Le dernier rapport annuel de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) montre que les particularités de la situation démographique de l’Afrique tendent à s’accentuer, comme l’attestent les quatre exemples suivants.
De 1950 à 2020, la population du continent a connu une croissance exponentielle de sa population, et remarquablement stable à un taux de 28%/29% par décennie depuis 1990. Dans le même temps, sa place est passée d’environ 9% à plus de 17% de la population mondiale. Elle atteint en 2026, avec 1,58 milliard d’habitants, près de 19% des 8,3 milliards qui peuplent le monde. Ce découplage traduit a contrario le ralentissement rapide de la hausse de la population sur les autres continents, Océanie mise à part. Sur les 5 dernières années, la population africaine a augmenté d’environ 210 millions de personnes contre 430 millions pour la planète. Deux indicateurs principaux pilotent cette évolution. Le taux de mortalité, première variable essentielle, a suivi une courbe descendante rapide dans les deux périmètres, même si l’Afrique reste encore en retard. La spécificité du continent réside essentiellement dans le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) qui n’a reculé en moyenne que modérément et régressé nettement plus vite, et depuis plus longtemps, partout ailleurs. Ce taux serait en 2026 de 3,9 en Afrique et de 2,2 en moyenne mondiale. Les causes de cet écart croissant restent nombreuses et complexes à définir. Des corrélations fortes existent cependant avec, en particulier, la place et l’autonomie de la femme dans la société, l’existence ou non de systèmes de solidarité autres que familiale et le stade de développement économique. L’importance de ce dernier facteur se vérifie aussi par le fait que, dans les deux régions les plus riches, l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, le taux de fécondité est déjà inférieur à 2,9 alors qu’il est en moyenne de 4,4 dans le reste de l’Afrique subsaharienne. C’est donc ici que la coexistence de ces taux de fécondité et de mortalité génère un accroissement de population désormais exceptionnel, oscillant présentement entre 1,8% et 3,3%/an selon les nations, contre environ 0,5% hors Afrique.
Cette évolution a eu aussi deux effets induits. Neuf pays comptent maintenant plus de 50 millions d’habitants, dont 7 en Afrique subsaharienne (ASS). Parmi eux, le Nigéria recense environ 240 millions de personnes et trois autres -République Démocratique du Congo (RDC), Ethiopie et Egypte- plus de 100 millions. Par ailleurs, l’urbanisation s’accélère, poussée par l’exode rural, l’attractivité de meilleurs équipements publics et, parfois, l’insécurité, et s’approche rapidement des 50% de la population totale. Elle se concentre toutefois dans les capitales, avec les inconvénients qui en résultent pour l’aménagement de celles-ci comme pour la vitalité des villes secondaires. En 2025, une capitale rassemble plus de 20 millions d’habitants-Le Caire-, trois autres plus de 10 millions -Kinshasa, Lagos et sans doute Luanda-.
L’inertie des variables démographiques facilite par nature leurs projections à moyen terme, en intégrant à la fois les tendances passées et les hypothèses économiques et sociologiques les plus probables sur le futur. Les projections pour 2050 présentent donc une bonne fiabilité, confortée par la stabilité des résultats depuis 2020.
Elles conduisent à deux constats majeurs. D’abord, la poussée démographique de l’ASS, hors phénomène majeur aujourd’hui inconnu, devrait se ralentir, mais cette décélération restera modeste par rapport à celle attendue pour le reste du monde. Le poids relatif de la population subsaharienne continuera dans ce cas à se renforcer, passant à près de 22% de celle du monde, soit 2,1 milliards sur 9,7. Le continent tout entier avoisinerait alors 2,5 milliards de personnes. En second lieu, la différentiation entre les régions les plus dynamiques s’accentuerait nettement.
L’Afrique orientale resterait de loin la plus peuplée -855 millions d’habitants- mais avec la transition démographique la plus marquée, surtout grâce au Kenya. L’Afrique centrale aurait la hausse la plus forte, emportée par la croissance très vive de la RDC -218 millions de personnes en 2050. L’Afrique occidentale garderait une évolution intermédiaire, résultante de tendances divergentes entre par exemple le Ghana et les pays du Sahel.
Enfin, l’analyse par classe d’âges, séparant les actifs (de 15 à 65 ans) et les autres, met en valeur que la part des premiers reste presque partout inférieure au seuil nécessaire pour le déclenchement du dividende démographique, souvent estimé à 1,7 au vu des expériences asiatiques récentes. Celui-ci donne aux nations qui y parviennent l’avantage comparatif lié au poids plus important de la richesse créée par les actifs que des coûts nécessaires pour la prise en charge des inactifs. Or, la situation de ce ratio en 2024 montre d’abord sa grande dispersion – d’à peine 1 à environ 1,5 en ASS et jusqu’à près de 2 en Afrique du Sud et au Maroc. De plus ce rapport est souvent surestimé dans la mesure ou les actifs réels sont souvent inférieurs aux actifs théoriques en raison des taux élevés de chômage, de l’importance des emplois informels peu productifs et d’autres difficultés propres à l’Afrique comme celle du financement d’investissements critiques. La date d’atteinte de ce dividende varie par suite fortement et, en l’état actuel des données, ne serait antérieure à 2050 que pour un nombre très limité de pays.
Les statistiques témoignent ainsi, en particulier en Afrique subsaharienne, de la réalité des mutations démographiques, même si elles sont peu rapides, d’une part, et de l’amplitude grandissante des écarts d’évolution entre nations, d’autre part. Ces conclusions tendent bien à confirmer l’intensité de la corrélation positive de ces variables avec les données économiques.
Paul Derreumaux
Article publié le 26/01/2026