobilisation indispensables d’une large partie des acteurs économiques et des citoyens. En même temps, accroitre l’attention portée par les Etats aux questions économiques et sociales et au rôle central qu’ils y jouent : création d’un environnement stimulant pour les entreprises, soutien à la modernisation et à la structuration des appareils économiques, plein accomplissement de toutes les responsabilités régaliennes, lutte contre les inégalités excessives, refus de l’impunité de la corruption. En troisième lieu, prioriser et intensifier des investissements critiques, en particulier dans l’éducation, générale comme professionnelle, l’énergie et les transports.  Leurs effets positifs devraient être rapides et visibles dans tous les secteurs d’activité : augmentation des qualifications, et donc de la productivité ; meilleur accès et coût plus réduit des ressources énergétiques ; facilitation des échanges commerciaux et d’un aménagement du territoire plus favorable à l’ensemble du pays. Ensuite, faciliter et soutenir le secteur privé moderne dans son rôle irremplaçable de création de richesse, de recherche de gains de productivité, d’initiateur d’innovations, d’offre d’emplois qualifiés, De plus, participer à la mobilisation de financements accrus pour ce développement, autant par un meilleur rendement de la fiscalité, actuellement très insuffisant, que par l’optimisation du niveau et du coût de la dette, et la pertinence de l’emploi des fonds publics. Enfin, sans renoncer à la préservation légitime de la souveraineté nationale, rechercher toutes les coopérations financières et techniques possibles pour accélérer les réformes et investissements indispensables, au niveau régional aussi bien qu’à l’international. 

Un tour d’horizon montre que ces exigences ne sont encore appliquées que par un nombre restreint de nations subsahariennes. La Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Ghana, le Kenya semblent par exemple suivre plusieurs des orientations rappelées ci-avant, sans que celles-ci aient nécessairement la permanence, la complétude ou la force qui garantiraient l’irréversibilité de ces avancées. Des pas supplémentaires sont donc encore à franchir pour consolider la bonne surprise de 2026. Déjà dans les années 1990, un objectif de croissance annuelle du PIB de 7% était présenté comme un strict minimum pour que se réalisent dans les pays africains les réformes nécessaires pour atteindre l’Emergence.          

Paul Derreumaux

Article publié le 19/02/2026

Afrique : une structure démographique particulière

Le dernier rapport annuel de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) montre que les particularités de la situation démographique de l’Afrique tendent à s’accentuer, comme l’attestent les quatre exemples suivants.

De 1950 à 2020, la population du continent a connu une croissance exponentielle de sa population, et remarquablement stable à un taux de 28%/29% par décennie depuis 1990. Dans le même temps, sa place est passée d’environ 9% à plus de 17% de la population mondiale. Elle atteint en 2026, avec 1,58 milliard d’habitants, près de 19% des 8,3 milliards qui peuplent le monde. Ce découplage traduit a contrario le ralentissement rapide de la hausse de la population sur les autres continents, Océanie mise à part. Sur les 5 dernières années, la population africaine a augmenté d’environ 210 millions de personnes contre 430 millions pour la planète. Deux indicateurs principaux pilotent cette évolution. Le taux de mortalité, première variable essentielle, a suivi une courbe descendante rapide dans les deux périmètres, même si l’Afrique reste encore en retard. La spécificité du continent réside essentiellement dans le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) qui n’a reculé en moyenne que modérément et régressé nettement plus vite, et depuis plus longtemps, partout ailleurs. Ce taux serait en 2026 de 3,9 en Afrique et de 2,2 en moyenne mondiale. Les causes de cet écart croissant restent nombreuses et complexes à définir. Des corrélations fortes existent cependant avec, en particulier, la place et l’autonomie de la femme dans la société, l’existence ou non de systèmes de solidarité autres que familiale et le stade de développement économique. L’importance de ce dernier facteur se vérifie aussi par le fait que, dans les deux régions les plus riches, l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, le taux de fécondité est déjà inférieur à 2,9 alors qu’il est en moyenne de 4,4 dans le reste de l’Afrique subsaharienne. C’est donc ici que la coexistence de ces taux de fécondité et de mortalité génère un accroissement de population désormais exceptionnel, oscillant présentement entre 1,8% et 3,3%/an selon les nations, contre environ 0,5% hors Afrique.

