France & Mali : deux Présidents en action

Article paru le 08/02 dans

Le Cercle des Echos

 

 

France & Mali : deux Présidents en action

LE CERCLE : Les Présidents de la France et du Mali ont de nombreux points communs. Co-auteurs d’une décision courageuse mais risquée les 10 et 11 janvier, en tireront-ils les mêmes résultats positifs pour leur pays et pour eux-mêmes ? 

Début 2012, ni François Hollande ni Dioncounda Traore n’étaient favoris pour accéder à la magistrature suprême. Le candidat Hollande s’est imposé plutôt par défaut dans la « primaire » socialiste, suite à l’absence de M. Strauss-Kahn, et n’apparaissait pas gagnant face au Président sortant. Dioncounda Traore a été choisi sans panache comme candidat de l’ADEMA pour les présidentielles prévues de mai 2012 et, malgré la force de son parti, n’était pas donné vainqueur face à des candidats plus connus ou plus charismatiques. M. Hollande n’avait jamais été Ministre ; les responsabilités gouvernementales de M. Traore, quoiqu’éminentes, dataient de plus de 15 ans.

En voulant se différentier au maximum de son prédécesseur en termes de comportement et de mode d’action, le Président Hollande a rapidement décontenancé une bonne partie des français, malgré son application à concrétiser les réformes promises. Le Président Traore a été propulsé comme Président par intérim du Mali, poste sans réelle consistance entre un capitaine putschiste continuant à croire en son destin et un premier Ministre inexpérimenté en politique mais vite ambitieux.. La persistance, voire l’aggravation, de la crise économique a contraint le Président français à des mesures souvent impopulaires et parfois incomprises de ses propres supporters, et accéléré sa chute dans les sondages. Le Président malien, après avoir été agressé en son palais, a repris sa place dans le triumvirat en en paraissant toujours le maillon le plus faible.  Par tempérament autant que par intelligence politique, les deux Présidents ont courbé l’échine, affrontant l’adversité sans modifier fondamentalement leur chemin, avec l’entêtement des personnes sûres de leur bon droit.

L’attaque des djihadistes-terroristes-trafiquants le 10 janvier,  au Nord de Mopti, a donné  aux deux Chefs d’Etat l’occasion rêvée pour changer de posture et reprendre l’offensive.

Deux principaux éléments expliquent sans doute ce renversement :

Le premier est la brusque accélération des évènements militaires et politiques au Mali. Il avait fallu au Président Traore un bon moment pour réussir à faire admettre dans son propre pays un appel du Mali aux troupes de la CEDEAO en soutien à l’armée nationale, et cette ouverture avait été aussitôt édulcorée de plusieurs côtés: ces tergiversations maliennes semaient un doute significatif sur la réalité du souhait de cette aide. Réfractaires à cette aide extérieure, les militaires putschistes avaient « invité » le Premier Ministre à démissionner en décembre dernier et semblaient reprendre le contrôle du pouvoir. Ces derniers jours étaient d’ailleurs marqués à Bamako par des manifestations dont certaines – pilotées en sous-main ? – demandaient le départ du Président de la République.. La victoire rapide des combattants nordistes à Konna a brutalement fait taire ceux qui clamaient que l’armée malienne était désormais prête et pouvait conduire seule, ou presque, la libération du pays. La forte probabilité d’un déferlement des colonnes rebelles vers Bamako a imposé d’adresser un appel urgent au secours à la France. Seul le Président Dioncounda Traore pouvait décemment le faire et il l’a osé, avec audace et fermeté.

Le second est la bonne appréciation de la gravité de la situation militaire par la France et l’étroitesse des relations maintenues sur ces questions entre les deux pays : la détermination de la France à lutter contre les occupants du Nord-Mali en raison des périls politiques et sécuritaires qu’ils génèrent, et la qualité du dialogue, à Bamako comme à Paris, entre les Autorités des deux pays ont été essentiels en la matière. En décidant l’engagement de la France, en réponse à la demande du Mali, le Président Hollande est donc apparu lui aussi sous un nouveau jour, celui d’un homme de décision et de fermeté.

Dans un premier temps, le choix des deux Présidents est clairement gagnant. Tous les maliens saluent les « soldats de Hollande » tandis que la classe politique et l’opinion en France, comme la quasi-totalité des Etats, soutiennent et applaudissent : aucun enjeu économique caché ne parait en effet venir souiller les objectifs sécuritaires et politiques de la France. Le pari n’est pourtant pas encore gagné, face à un adversaire aguerri et encore mieux armé qu’attendu.

Pour la France, les deux risques majeurs sont la solitude et la durée.

Pour la France, les deux risques majeurs sont la solitude et la durée. L’isolement devrait être vite oublié : les Etats du Nord ne peuvent laisser la France se battre seule contre le terrorisme, même si leur aide se fait timide et peu visible ; les Etats africains voisins s’efforceront tous de ne pas être les derniers sur place même si une force commune efficace n’est pas immédiatement opérationnelle. L’enlisement dans le temps est donc un risque plus élevé si Paris veut consolider les succès des premières actions jusqu’à ce que le relais militaire africain soit prêt : la crise économique et ses ravages sur l’emploi accroîtront rapidement les impatiences des français qui risqueraient de ne plus considérer ce combat comme aussi le leur.

Pour le Mali, la victoire dans cette guerre est vitale qu’elle qu’en soit la durée. Toutefois, deux autres questions cruciales émergeront très vite : le pays est en effet malade de son armée comme de son régime politique. La mise à bas inattendue du pouvoir en place en mars 2012 et l’absence de réaction populaire montrent l’enracinement encore médiocre de la démocratie née dans le sang en 1991. Les militaires mutins qui en ont profité n’ont cependant montré ni les qualités ni les ambitions pour leur nation d’un Rawlings, et n’ont en rien rétabli le prestige d’une armée disqualifiée par ses défaites passées. Le peuple malien ne s’y trompe pas,  subissant avec patience les difficultés économiques de l’heure et restant dans sa large majorité à l’écart d’une situation politique qu’il ne comprend plus guère. Faute de réussir cette double guérison, qui s’annonce difficile, le Président Traore ne pourra utiliser au mieux la victoire militaire que tous espèrent.

Les deux Présidents ont donc surpris en se révélant à la hauteur des circonstances exceptionnelles rencontrées. Il faut leur souhaiter de maintenir ce cap, de susciter les solidarités durables grâce auxquelles leur résistance sera plus efficace et de réussir aussi bien leurs autres combats.

Paul Derreumaux












trois × = 15