La réponse à cette question semble avoir régulièrement alterné pour les pays subsahariens depuis leurs indépendances.
Au cours des quinze années qui ont suivi celles-ci, le recours des Etats aux emprunts extérieurs a été un moteur indispensable pour faire face aux besoins de financement, notamment liés aux investissements massifs à réaliser, bien supérieurs aux moyens internes des jeunes nations. L’aide publique au développement -grands bailleurs multilatéraux et pays les plus riches- a été la composante majeure de ces concours. La bonne orientation des cours des matières premières agricoles et minières, principales exportations de l’Afrique Sub-Saharienne (ASS), a encouragé des préteurs privés à accompagner ces opérations. La charge totale de cet endettement croissant, accélérateur de projets, restait supportable pour les budgets.
Les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 -en 1973 et 1979- ont brisé ce rôle positif. La brutalité des hausses du coût du baril a généré une forte inflation et imposé l’élévation rapide et durable des taux d’intérêt, qui a elle-même conduit à une récession générale, à une grave détérioration des termes de l’échange pour les pays de l’ASS et à une baisse marquée de leurs Produits Intérieurs Bruts (PIB). De plus, l’affectation peu productive, et parfois le dévoiement, d’une partie des concours reçus, a aggravé les déséquilibres financiers et budgétaires des pays subsahariens. Pendant que se dégradait l’environnement, le gonflement de l’endettement, surtout public mais aussi privé, s’est cependant poursuivi jusqu’en fin des années 1970 malgré les signaux d’alerte. Les charges de remboursement sont ensuite devenues incompatibles avec les recettes d’exportation et les ressources budgétaires, et se sont traduites en nombreux défauts de paiement pendant la décennie 1980/1990. La dette était devenue un fardeau insurmontable
La gravité et la généralité de cette situation et l’incapacité des pays endettés, malgré leurs efforts, à trouver à eux seuls des solutions à celle-ci ont été à l’origine d’une crise sur toute la période 1990/2010. Après de longues et difficiles négociations, une bonne partie des prêteurs, essentiellement publics, ont accepté, fait rarissime, l’abandon d’une partie souvent importante de leurs créances, les institutions multilatérales ayant été curieusement les plus longtemps réticentes à consentir cet effort. Ce fut l’époque des initiatives, tristement célèbres, en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et d’Allègement des Dettes Multilatérales (IADM). Grâce à cet ensemble d’annulations, le piège du surendettement a pu être dénoué : en fin de cette période d’ajustement, le ratio moyen d’endettement extérieur des pays subsahariens était ramené à des niveaux souvent proches de 30% et la pression sur les budgets étatiques pour la charge de cette dette réduite en conséquence. Les programmes d’ajustements structurels acceptés en contrepartie par les pays bénéficiaires avaient en revanche bloqué les nouveaux investissements, détruit de nombreuses structures et aggravé durablement la pauvreté.
A partir des années 2000, le recours aux capitaux étrangers a rapidement repris une tendance ascendante. Rendu possible par la correction de grande envergure alors bien engagée, cette reprise a bénéficié de deux principaux facteurs favorables : la croissance soutenue dont a bénéficié l’ensemble du continent jusque vers 2015 qui, dans l’afro-optimisme ambiant, a relancé le besoin d’importants investissements publics, notamment d’infrastructures ; le retour de confiance des prêteurs traditionnels, mais également l’afflux de nouveaux capitaux disponibles provenant des grands pays émergents -Chine, et aussi Inde ou Turquie-, des pays arabes et de leurs fonds d’investissements, et parfois des structures privées des pays économiquement dominants. La diversité de ces acteurs et de leurs motivations, économiques ou politiques, a rendu le paysage de l’endettement extérieur plus morcelé et moins transparent en termes de conditions, financières ou non financières, des concours accordés. Cette convergence d’une demande et d’une offre croissantes de financements extérieurs a redonné à ceux-ci leur rôle de levier du développement et relevé rapidement le taux d’endettement.
Dans la dernière décennie, le paysage s’est encore transformé à au moins trois niveaux. D’abord, l’endettement intérieur a pris une place accrue, qui devrait encore se renforcer à l’avenir. La nette réduction des aides publiques bilatérales, la rigueur des conditionnalités fixées par de nombreux prêteurs étrangers, la faiblesse de beaucoup de devises africaines ont renforcé partout l’attrait de cette composante. En zone francophone, les réformes structurelles conduites à partir de 2015 ont ouvert aux Etats l’accès à ces financements, qui sont en particulier devenus essentiels dans l’UEMOA. Par ailleurs, les nations les plus importantes font désormais un appel direct aux marchés internationaux de capitaux pour compléter leur panel de financements. Une fois atténués les effets négatifs de la pandémie Covid et de la poussée mondiale d’inflation née de la guerre en Ukraine, ces recours ont repris vigueur sur le continent. Nigéria, Egypte, Kenya, Côte d’Ivoire et quelques autres, déjà familiers de ce marché, ont conduit récemment avec succès des émissions importantes, surtout en dollars : 14 milliards en 2024 et même 16 milliards en 2025. Une abondance de capitaux en recherche de placements, un début de détente sur les taux ont favorisé ce mouvement. Une troisième originalité, plus récente, est que les nouveaux engagements, intérieurs comme extérieurs, sont en partie utilisés pour reprofiler cet endettement en améliorant ses conditions de taux ou de durée. En la matière, la réussite la plus remarquable revient sans doute au Ghana qui, en trois ans, a su mettre fin à son surendettement et rétablir ses principaux équilibres macro-financiers.
Sans surprise, cet appétit des Etats a abouti au bond observé des ratios d’endettement, dont la moyenne dépasse 60% en 2025. Certes, la cote d’alerte est parfois franchie : une dizaine de pays sont à ce jour considérés à risque élevé et les dettes extérieures de la Zambie et du Mozambique ont dû être restructurées. Pourtant, la situation semble bien différente de celle du cataclysme des années 1990. L’accroissement du poids relatif de la dette et de sa charge sont mieux surveillés, par les pays emprunteurs comme par leurs créanciers, et évolue plus modérément, voire tend à décroitre dans quelques cas. Surtout, les nations présentes sur le marché international, les plus en vue, ont des stratégies de développement quelles traduisent actuellement dans des taux de croissance élevés. L’effet de levier a bien joué dans ces cas particuliers et on retrouve en ASS, sur ce plan financier, la même diversité de situations entre pays que celle relevée désormais au plan économique.
L’espoir est donc permis, même s’il doit encore être étendu dans le temps et l’espace. Mais les effets déjà tangibles de la guerre au Moyen-Orient -hausse des taux, ralentissement des économies- mettent à nouveau le modèle à l’épreuve. En ASS, les capacités de vigilance et de réaction, face à cette crise, des nations les plus engagées dans leur développement économique seront le témoignage des progrès réalisés et de la solidité des modèles adoptés.
Paul Derreumaux
Publié le 13/04/2026