Révolution bancaire en Afrique Subsaharienne : Acte IV

ACTE IV

 

L’histoire du système bancaire subsaharien sur les trente dernières années a des allures de tragédie classique. Elle a ses premiers rôles, ses personnages secondaires, ses étoiles montantes, ses moments cruciaux qui ressemblent à de grandes tirades. Rappel des trois premiers actes, préludes au scénario qui se joue depuis le début 2011.

Pendant que les marocains sont ainsi à la manœuvre, l’Afrique du Sud montre ses muscles par une entrée en force dans le groupe panafricain le plus affirmé qu’est Ecobank.

 

L’acte I de la révolution bancaire en Afrique Subsaharienne se déroule durant la décennie 1980 : les systèmes existants sont secoués par une sorte de cataclysme généralisé, provoqué entre autres par la forte baisse des cours mondiaux des matières premières exportées par les pays africains, par la mauvaise gestion de nombreuses banques, notamment étatiques, et par la dégradation des finances publiques dans de nombreux pays. Des pans entiers de ces systèmes sont emportés par ce raz-de-marée, tandis que les institutions les plus solides survivent au  prix d’une forte recapitalisation assurée par leurs actionnaires, surtout étrangers. Durant cette phase apparaissent peu à peu de nouveaux seconds rôles, privés et africains, encore fragiles, souvent jugés peu crédibles par les grandes vedettes de cette première époque.

Le deuxième acte s’étend du début des années 1990 au milieu des années 2000. De nouveaux grands acteurs potentiels originaires des nations du continent se taillent vaillamment une place au centre de la scène, renvoyant les anciennes stars étrangères sur une position encore dominante mais déjà défensive. Les systèmes bancaires reprennent de la santé et du poids, en chiffres comme en nombre de joueurs, significativement aidés en zone franc par la dévaluation du FCFA ; des réseaux se constituent au sein de chacune des grandes zones géographiques bien cloisonnées entre lesquelles se partage encore le continent. Pour accroitre leur place, les nouveaux venus témoignent d’un intérêt marqué pour la clientèle des particuliers qui  conduit à une forte expansion des réseaux d’agences et à de nouveaux produits et services offerts à ce public. La monétique en particulier, apanage jusqu’alors des grands acteurs étrangers, se voit appropriée  par les principales nouvelles banques et commence à se diffuser.

Une Stratégie plus affirmée

Dans cette saga bancaire, l’acte III est un nouveau temps fort. S’étalant sur la période 2004/2010, il se résume surtout par deux mouvements majeurs. D’abord le décloisonnement de zones géographiques jusqu’ici étanches : la forte volonté d’expansion de groupes régionaux subsahariens ou marocains et la vive poussée des fonds propres des banques nigérianes issue du changement de réglementation dans ce pays en sont les principales bases. Ensuite l’intensification de la bataille pour la conquête du public des ménages à travers deux principaux vecteurs: la création d’agences bancaires tous azimuts et la multiplication de produits nouveaux. Ceux-ci proviennent d’analyses marketing ou d’efforts techniques, de mieux en mieux ciblés vers des composantes d’une clientèle désormais segmentée en fonction de ses caractéristiques de patrimoine, de revenus ou de potentiel. Ce bouillonnement produit déjà ses effets positifs : hausse significative des taux de bancarisation dans tous les pays, modernisation des systèmes bancaires, lourds investissements contribuant à une croissance économique elle-même accrue, participation plus active au financement des économies… Des groupes puissants et florissants apparaissent ou se confortent, issus de divers horizons géographiques, chacun visant dimension régionale ou même continentale, autour desquels se structure désormais la profession en Afrique subsaharienne.

Casablanca au cœur de l’acte IV

C’est début 2011 que démarre l’acte IV de notre pièce. Sur scène, de nouvelles transformations capitales, non encore achevées à ce jour mais de plus en plus visibles, affectent nos acteurs : renforcement de la place des banques marocaines, apparition des appétits sud-africains et retour de quelques banques européennes en sont les principales manifestions. Pour le Maroc, l’acquisition de la majorité du capital du groupe BANK OF AFRICA par la BMCE a déplacé dès 2011 le centre de gravité de cet ensemble vers Casablanca et l’équilibre qui devait être assuré entre intérêts et équipes subsahariennes et marocaines, pour constituer un atout original et essentiel du nouvel ensemble, semble difficile à se concrétiser dans la gestion actuelle.