Cette évolution a eu aussi deux effets induits. Neuf pays comptent maintenant plus de 50 millions d’habitants, dont 7 en Afrique subsaharienne (ASS). Parmi eux, le Nigéria recense environ 240 millions de personnes et trois autres -République Démocratique du Congo (RDC), Ethiopie et Egypte- plus de 100 millions. Par ailleurs, l’urbanisation s’accélère, poussée par l’exode rural, l’attractivité de meilleurs équipements publics et, parfois, l’insécurité, et s’approche rapidement des 50% de la population totale. Elle se concentre toutefois dans les capitales, avec les inconvénients qui en résultent pour l’aménagement de celles-ci comme pour la vitalité des villes secondaires. En 2025, une capitale rassemble plus de 20 millions d’habitants-Le Caire-, trois autres plus de 10 millions -Kinshasa, Lagos et sans doute Luanda-.

L’inertie des variables démographiques facilite par nature leurs projections à moyen terme, en intégrant à la fois les tendances passées et les hypothèses économiques et sociologiques les plus probables sur le futur. Les projections pour 2050 présentent donc une bonne fiabilité, confortée par la stabilité des résultats depuis 2020.

Elles conduisent à deux constats majeurs. D’abord, la poussée démographique de l’ASS, hors phénomène majeur aujourd’hui inconnu, devrait se ralentir, mais cette décélération restera modeste par rapport à celle attendue pour le reste du monde. Le poids relatif de la population subsaharienne continuera dans ce cas à se renforcer, passant à près de 22% de celle du monde, soit 2,1 milliards sur 9,7. Le continent tout entier avoisinerait alors 2,5 milliards de personnes. En second lieu, la différentiation entre les régions les plus dynamiques s’accentuerait nettement.

L’Afrique orientale resterait de loin la plus peuplée -855 millions d’habitants- mais avec la transition démographique la plus marquée, surtout grâce au Kenya. L’Afrique centrale aurait la hausse la plus forte, emportée par la croissance très vive de la RDC -218 millions de personnes en 2050. L’Afrique occidentale garderait une évolution intermédiaire, résultante de tendances divergentes entre par exemple le Ghana et les pays du Sahel.

Enfin, l’analyse par classe d’âges, séparant les actifs (de 15 à 65 ans) et les autres, met en valeur que la part des premiers reste presque partout inférieure au seuil nécessaire pour le déclenchement du dividende démographique, souvent estimé à 1,7 au vu des expériences asiatiques récentes. Celui-ci donne aux nations qui y parviennent l’avantage comparatif lié au poids plus important de la richesse créée par les actifs que des coûts nécessaires pour la prise en charge des inactifs. Or, la situation de ce ratio en 2024 montre d’abord sa grande dispersion – d’à peine 1 à environ 1,5 en ASS et jusqu’à près de 2 en Afrique du Sud et au Maroc. De plus ce rapport est souvent surestimé dans la mesure ou les actifs réels sont souvent inférieurs aux actifs théoriques en raison des taux élevés de chômage, de l’importance des emplois informels peu productifs et d’autres difficultés propres à l’Afrique comme celle du financement d’investissements critiques. La date d’atteinte de ce dividende varie par suite fortement et, en l’état actuel des données, ne serait antérieure à 2050 que pour un nombre très limité de pays.       

Les statistiques témoignent ainsi, en particulier en Afrique subsaharienne, de la réalité des mutations démographiques, même si elles sont peu rapides, d’une part, et de l’amplitude grandissante des écarts d’évolution entre nations, d’autre part. Ces conclusions tendent bien à confirmer l’intensité de la corrélation positive de ces variables avec les données économiques.

Paul Derreumaux   

Article publié le 26/01/2026

Afrique : trois vœux (modérément ambitieux) pour 2026

En cette époque des vœux, osons en formuler trois qui devraient être bénéfiques pour toutes les nations du continent, sans aller à l’encontre des intérêts particuliers de certaines d’entre elles.

