Etats voisins bordant le Golfe de Guinée, Côte D’Ivoire et Ghana ont de fortes parentés : climat, productions agricoles traditionnelles, richesses naturelles, cultures et pratiques sociales. Leur position géographique a fortement tourné leurs économies vers l’extérieur, et facilité leur développement. Tous deux ont en 2024 une population presque identique – 31,9 millions de personnes pour la Cote d’Ivoire et 34,4 pour le Ghana-, même si la densité est sensiblement plus élevée au Ghana.
L’Histoire les a pourtant souvent différenciés. Les hasards de la colonisation les ont longtemps placés sous l’autorité de deux puissances distinctes, et parfois opposées -l’Angleterre pour le Ghana, la France pour la Côte d’Ivoire. Cette domination de plusieurs siècles leur a imposé une langue officielle, une culture politique et sociale, et des relations internationales spécifiques, qui se sont superposées aux traditions communes et les marquent encore aujourd’hui. A partir des indépendances, leurs destins connaissent une succession de similitudes et de dissemblances, ces dernières étant d’abord imprimées par leurs premiers leaders. A Accra, Kwame Nkrumah fut un chantre éminent du panafricanisme et orienta son pays vers une option socialiste. Son éviction du pouvoir dès 1966 fut suivie d’environ 15 ans de troubles auxquels mettra fin le Capitaine Rawlings, en restaurant stabilité politique et remise en ordre économique. Depuis 2001, la nation connait une vie démocratique exemplaire, marquée par des alternances réussies, qui est sans doute un de ses atouts importants. A Abidjan, Félix Houphouët-Boigny choisit l’option du libéralisme et de l’ancrage dans le camp occidental, jamais remise en cause, et, malgré ses initiatives internationales, se consacra avant tout à la Côte d’Ivoire qu’il préside jusqu’à son décès en 1993. Près de deux décennies de crises vont suivre, allant jusqu’à une guerre civile liée à l’élection contestée de 2010. Après ces périodes difficiles, Alassane Ouattara, confirmé Président de la République, rétablit une longue période de stabilité, sans que le climat politique soit pour l’instant totalement apaisé.
Pour l’économie, les deux nations montrent davantage d’analogies. Elles ont initialement appuyé leur développement sur des richesses agricoles analogues, liées à leur voisinage géographique, et notamment sur la culture et l’exportation du cacao dont elles sont les deux principaux producteurs mondiaux. Le Ghana a été ensuite le premier à diversifier progressivement ses activités essentielles, d’abord grâce à l’or – dont il devient le principal producteur d’Afrique en 2018-, puis au pétrole à partir des années 2010. En Côte d’Ivoire, l’essor des industries extractives est plus récent, mais les gisements de gaz, de pétrole et d’or maintenant identifiés devraient être aussi un des piliers de sa croissance dans la décennie en cours. Les deux pays ont également par exemple fortement investi dans les infrastructures, notamment urbaines, portuaires et de transport, et ont un taux d’accès à l‘électricité proche de 90%, En revanche, les choix monétaires ont toujours été différents. La Côte d’Ivoire, insérée dans la zone franc, dispose grâce à la force du FCFA d’importations à bas coût, d’une grande stabilité de sa monnaie et d’une bonne protection contre l’inflation. Avec le cedi, le Ghana doit faire face aux variations fréquentes d’une devise isolée et aux risques de vives poussées inflationnistes. Si cette approche favorise l’implantation d’industries de substitution aux importations, elle peut aussi générer des difficultés en matière d’endettement public extérieur, à l’instar des défauts de paiement rencontrées en 2022 mais largement résorbées fin 2025.
Malgré les différences qui les séparent, Ghana et Côte d’Ivoire se retrouvent aujourd’hui au coude à coude, après des évolutions décalées dans le temps, pour le classement par la Banque Mondiale des pays africains par le Produit Intérieur Brut (PIB). Exprimé en USD courants, celui-ci atteint en 2024 87,1 milliards pour la Cote d’Ivoire et 82,3 milliards pour le Ghana. Il a été multiplié par 2,5 depuis 2010 et 5,2 depuis 2000 pour la première, et par 2,5 et 16,1 entre les mêmes dates pour le second. Exprimé en Parités de Pouvoir d’Achat (PPA) en USD courants et toujours dans les mêmes périodes, le même indicateur a été multiplié par 3,2 et 4,5 en Côte d’Ivoire et par 2,8 et 6,1 au Ghana. Pour le PIB par tête en PPA courants, les multiples sur ces durées sont respectivement de 2,1 et 3,5 pour le Ghana et 2,3 et 2,5 pour la Côte d’Ivoire
Trois principaux constats peuvent être tirés de ces données. Avec ces valeurs globales, les deux voisins sont, en USD courant, aux 8ème et 9ème places des puissances économiques africaines -5ème et 6ème en zone subsaharienne-. Par ailleurs, la performance proche que réalisent les deux pays sur la période 2010/2025, quel que soit l’indicateur adopté, témoigne que l’efficacité de la mobilisation des atouts du pays, la pertinence des réformes menées et la qualité de la gouvernance économique sont des déterminants essentiels. Enfin, cet exemple atteste que la présence d’une monnaie forte n’empêche pas les meilleurs résultats, dès que les mesures structurelles sont prises pour exploiter au mieux les facteurs réels utiles au développement.
Dans cette compétition, le futur reste ouvert. Les deux Etats voisins comptent en effet d’autres leviers qu’ils utilisent parfois de manière variée. Ainsi, si leurs systèmes bancaires sont tous deux dynamiques et modernisés, celui du Ghana apparait en avance en termes de concentration, de moyens financiers ou d’innovation de produits. La Côte d’Ivoire peut en revanche compter sur l’Union Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) pour appuyer sa croissance sur un grand marché unifié, si l’Union garde une cohésion maximale. Dans le domaine énergétique, les deux nations, qui disposent de capacités hydroélectriques importantes, sauront-elles suffisamment intensifier le recours à d’autres énergies renouvelables ? Enfin, au plan politique, la capacité d’assurer une répartition de la richesse produite évitant les inégalités excessives et de construire les programmes sociaux attendus du plus grand nombre devrait apporter un avantage comparatif au pays qui, grâce à cela, saurait le mieux galvaniser les potentialités nationales.
Paul Derreumaux
Article publié le 09/03/2026