Attijariwafa Bank annonce une nouvelle expansion géographique d’envergure, et poursuit son approche sans partenaires locaux qui la caractérisait déjà. L’entrée surprise récente du Groupe des Banques Populaires du Maroc, à hauteur majoritaire, dans le capital de la holding du Groupe Banque Atlantique marque la volonté du deuxième groupe bancaire marocain de se tailler une place de choix en Afrique subsaharienne, à l’égal de ses deux rivaux traditionnels. Pendant que les marocains sont ainsi à la manœuvre, l’Afrique du Sud montre ses muscles par une entrée en force dans le groupe panafricain le plus affirmé qu’est Ecobank. Fort d’une présence dans plus de 30 pays sur le continent, celui-ci affichait jusqu’ici son indépendance actionnariale comme une spécificité et un atout maître : la venue au capital cumulée de Nedbank et  d’un grand Fonds de pension sud-africain relativise cette situation et laisse imaginer les évolutions à venir dans lesquelles la Société Financière Internationale (SFI), qui vient d’augmenter sa position au « tour de table » d’Ecobank, pourrait tenir le rôle d’arbitre le moment venu. Avec cette opération, les grands établissements sud-africains, qui représentent à eux seuls près de 40% du bilan de toutes les banques du continent, montrent finalement qu’ils seront incontournables dans les mouvements de forte ampleur à venir. Enfin, le regain d’intérêt de quelques grandes banques européennes pour l’Afrique subsaharienne francophone constitue un autre tournant majeur : les investissements directs réalisés et prévus de la BPCE, qui  présente désormais l’Afrique comme une de ses priorités stratégiques, en sont la meilleure illustration avec ses acquisitions à Madagascar ou au Mali par exemple. Mais il faut aussi compter avec la discrète montée en puissance du CIC dans la BMCE, de la BPCE dans le Groupe des Banques Populaires du Maroc ou de HSBC dans Nedbank.

Offensive des banques au Kenya

A une échelle plus modeste, une expansion géographique décloisonnée se prolonge pour la plupart de ceux qui avaient engagé ce mouvement dans l’acte précédent. C’est particulièrement vrai pour l’Afrique de l’Est : dopées par la force des liens commerciaux existant à l’intérieur de l’East African Community (EAC), par l’élargissement de celle-ci à 5 pays et par les bons résultats de la croissance économique de la plupart des Etats membres, les puissantes banques kenyanes, majoritairement dominées par des intérêts nationaux, accentuent leur politique d’implantation dans tous les pays de l’EAC : la Kenya Commercial Bank, Equity Bank, Diamond Trust Bank sont désormais suivies par la CBA ou I&M Bank. En Afrique Centrale, la gabonaise BGFI  a mené un développement dans les contrées francophones qui l’a conduite dans 8 pays, de Madagascar au Togo en passant par la RDC. D’autres banques, recherchant de nouveaux horizons, restent à l’affut de toutes opportunités comme Afriland en Afrique Centrale ou Orabank à l’Ouest. Les banques nigérianes, un moment freinées par leurs nouvelles contraintes d’assainissement et de réorganisation, devraient sortir renforcées de cette phase et repartir à l’offensive vers d’autres cibles.

La banque de détail se modernise

L’intrigue de ce nouvel acte s’annonce donc pour l’instant aussi passionnante que celle des parties qui viennent d’être jouées. A la trame principale du tableau précédent –décloisonnement géographique des réseaux ; modernisation et multiplication des produits destinés au « retail »– qui demeure entièrement d’actualité, est venue s’ajouter une autre caractéristique dominante : celle d’une hiérarchisation plus marquée des forces en présence, en défaveur des intérêts subsahariens. Les scènes déjà engagées montrent que les premiers rôles sont en train d’échapper à ces derniers : Afrique du Sud et Maroc virent en tête tandis que l’Europe semble revenir dans la course, même si c’est surtout à couvert et si elle reste encore absente de régions stratégiques comme l’Afrique de l’Est et australe. Derrière les « majors », une dizaine d’autres groupes, provenant essentiellement du Nigéria, du Kenya et d’Afrique Centrale, continuent à se renforcer, mais restent pour l’instant au niveau régional. Le grand perdant semble être, au moins pour l’instant, l’Afrique de l’Ouest francophone où les principaux réseaux sont en train de perdre leur indépendance stratégique : ils pourront malgré tout s’enorgueillir d’avoir été des pionniers.