Le premier est le renforcement, ou la relance parfois, des communautés régionales à vocation économique. Elles ont déjà été à la base d’importants progrès pour les Etats, les entreprises et les citoyens qui en font partie : meilleure liberté de circulation des personnes et des biens, réalisation de grands projets collectifs, programmes de convergence des économies, ..Ces avantages acquis ne paraissent pas être remis en cause malgré les tensions récemment apparues au sein de certaines de ces structures. Cette consolidation communautaire n’est pas non plus contradictoire au principe de souveraineté qui anime un nombre croissant de nations et est justifié par les nombreux échecs des politiques d’aide publique au développement et de partenariats extérieurs. L’ambition serait de rendre cette souveraineté plus performante dans les domaines où une action commune autorise la mutualisation des efforts et une plus grande envergure des projets. Ainsi, la réalisation d’infrastructures utiles à plusieurs pays -routes, ports, infrastructures numériques,,…- profiterait aux entreprises comme aux populations. L’engagement d’une meilleure répartition des investissements productifs entre membres de la communauté apporterait une croissance plus rapide des entreprises concernées, une distribution mieux partagée des créations d’emplois et l’expansion des échanges intracommunautaires. La volonté affirmée d’une identité régionale pourrait conduire à des actions de solidarité profitables à tous, tels des investissements réduisant les handicaps des pays enclavés ou des mécanismes de compensation des coûts d’approche. La présence d’institutions régionales de financement faciliterait la concrétisation de tels programmes. Cette discipline collective donnerait enfin des capacités de négociation plus solides vis-à-vis de l’étranger et favoriserait les chantiers de moyen terme comme une monnaie commune ou le succès de la ZLECAF.

Le second est le bond en avant dans l’utilisation des énergies renouvelables, et surtout solaires. L’Afrique dispose ici d’un avantage comparatif sans doute unique au monde par la qualité et la généralité de son ensoleillement. Mais elle peut aussi bénéficier désormais de trois atouts additionnels : des financements croissants de nombre d’institutions internationales et régionales pour de tels investissements ; la forte baisse des prix de vente de ces équipements par la Chine, premier producteur mondial, qui les rend désormais bien compétitifs ; la parfaite divisibilité de cette énergie, adaptée aussi bien aux installations individuelles qu’aux grandes centrales. Le continent peut exploiter cette nouvelle donne pour rattraper son grand retard énergétique, qui pénalise, voire empêche, de nombreuses initiatives. Le mouvement est déjà bien engagé. De nombreuses nouvelles centrales solaires sont opérationnelles ou en construction dans des pays fort différents : de l’Afrique du Sud au Burkina Faso, de la Cote d’Ivoire à la Zambie par exemple. En Sierra-Léone, au Mali ou ailleurs, les ménages urbains ont investi eux-mêmes à tout va en panneaux solaires, sommaires ou de belle taille, pour échapper aux crises énergétiques qui se prolongent. L’Afrique peut faire en quelques années un bond dans au moins trois domaines, qui autoriseront d’autres avancées. Le premier est celui de la disponibilité accrue d’une énergie électrique moins coûteuse, accessible au plus grand nombre, base indispensable pour tous investissements économiques et tous progrès sociaux. Un autre est celui d’une révolution agricole par une irrigation plus facile et économique -forages et pompes solaires-, génératrice d’une meilleure productivité, de revenus supplémentaires pour les paysans et d’activités de transformation dans les campagnes. Le troisième est celui de l’introduction rapide de véhicules électriques, génératrice d’une mobilité urbaine propre, à laquelle certains s’essaient déjà.

