En rendant possible l’interopérabilité de toutes les institutions financières agrées dans l’Union Economique et Financière Ouest Africaine (UEMOA), la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) s’est sans doute engagée dans son plus grand chantier depuis plusieurs décennies. En la matière, cette nouvelle transformation est justifiée par l’évolution de l’environnement et a été préparée par deux autres réformes importantes.
La première a eu lieu en deux étapes dans les années 2010. Une première a été l’autorisation officielle dans l’UEMOA de la monnaie électronique – stockée sous forme numérique et acceptée pour des paiements – par les institutions de crédit agréées -banques et sociétés de microfinance. La seconde a consisté, en 2014, à la création d’une nouvelle catégorie d’institution, les Emetteurs de Monnaie Electronique (EME), agréés pour cette seule mission d’émission, de distribution et de gestion de cette monnaie. Le modèle de fonctionnement adopté par les EME – petites opérations, instantanéité du traitement, réseau de points de vente très dense- répondait parfaitement aux besoins des populations exclues des circuits bancaires et aux objectifs d’inclusion financière des Autorités. La puissance financière et technique de leurs actionnaires, souvent des sociétés de télécommunications, a facilité les investissements pour cette approche. Ces deux facteurs expliquent que les 14 EME opérationnels fin 2024 aient acquis en quelque 10 ans une place importante dans le domaine des moyens de paiement.
La seconde réforme a été rendue nécessaire par l’accélération continue des progrès techniques dans les domaines informatiques. Celle-ci a conduit à la prolifération de fintechs intervenant dans les processus de paiement en liaison avec les banques et les EME. Une instruction prise par la BCEAO en 2024 a réglementé tous les types de structures pouvant intervenir en cette matière et imposé un agrément spécifique pour chacune d’elles. Depuis lors, 30 agréments ont déjà été accordés.
Cette double évolution des techniques et de la réglementation explique le foisonnement actuel des sociétés participant aux opérations de paiement au sein de l’Union et la diversité des relations qu’elles nouent entre elles. Mais elle est aussi à l’origine des cloisonnements entre beaucoup de ces circuits. C’est pour créer un système ouvert à tous les établissements agréés que la BCEAO a conçu la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI). Celle-ci permet des paiements et transferts d’argent au sein de l’Union, à tout moment et sans délai, d’un agent économique à un autre, quel que soit le partenaire financier de l’émetteur et du destinataire. La BCEAO vise ici au moins quatre buts. Le premier est l’amélioration des performances de tous les prestataires par l’imposition de critères de disponibilité permanente et d’instantanéité. Un autre est un nouveau progrès de l’inclusion financière grâce à la mise en compétition de tous les acteurs financiers et l’imposition de coûts uniformes et modérés. Un troisième est un appui important aux actions des Etats pour la digitalisation croissante des relations entre les citoyens et les administrations dans toutes leurs obligations financières, fiscales et sociales notamment, par la mise à disposition de ce système uniforme. Le dernier est la possibilité de renforcer le contrôle et la mise en ordre du système financier régional, et de marquer des progrès dans l’objectif constant d’une moindre utilisation des espèces.
La complexité de cette ambition d’interopérabilité des circuits financiers autorisés justifie la prudence selon laquelle est opérée celle-ci. Annoncée et mise au point depuis plusieurs années, PI-SPI a été en phase de test avec les acteurs financiers toute l’année 2025 et officiellement lancée fin septembre dernier. Sa montée en puissance ne sera que progressive et la rapidité de celle-ci dépendra de deux principaux facteurs. Le premier est l’intérêt que suscitera ce nouveau circuit pour les ménages comme pour les entreprises : il sera fonction de la modestie du coût des transactions qui y sont opérées, de la simplicité de l’utilisation de PI-SPI, de la qualité de la communication sur cette initiative. Si les tarifs fixés par la BCEAO paraissent attractifs, la nouveauté et les exigences du système par rapport à des habitudes déjà bien ancrées et souvent efficaces seront des obstacles à lever. Le second réside dans les impacts financiers et commerciaux de PI-SPI sur tous les acteurs financiers. Pour les banques, les avantages devraient l’emporter : sponsors obligatoires de la plupart des autres intervenants sur la plateforme, de mieux en mieux équipées pour la digitalisation des transactions, elles sont surtout moins touchées en raison de leurs autres activités. Les EME et autres fintech au contraire, uniquement centrés sur les paiements de montant modeste, auront sans doute à revoir en profondeur leur stratégie commerciale et le contenu de leurs offres pour demeurer ou devenir rentables. Champions jusqu’ici de l’inclusion financière, ils devront compter sur leur agilité technologique pour s’adapter efficacement. La mutation en cours risque ainsi de conduire à de nouveaux équilibres, aux contours encore incertains, entre composantes du secteur financier, et la bonne santé de chacune d’elles restera un point d’attention des Autorités monétaires.
Ces inévitables difficultés d’adaptation n’empêcheront pas l’interopérabilité des moyens de paiement de devenir une réalité quotidienne dans l’Union. L’initiative de la BCEAO s’insère en effet dans un mouvement qui touche depuis une dizaine d’années un nombre croissant de pays africains et ne pourra être remis en cause. Il est le reflet de la nécessité des Banques Centrales d’atteindre leurs objectifs en tenant compte de la modernisation des techniques et du changement des environnements.
Paul Derreumaux
Article publié le 05/02/2026