Il est toujours difficile de prévoir la fin d’une histoire quand on ne l’écrit pas soi-même. Trois thèmes pourraient cependant  être centraux pour le reste de cet acte.

D’abord la rude compétition entre tous les membres du secteur, qui  devrait rester fondée pour encore quelques années sur le marché « retail », va sans doute accorder au « mobile banking » une place croissante sur ce champ de bataille. Après avoir notamment fait ses preuves au Kenya,  ce nouveau moyen de paiement pénètre actuellement un nombre croissant de pays. Les sociétés de télécommunications demeurent les locomotives de cette nouvelle avancée technologique, mais elles ont besoin des banques qui sentent elles-mêmes de plus en plus l’importance possible de ce créneau. Si le développement prochain du produit est certain, le leadership de sa maîtrise sera sans doute de plus en plus âprement disputé entre banques et opérateurs téléphoniques. Les banques centrales paraissent encore indécises quant au traitement qui peut être réservé à ce nouvel instrument de paiement. Quoiqu’il en soit, le « mobile banking » devrait contribuer à modifier le comportement du public vis-à-vis de la monnaie scripturale et à faire progresser nettement la bancarisation des populations.

En second lieu, les profondes transformations qui continuent à marquer les banques ne se sont guère étendues pour l’instant aux autres composantes du système financier africain, comme les bourses de valeurs mobilières, les assurances, les établissements financiers non bancaires. Il apparait donc logique que celles-ci connaissent leur propre révolution dans les années à venir pour gagner elles-aussi en puissance, en performance, en modernité et en diversification. Les compagnies d’assurance devraient être les premières à entrer dans cette phase au vu de la consolidation progressive de quelques groupes régionaux, à l’Ouest comme à l’Est, et de la probable préparation des imposantes compagnies sud africaines à investir hors de leurs pays. La dynamique des marchés d’actions et d’obligations pourrait aussi s’intensifier dans un grand nombre de pays, grâce au regain  de la croissance économique et une plus grande faveur de ce type de financement. C’est l’évolution déjà intervenue dans certains grands pays anglophones comme l’Afrique du Sud, le Nigéria et le Kenya.

De nouveaux scénarios s’écrivent

Le renforcement du poids relatif des acteurs de premier plan est une autre tendance probable. Tout y concourt : le poids des investissements à réaliser, l’avantage apporté par une présence dans plusieurs pays et un grand nombre d’agences, l’appui donné par un grand réseau de correspondants, l’importance croissante de l’Afrique subsaharienne dans le bilan et les résultats des groupes étrangers qui sont déjà présents. L’adoption d’une politique dynamique d’expansion géographique par la plupart des acteurs majeurs devrait consolider encore cette nouvelle hiérarchie. Celle-ci risque cependant de connaitre de nouveaux rebondissements par l’entrée de nouveaux joueurs d’horizons divers. En Afrique d’abord, certains grands pays, tels l’Angola et l’Ethiopie, restés encore à l’écart de ce mouvement de décloisonnement, pourraient bien s’ouvrir dans quelques années, autorisant à la fois l’entrée d’investisseurs étrangers et des prises de participation de leurs banques à l’étranger. Hors d’Afrique, les banques chinoises, après leur acquisition de 20% du capital de la banque sud africaine Stanbic, sont restées discrètes : elles pourraient changer de stratégie au fur et à mesure que leurs entreprises gagnent du terrain sur le continent. De même, les banques indiennes, très présentes dans certains pays d’Afrique de l’Est, pourraient venir prendre position à l’Ouest.

Les grandes manœuvres ne sont donc pas terminées. Elles seront nourries par les progrès techniques dans la profession appliqués de plus en plus vite en Afrique, par les nouvelles  augmentations de capital qui seront inévitablement demandées aux banques, spécialement en Afrique francophone, et par les privatisations à venir et les reprises de banques en difficulté, qui donneront l’occasion de nouvelles compétitions. Mais peut-être cela nous amènera-t-il de plain-pied dans l’acte V de notre pièce……

 

Paul Derreumaux

Contribution publiée dans le magazine African Banker oct-nov 2012

 












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