Le troisième est celui d’actions concrètes et intensifiées au profit d’une jeunesse qui rassemble souvent plus de 50% de chaque population nationale. Celle-ci, de mieux en mieux informée de l’évolution du monde et de ce qu’il offre ailleurs à ses semblables, s’efforce de dompter son impatience, parfois sa colère, sans se résigner. Mais elle voit que les formations, chèrement payées par la famille, la conduisent rarement à des emplois décents, trop rares et décalés par rapport aux savoirs acquis. Face aux urgences de toutes sortes, il est certain que les Etats ne peuvent régler d’un coup tous les problèmes. Mais les parents et les jeunes sont capables de mesurer la réalité et l’utilité des efforts accomplis pour engager les solutions attendues. En la matière, plusieurs politiques, non exclusives, pourraient être adoptées. L’une consisterait en une adaptation urgente des programmes à des besoins essentiels du pays : formations scientifiques privilégiées dans l’enseignement général, formations pratiques pour des ouvriers qualifiés, des ingénieurs, des gestionnaires, des informaticiens dans l’enseignement professionnel. Une autre résiderait dans l’essor de partenariats tous azimuts avec les grandes entreprises locales pour le financement de formations qu’elles attendent et avec l’étranger pour la prise en charge de bourses et l’accueil d’étudiants. De même, des échanges temporaires d’enseignants apporteraient aux professeurs comme aux étudiants africains les connaissances les plus actualisées. Une quatrième pourrait être conduite à travers l’augmentation massive des soutiens aux petites entreprises formelles promues par des jeunes, notamment dans la transformation de produits agricoles locaux. Une dernière, essentielle, serait la facilitation de l’accès des jeunes filles aux enseignements et aux postes de travail. Plus les résultats de ces actions seront visibles, plus vite sera rendu l’espoir aux millions de jeunes qui jouent leur avenir et sont celui de leurs pays.

Puissent ces vœux, s’ils sont partagés, voir en 2026 des débuts consistants de réalisation !

Paul Derreumaux

Article publié le 13/01/2026

Afrique subsaharienne : vive le solaire !

L’Afrique Subsaharienne (ASS) reste, de loin, la zone la moins avancée en termes de disponibilité d’énergie électrique.  Certes la situation est fort inégale selon les pays -le taux d’accès à l’électricité est ainsi en 2023 : 2 fois moins élevé en Sierra Leone qu’au Kenya et 4 fois meilleur en Afrique du Sud qu’au Niger. Mais il est en moyenne inférieur à 54% -et à 30% si on considère seulement les zones rurales où résident souvent encore plus de 50% des populations- contre plus de 90% dans le reste du monde. De plus, la poussée démographique exceptionnelle -multiplication par 5,3 de la population en ASS depuis 1960- réduit significativement à elle seule le résultat de tous les efforts accomplis et explique en partie la faible amélioration enregistrée depuis 2010.

Les dernières années montrent pourtant des réalisations encourageantes, avec le lancement ou l’aboutissement de nouvelles centrales de production dans de nombreux pays allant de l’Ouganda au Burkina Faso et du Ghana à l’Afrique du Sud. Elles mettent aussi en évidence une réorientation consécutive au développement des énergies propres issues de la croisade, devenue mondiale, menée contre le réchauffement climatique et les émissions de CO2 : le tout récent achèvement du barrage géant de La Renaissance en Ethiopie en est un exemple emblématique.

Sur ce plan, l’énergie solaire offre sans doute des perspectives particulièrement attractives pour toute l’ASS en raison de son triple avantage. Elle est particulièrement abondante sur l’ensemble des territoires, plus permanente que l’énergie éolienne, mieux répartie que l’énergie hydraulique. En second lieu, les principaux fournisseurs, et au premier rang la Chine, ont maintenant diminué fortement le coût unitaire de leurs produits -panneaux et batteries- en même temps que la qualité de ceux-ci montait en gamme. Enfin, l’énergie solaire est actuellement la plus morcelable : les offres peuvent aller des installations individuelles les plus modestes aux grandes centrales de production, visant à renforcer un réseau national. Ces atouts combinés avaient permis la création de réseaux off grids dans les campagnes : ils engendrent maintenant une foison de mini off grids urbains.

Une récente étude du think tank international Ember met en effet en valeur l’intensité et la généralité de la progression des importations de panneaux solaires en ASS.  Ceux en provenance de la seule Chine -environ 80% du total- ont augmenté de 60% sur les 12 derniers mois, et plus que doublé sur deux ans. 25 pays ont vu leurs importations dépasser un volume de 100 MW et 20 nations ont établi de nouveaux records. En moyenne, ces importations pourraient faire croitre la quantité d’électricité produite de 5%, et parfois de beaucoup plus -+61% pour la Sierra Leone selon cette étude-.. D’autres enseignements apparaissent de ce travail : l’augmentation de la part d’électricité d’origine solaire contribue à réduire sensiblement le prix moyen du kwh dans le pays et fait diminuer les dépenses d’importation de diesel

Un dernier point remarquable est que, surtout dans les pays les moins riches, nombreux en ASS, une part significative de cette demande a été fortement impulsée par la seule volonté des ménages et des petites entreprises urbaines, sans soutien initial de financements ou d’appuis extérieurs. Cette clientèle affronte en effet pour une bonne part la conjonction de divers inconvénients : prix élevés de l’électricité officielle, coupures de courant fréquentes, difficultés d’accès dans certaines zones. Les manques peuvent se transformer en crise plus profonde comme c’est le cas à Madagascar depuis plusieurs mois ou au Mali depuis fin 2023. Dans ce pays, selon Ember, les importations chinoises d’équipements solaires auraient presque quintuplé depuis 2023. Dans ces cas extrêmes, on peut considérer que cette recherche de solutions individuelles participe à la solution de la crise globale, en permettant à la société nationale de concentrer ses efforts au profit de la satisfaction des grands consommateurs dont les besoins sont incompatibles avec ces équipements individuels. La force et la permanence de cette demande spontanée justifieraient la mise en place d’un ensemble de mesures capables d’amplifier ces équipements énergétiques : financements ad hoc par les banques locales, renforcement des refinancements par les bailleurs institutionnels, mise en place de dispositions réglementaires favorables par les banques centrales, exonérations de taxes à l’import pour ces équipements, …

Le solaire ne résout certes pas toutes les difficultés énergétiques de l’ASS : il laisse notamment de côté le problème crucial du chauffage des aliments. Sa facilité d’utilisation, ouverte à tous, et l’extension possible de ses usages permettent cependant de bouger les lignes, grâce à l’accélération des changements. Un possible chemin vertueux qu’il ne faut pas manquer…        

Paul Derreumaux

Article publié le 07/10/2025

SUB-SAHARAN AFRICA: THE « BLUES » OF REGIONAL UNIONS (Part 2)

Alongside the EAC and the CEMAC (see Part 1), the Economic Community of West African States (ECOWAS) is one of the best-known regional unions in sub-Saharan Africa. Created in 1975, it brought together15 member states in 2024 with a total of some 440 million inhabitants – including 170 million for Nigeria alone – and a total Gross Domestic Product of around 500 billion current USD. Three economic heavyweights belong to the Community: Nigeria, Côte d’Ivoire and Ghana, respectively the 4th, 9th and 10th largest African economies by GDP in 2024. In this respect, ECOWAS also includes several countries with already diversified productive structures, even if the extractive industries, traditionally decisive in Nigeria, have an increasingly significant weight throughout the region. One of the keys to this positive development lies in the actions gradually implemented and largely successful to consolidate the Union : free movement of people, establishment of a Common External Tariff (CET) for imports ; promotion of regional transport and electricity infrastructure and active role in financing them by the Community Bank for Investment and Development (EBID), creation of the Union’s Parlaiment and several specialized agencies,…

This ambition to strengthen the zone has led ECOWAS to add an additional protocol to the original treaty aimed at supporting regional stability, and even to set up an interposition force to help resolve national crises. These political initiatives contributed in particular to ending the civil wars in Liberia and Sierra Leone in the years 1990/2003.  On the other hand, the economic and financial sanctions taken by ECOWAS against the four members affected by coups between 2020 and 2023, with the aim of returning to constitutional order within a limited timeframe, have failed. While the situation seems to have calmed down with Guinea, unsuccessful negotiations with Burkina Faso, Mali and Niger led these three countries to leave ECOWAS, a decision validated by the latter in early 2025. This serious crisis has cut the Regional Union by more than 50% of its surface area and by about 15% of its population and its overall GDP, and risks having weakened its cohesion and ambitions. Thus, a growing uncertainty seems to weigh on the major question of a common currency’ creation. Decisive for members who currently have their own currency to escape the trap of the frequent deterioration of it, such as Nigeria, this project was announced in 2019 as being almost materialized. Subsequently put on hold, due to Covid, its postponements deprive the CEDEO of a driving force.  

It is the particular impact of its community projects that is a characteristic of the West African Monetary Union (WAMU, founded in 1962 by seven French-speaking countries), which became the West African Economic and Monetary Union (WAEMU) in 1994. Actions were initially concentrated in the financial field : from the outset, a common central bank, governing a single currency at a fixed parity with the French franc; the creation in 1973 of the West African Development Bank (BOAD), which over the decades has become an essential institution for financing investments in the Union, especially for the States; a banking commission supervising all banks in the Union from 1989 onwards; foreign assets managed on a unitary basis; tight control of money issuance and inflation. To better react to the challenges posed by the devaluation of the CFA franc in 1994, the projects have been extended to other facets of the economy: the launch of the regional financial market in 1996, the creation of the Regional Stock Exchange in 1998, the implementation of the common external tariff in 2000, and the increased convergence of common policies and rules designed by the Commission of the Union and ratified by the members. … This framework has made WAEMU – extended in 1997 to Guinea Bissau – an increasingly unified and comprehensive economic and financial area, stimulating for all actors, both private and public. This context has undoubtedly favoured the rise in the average annual rate of regional GDP growth since 2012, even after the period of Afro-optimism and despite recent crises : this level of more than 5% and steadily improving over the past 13 years – it is currently expected to exceed 7% in 2025 – makes the Union one of the rare sub-Saharan exceptions.

However, the recent panorama highlights growing concerns in the area, as shown by a few examples. On the one hand, the necessary transformations, diversifications and modernizations of economic system+s and social infrastructures have been concentrated mainly in a few countries, widening inequalities between members. At the end of 2019, the Union also missed the opportunity to use its experience to carry out a new major project by quickly switching to another common currency, solid and better adapted, which would silence the old criticisms against the FCFA. At the political level, the WAEMU also suffers greatly, at least in its northern states, from the effects of jihadist terrorism. Finally, although an exemplary democratic transition took place in 2024 in Senegal, the cohesion of the area is subject to new risks : the slightest possible attraction on the three Sahelian members, now out of ECOWAS and united in the new Alliance of Sahel States; the proximity of a presidential election with an uncertain shape in Côte d’Ivoire.  

These four examples illustrate the generality of regional integration approaches in sub-Saharan Africa and their role as a driving force for their member states in many aspects of their economic development. Despite their contributions, these groups have faced at least three converging obstacles in recent years. The first is the increasingly frequent priority given by States to the resolution of national problems and their internal treatment. Linked to the rise of impatience and frustration in the front of too slow improvements, this sovereignism places more limited trust in traditional regional alliances and their requirements. A second is the difficulty of existing unions to quickly identify and implement a new generation of major programs designed to transform the daily lives and prospects of businesses and individuals in an almost irreversible way, like those that had previously built freer and better protected regional spaces. A third is the scarcity of funding from major donors granted directly to the best-structured regional communities, which would have made it possible to carry out large-scale collective investments able to consolidate feelings of solidarity.

It is likely that these obstacles will remain decisive for a few years because of all the urgent issues arising in sub-Saharan countries, the reactions resulting from dissatisfaction accumulated in the past and the complexity of modifying the functioning of heavy institutions as well as the orientations of national governance. It is to be hoped, however, that the advantages of close and multifaced cooperation between nations carrying on  similar struggles for their economic and social progress will reappear more and more essential. To achieve maximum efficiency while taking into account the weaknesses of the past, this joint work would benefit from respecting a few rules, such as the following three examples. Firstly, to continuously deepen the harmony of relationships and objectives between the member countries of a Union, if possible without discard what already exists, but by complying with the constraints imposed by this consensual approach. Secondly, to focus joint actions on programmes of indisputable priority for all the actors of member countries and of a quick and massive impact for the benefit of the greatest number, in order to obtain a graet mobilisation of energies. Finally, to succeed in convincing all donors, public and private, foreign and regional, to join these first decisive projects as partners, to test the effectiveness of the approach. Then, this regional sovereignty will show its usefulness and will make it possible to develop the strength of national sovereignty.   

Paul Derreumaux

Article publié le 01/08/2025

AFRIQUE SUBSAHARIENNE :LE « BLUES » DES UNIONS REGIONALES (Part.2)

Aux côtés de l’EAC et de la CEMAC (cf. Partie 1), la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, ou ECOWAS en anglais), est une des unions régionales les plus connues en Afrique subsaharienne. Née en 1975, elle rassemblait en 2024 15 Etats membres cumulant quelque 440 millions d’habitants -dont 170 millions pour le seul Nigéria- et un Produit Intérieur Brut total de l’ordre de 500 milliards de USD courants. Trois poids lourds économiques appartiennent en effet à la Communauté : Nigéria, Côte d’Ivoire et Ghana, respectivement 4ème, 9ème et 10ème plus importantes nations africaines pour ce critère du PIB en 2024. Sur ce plan, la CEDEAO compte aussi plusieurs pays aux structures productives déjà diversifiées, même si les industries extractives, traditionnellement déterminantes au Nigéria, prennent de plus en plus de poids dans l’ensemble de la zone. L’une des clés de cette évolution positive réside dans les actions progressivement menées et réussies pour consolider l’Union : libre circulation des personnes, mise en place d’un Tarif Extérieur Commun (TEC) pour les importations ; promotion d’infrastructures régionales de transport et d’électricité et rôle actif pour leur financement de la Banque d’Investissement et de Développement de la Communauté (BIDC), création d’un parlement de l’Union et de plusieurs agences spécialisées,…

Cette ambition de renforcement de la zone a conduit la CEDEAO à ajouter au traité originel un protocole additionnel visant à soutenir la stabilité régionale, et même à mettre en place une force d’interposition capable d’aider à résoudre des crises nationales. Ces initiatives à caractère politique ont contribué notamment à mettre fin aux guerres civiles au Libéra et en Sierra -Léone dans les années 1990/2003.  En revanche, les sanctions économiques et financières prises par la CEDEAO à l’encontre des quatre membres touchés par des coups d’Etat entre 2020 et 2023, dans l’objectif d’un retour à un ordre constitutionnel dans des délais limités, ont échoué. Si la situation semble s’être apaisée avec la Guinée, les négociations infructueuses avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont amené ces trois pays à quitter la CEDAO, décision validée par cette dernière début 2025. Cette grave crise a amputé l’Union régionale de plus de 50% de son étendue et d’environ 15% de sa population et de son PIB Global, et risque d’avoir affaibli sa cohésion et ses ambitions. Ainsi, une incertitude croissante semble peser sur la question majeure de la création d’une monnaie commune. Déterminant pour que les membres ayant à ce jour leur propre devise échappent au piège de la détérioration fréquente de celle-ci, tels surtout le Nigéria, ce projet était annoncé en 2019 en voie de proche concrétisation. Mis ensuite en attente, Covid oblige, ses reports privent la CEDEO d’une énergie mobilisatrice.   

C’est l’importance particulière de ces projets communautaires mis en œuvre qui constitue une caractéristique de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA, fondée en 1962 par sept pays francophones), devenue Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) en 1994. Les actions ont en effet été d’abord concentrées sur le domaine financier : dès l’origine, une banque centrale commune, régissant une monnaie unique à parité fixe avec le Franc français ; la création en 1973 de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) devenue au fil des décennies une institution essentielle de financement des investissements dans l’Union, surtout pour les Etats; une commission bancaire contrôlant toutes les banques de l’Union à partir de 1989 ; des avoirs extérieurs gérés de façon unitaire ; un contrôle étroit de l’émission monétaire et de l’inflation. Pour mieux répondre aux défis posés par la dévaluation du FCFA de 1994, les chantiers se sont étendus à d’autres facettes de l’économie : lancement du marché financier régional en 1996, création de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières en 1998, mise en place du tarif extérieur commun en 2000, convergence accrue de politiques et règles communes conçues par la Commission de l’Union et ratifiées par les membres,… Ce cadre a fait de l’UEMOA- étendue en 1997 à la Guinée Bissau- un espace économique et financier de plus en plus unifié et complet, stimulant pour tous les acteurs, privés comme publics. Ce contexte a sans nul doute favorisé la hausse du taux moyen annuel de croissance du PIB régional depuis 2012, même après la période d’afro-optimisme et malgré les crises récentes : ce niveau supérieur à 5% et en progrès régulier sur les 13 ans écoulés – il dépasserait actuellement 7% en 2025- fait de l’Union une des rares exceptions subsahariennes.

Le panorama récent met cependant en lumière des préoccupations grandissantes dans la zone., comme le montrent quelques exemples. D’un côté, les transformations, diversifications et modernisations indispensables des appareils économiques et des infrastructures sociales se sont surtout concentrées sur quelques pays, élargissant les inégalités entre membres. L’Union a manqué aussi à fin 2019 l’opportunité d’utiliser son expérience pour mener un nouveau chantier majeur en basculant rapidement vers une autre monnaie commune, solide et mieux adaptée, qui ferait taire les vieilles critiques au FCFA. Au plan politique, l’UEMOA souffre aussi fortement, au moins dans ses Etats septentrionaux, des effets du terrorisme djihadiste. Enfin, bien qu’une transition démocratique exemplaire se soit déroulée en 2024 au Sénégal, la cohésion de la zone est soumise à de nouveaux risques : moindre attraction possible sur les trois membres sahéliens, désormais sortis de la CEDEAO et unis dans la nouvelle Alliance des Etats du Sahel ; proximité d’une élection présidentielle au contour incertain en Côte d’Ivoire.   

                                                

Ces quatre exemples illustrent bien la généralité des démarches d’intégration régionale en Afrique subsaharienne et leur rôle moteur pour leurs Etats membres dans de nombreux aspects de leur développement économique. Malgré leurs contributions, ces regroupements affrontent ces dernières années au moins trois obstacles convergents. Le premier est la priorité de plus en plus fréquente accordée par les Etats à la résolution des problèmes nationaux et à leur traitement de manière interne. Lié à la montée des impatiences et frustrations face à des améliorations trop lentes, ce souverainisme accorde une confiance plus limitée aux alliances régionales traditionnelles et à leurs exigences. Un deuxième est la difficulté des unions existantes à identifier et mettre en œuvre rapidement une nouvelle génération de grands programmes capables de transformer le quotidien et les perspectives des entreprises et des individus de façon quasi-irréversible, comme ceux qui avaient construit auparavant des espaces régionaux plus libres et mieux protégés. Un troisième résulte de la rareté des concours des grands bailleurs de fonds accordés directement aux communautés régionales les mieux structurées, qui auraient permis la réalisation collective d’investissements de grande envergure propres à consolider les sentiments de solidarité.

Il est probable que ces freins resteront déterminants pendant quelques années en raison des multiples urgences qui s’imposent dans tous les pays subsahariens, des réactions résultant d’insatisfactions accumulées dans le passé et de la complexité à modifier le fonctionnement de lourdes institutions tout autant que les orientations de gouvernance nationale. Il est toutefois à espérer que les avantages d’une coopération étroite et multiforme entre nations menant des combats analogues pour leur progrès économique et social réapparaitront de plus en plus indispensables. Pour atteindre une efficacité maximale en tenant compte des faiblesses du passé, ce travail en commun gagnerait à respecter quelques règles, tels les trois exemples suivants. D’abord approfondir de manière continue l’harmonie des relations et des objectifs entre pays membres d’une Union, si possible sans faire table rase de l’existant, mais en se conformant aux contraintes qu’impose cette approche consensuelle. Ensuite, arc-bouter les actions communes sur des programmes d’une priorité incontestables pour tous les acteurs des pays membres et d’un impact rapide et massif au profit du plus grand nombre, en vue d’obtenir une mobilisation maximale des énergies. Enfin, réussir à convaincre tous les bailleurs de fonds, publics et privés, étrangers-et régionaux, de s’associer à ces premiers chantiers décisifs en tant que partenaires, pour éprouver l’efficacité de l’approche. Alors, ce souverainisme régional montrera toute son utilité et permettra d’amplifier la force du souverainisme national.    

Paul Derreumaux

Article publié le 01/08/2025